Palestine

Opinion : La Palestine trahie de nouveau ?

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur,ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU*

Depuis soixante-dix ans et la première grande trahison à laquelle la Palestine a été exposée par son partage injuste, la question revient régulièrement au-devant de la scène mondiale tirant de sa torpeur la conscience collective. Cette année, ceci est doublement vrai du fait d’abord d’une décision capricieuse prise par le Chef d’Etat d’une grande puissance d’offrir à Israël un « cadeau » qu’aucun de ses prédécesseurs n’a osé faire, à savoir lui reconnaitre en pratique la souveraineté exclusive sur El Qods comme capitale, ensuite le massacre perpétré de sang-froid par la soldatesque israélienne contre des civils désarmés sur la frontière avec la bande de Gaza. Appelé à se prononcer sur ce massacre et à décréter une protection pour le peuple palestinien, le Conseil de Sécurité s’est vu bloqué par un véto malheureux de cette même grande puissance.
Ces deux « évènements »ont été accueillis avec refus, et dans certains cas indignation, par la plupart des pays et organisations nationales et internationales dans le monde. Le refus n’a toutefois pas modifié sensiblement la situation sur le terrain et l’indignation n’a pas affecté la « belle assurance » des responsables israéliens et de leurs protecteurs. La raison en est le gouffre existant et qui s’élargit chaque jour davantage entre les apparences et la réalité dans le comportement de la communauté internationale à l’égard de ce problème, gouffre qui s’étend à la plupart des pays arabes et musulmans et même à certaines composantes du paysage politique palestinien. Ce n’est donc pas faire preuve de pessimisme exagéré que de dire que la Palestine semble sur la voie d’être sacrifiée de nouveau sur l’autel d’intérêts sordides pour certains, de calculs mesquins pour d’autres et de silence coupable pour la grande majorité du monde dit « civilisé ».Et comme le peuple palestinien ne semble pas vouloir disparaitre pour autant et résiste avec les quelques moyens qui lui restent, en particulier le sang de ses enfants, trouver une issue s’impose. Quelle issue, dans quels délais et avec la participation ou non des arabes et des musulmans ?
L’adoption de la résolution de partage de la Palestine (Résolution 181 de l’Assemblée Générale de l’ONU en date du29 novembre 1947), a été le point de départ d’une série d’initiatives de la communauté internationale au sein de l’Organisation des Nations Unies et en dehors pour tenter de réconcilier les différentes interprétations données à cette résolution et tenir compte des revendications territoriales divