Opinion : La diplomatie tunisienne face à ses échéances*

Opinion : La diplomatie tunisienne face à ses échéances*

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Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur

Au milieu du tumulte de la vie politique en Tunisie en cette fin de mandat législatif et présidentiel, la diplomatie tunisienne essaie de garder le cap et d’éviter de se laisser entrainer dans les querelles politiques en ayant en vue les intérêts supérieurs du pays et sa place dans le monde. Les interférences de ce que certains appelaient la « diplomatie populaire » semblent avoir diminué ou prennent des allures plus discrètes agissant dans certaines capitales influentes par le biais de « proxies » et d’agences de communication. Ceci semble avoir laissé aux décideurs officiels en la matière la latitude non seulement de naviguer autant que faire se peut parmi les défis présents mais également de réfléchir à l’avenir à moyen terme.

La dernière conférence annuelle des chefs de poste diplomatiques et consulaires tunisiens qui s’est tenue du 23 au 30 juillet 2018 a eu pour thème central : «La diplomatie, une action soutenue pour faire réussir les prochaines échéances : Sommet arabe de 2019,Sommet de la Francophonie en 2020 et accès de la Tunisie à un poste non-permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU pour la période 2020-2021 » .Les deux premiers Sommets se tiendront en Tunisie à la demande de nos autorités et la troisième échéance faisant suite à une candidature présentée par notre pays dans le cadre de la rotation régulière suivie et qui doit être entérinée par l’Assemblée générale de l’ONU au cours de l’année prochaine.

Cette conférence a-t-elle permis pour autant d’établir une stratégie claire pour se préparer avec les meilleures chances de succès à ces échéances et d’une manière générale pour que la diplomatie tunisienne serve au mieux les objectifs et intérêts de la Tunisie dans le cadre des fondements de la politique étrangère tels que définis par les pères fondateurs ? En tout état de cause, des considérations d’ordre général peuvent être avancées sur chacune de ces échéances qui semblent devoir constituer les axes principaux de l’activité diplomatique tunisienne au cours des trois prochaines années :

     1 /Le prochain Sommet annuel arabe (le 30 ème depuis la création de la Ligue des Etats Arabes en 1945) est important à plus d’un titre. Il sera seulement le 3ème à être accueilli par la Tunisie après ceux de 1979 et 2004, années difficiles puisque la première a vu l’exclusion de l’Egypte de la Ligue arabe après la conclusion par l’ancien Président Anouar Essardât de l’Accord de paix de Camp David avec Israël et le déplacement de l’organisation panarabe à Tunis alors que la deuxième a fait suite à l’attaque coordonnée en 2003 par une coalition menée par les Etats Unis d’Amérique contre l’Irak à laquelle participaient plusieurs pays arabes, attaque qui s’est soldée par le renversement du régime de Saddam Hussein et l’exécution de ce dernier avec la mise sous tutelle extérieure de l’Irak… C’est dire que dans les deux cas, le monde arabe était dans son plus mauvais état de division, ce qui avait placé la Tunisie, pays hôte des deux sommets, dans une situation difficile et conduit à des rassemblements amputés de certains acteurs importants sur l’échiquier de la région, ce qui s’est répercuté sur les résultats des deux sommets. Avons-nous tiré les conclusions de ces deux expériences avant de présenter notre candidature pour l’évènement de 2019 ? Sachant qu’il s’agissait d’une candidature de substitution à celle de Bahreïn, pays qui s’est retiré à la dernière minute conscient sans doute des difficultés qui se dressaient devant ce Sommet.

Certes, les objectifs annoncés de l’initiative tunisienne, à savoir renouer avec le rôle arabe de la Tunisie et contribuer à rétablir la concorde au sein de cet ensemble régional qui constitue notre première zone d’appartenance culturelle, sont louables. Mais avons-nous mesuré l’étendue du gouffre qui sépare les différentes composantes de cette zone ? Comment réussir une rencontre de cette importance alors qu’une des composantes arabes, et non des moindres (la Syrie), est toujours éloignée de l’organisation panarabe au moment alors qu’elle mène encore une bataille de vie ou de mort contre le terrorisme et les visées séparatistes nourries par l’extérieur, y compris par certains de ses «  frères » ? Comment éloigner cette rencontre des tiraillements internes alors que les principales puissances arabes du Golfe (avec l’Egypte) placent toujours en « quarantaine » l’un des leurs (le Qatar) accusé, à tort ou à raison, de tous les maux de la terre ? Comment épargner à cette rencontre les effets néfastes de la lutte idéologique et de positionnement stratégique que mènent ces mêmes puissances contre une autre puissance régionale non-arabe mais musulmane (l’Iran) sous l’impulsion d’un ancien allié (les Etats Unis d’Amérique) et d’un nouvel allié caché mais apparemment bien réel (Israël) ?Comment rétablir la concorde entre pays arabes alors que l’un des pays les plus démunis de la planète(le Yémen) est militairement et sans pitié attaqué depuis des années par une «  coalition » arabe «  très démocratique »pour y rétablir « l’état de droit » ?Enfin comment réussir un Sommet d’une organisation panarabe bâtie autour de l’idée de rétablir les droits spoliés du peuple palestinien, alors que ces droits sont en train d’être bradés avec la connivence de certains pays de la région  dans le cadre d’une « affaire du siècle »qui se prépare dans des chambres noires loin de la région et que les palestiniens considèrent comme une tentative de liquider leurs revendications légitimes ?

Ainsi, et à moins d’y prendre garde, le prochain Sommet arabe de Tunis risque de voir une participation limitée de Chefs d’Etats chacun s’absentant pour l’une ou l’autre des raisons évoquées plus haut ou pour l’un quelconque des autres différends bilatéraux qui malheureusement polluent les relations interarabes. Par ailleurs, connaissant l’état de faiblesse et de « soumission » à certains centres de pouvoir dans lequel se trouve le secrétariat général de la Ligue Arabe, le risque existe de voir les projets de résolution du Sommet sur différents sujets sensibles, préparés par des milieux intéressés sans tenir compte des intérêts de l’ensemble. La Tunisie, en tant que pays hôte ayant engagé sa responsabilité morale en invitant la rencontre, devrait très tôt prendre les dispositions nécessaires pour qu’un « marketing » déterminé soit mené afin de s’assurer de la présence du plus grand nombre possible de Chefs d’Etats arabes et pour que les textes devant être soumis pour approbation recueillent au préalable le consensus le plus large et soient réellement à même de rapprocher plutôt que d’accroitre les divisions. Par ailleurs, comme il serait bénéfique pour tous si le siège de la Syrie au Sommet de Tunis ne reste pas vide comme les années passées et que la guerre contre le Yémen soit auparavant arrêtée et que le Sommet discute enfin de la reconstruction de ces deux pays frères au lieu des condamnations qui se sont avérées dans le passé si futiles ! Il est à cet égard encourageant d’apprendre qu’un diplomate et administrateur expérimenté tunisien (l’Ambassadeur Hafedh Béjar) va superviser la préparation matérielle du sommet alors que la Direction Générale du Monde Arabe au Ministère des affaires Etrangères, sous la conduite de l’Ambassadeur Mahmoud Khmiri,qui avait occupé dans le passé, entre-autres ,le poste de représentant de la Tunisie auprès de la Ligue Arabe, va suivre en toute vraisemblance la préparation du contenu. Leur tâche ne sera pas facile .Il y va de la crédibilité de notre pays !

          2/Le prochain Sommet de l’Organisation de la Francophonie, le 18ème depuis la création de cette Organisation en mars 1970, sera le premier à être accueilli en Tunisie, bien que notre pays fut l’un des fondateurs de ce mouvement. Cette initiative remet la Tunisie sur la voie qu’elle s’est choisie depuis son indépendance, celle de l’ouverture sur une autre langue et une culture qui ne sont pas originellement les siennes mais dont elle a acquis la maitrise et appris les qualités civilisationnelles et scientifiques. Notre pays peut d’autant plus le faire aujourd’hui qu’il s’ouvre aussi sur d’autres langues tout en sauvegardant sa propre langue arabe et sa belle culture.

L’Organisation de la Francophonie se donne aujourd’hui pour vocation non seulement de porter la langue française mais également de promouvoir la diversité linguistique et le développement culturel, de soutenir la paix, la démocratie et les droits de l’homme, y compris ceux de la femme, d’encourager l’activité de la société civile….autant d’objectifs qui correspondent à ceux de la révolution tunisienne et font partie des constantes du processus démocratique en cours. Qui plus est, une dimension économique et sociale a été ajoutée à l’action de l’Organisation avec une perspective de soutenir le développement des pays membres, d’y encourager l’innovation numérique et de contribuer à l’épanouissement de la jeunesse. Ce sont là autant d’aspects qui intéressent au plus haut point la Tunisie qui a dans les plus de 900 millions d’habitants dans 54 Etats membres de plein droit, quatre Etats associés et 26 pays observateurs représentant 14 pour cent du revenu national brut mondial et 20 pour cent des échanges mondiaux de marchandise, un large ensemble  de consommateurs potentiels pour ses produits, son tourisme et sa culture , un vaste réceptacle pour le déploiement de son activité diplomatique et pour l’extension de son réseau d’amitiés.

Le sommet de la francophonie, programmé pour 2020 pourrait toutefois avoir lieu dans un nouvel environnement politique en Tunisie alors que les prochaines élections législatives et présidentielles auront eu lieu sans que l’on puisse déceler à ce stade aucun signe quant à leurs résultats éventuels. Il reste à espérer que cet environnement sera suffisamment apaisé pour permettre le maintien de cette échéance afin de rester fidèle aux fondements de la politique étrangère de notre pays et tirer de cet évènement le maximum de bénéfices politiques et matériels.

        3/L’accès de la Tunisie à un siège non permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies pour la période 2020-2021 posera peut être le plus grand défi à la diplomatie tunisienne au cours des quelques années à venir. Il sera en effet question pour notre pays d’être membre, pour seulement la 4ème fois de son histoire, du principal instrument international pour le maintien de la paix et la sécurité internationales, unique représentant les pays arabes et l’un de trois représentants de l’Afrique .Un honneur et une responsabilité qui n’échoient à un pays comme le nôtre que tous les vingt ans et qui coïncidera cette fois-ci avec une détérioration notable de l’environnement international, surtout depuis l’arrivée de M.Donald Trump à la maison Blanche, et une absence  d’entente parmi les pays des ensembles régionaux dont nous serons théoriquement le porte-parole, notamment l’ensemble arabe. La Tunisie aura en effet à prendre des positions sur des dossiers d’ordre global, comme la lutte contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive, ainsi que sur des conflits régionaux mettant aux prises des puissances aux intérêts divergents. Ce faisant, la diplomatie tunisienne devra tenir compte de ses principes de base en politique étrangère tout en ménageant ses propres intérêts et ceux des zones de son appartenance géographique, surtout quand il s’agit de conflits proches de nous tels ceux de la Palestine, de la Syrie ou encore de la Libye.

Le succès dans la mission qui attend la diplomatie tunisienne au Conseil de Sécurité, qui adviendra elle aussi après les prochaines élections législatives et présidentielles, dépendra du maintien de la clarté de nos positions et de nos principes, de la clairvoyance dans la lecture de nos intérêts et de la solidité du front intérieur que nous saurons maintenir face aux diverses pressions qui ne manqueront pas d’être exercées sur notre pays par telle grande puissance ou telle autre pour nous dicter des démarches particulières. Le succès dépendra également du degré de préparation de nos services concernés, en particulier ceux du Ministère des Affaires Etrangères et de la Mission Permanente de Tunisie auprès de l’ONU à New York, à commencer par la phase de passage devant l’Assemblée Générale des Nations Unies en juin prochain pour élection définitive, phase qui est en principe de routine compte tenu du système de rotation régionale suivi, mais qui constitue néanmoins un test du degré de confiance que la communauté internationale peut avoir dans un pays donné pour remplir une fonction aussi délicate. En un mot, la prochaine appartenance de la Tunisie au Conseil de Sécurité pourrait être une période de gloire pour notre pays et notre diplomatie, comme ce fut le cas la première fois avec Bourguiba et Mongi Slim, ou une période qui verrait notre prestige et nos intérêts dans le monde sérieusement menacés.

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Les trois échéances que nous venons de passer en revue sont certainement à mettre à l’actif des responsables actuels de la diplomatie tunisienne qui ont pris l’initiative de les concevoir et de les mettre dans le cadre d’une stratégie globale qui pourrait imprimer un dynamisme nouveau à nos relations régionales et internationales au cas où les précautions nécessaires seraient prises comme celles indiquées plus haut. Il y a toutefois deux précautions suprêmes à ne pas perdre de vue : D’abord celle de ne jamais oublier dans la stratégie future les autres dimensions de la politique étrangère tunisienne, en particulier les dimensions maghrébine et africaine, qui doivent toujours être intégrées dans notre vision globale du monde. Ensuite, les contraintes qui pourraient naitre du débat politique actuel susceptible d’entrainer des modifications dans la conduite des affaires de l’Etat.  Modifications qui pourraient déterminer non seulement la démarche future sur le plan intérieur mais, peut-être aussi, sur le plan extérieur. Une marge devrait donc être laissée pour des aménagements éventuels dans les priorités et l’échéancier international de la Tunisie.

*Article paru auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin », numéro 745 du 8 août 2018.

   

 

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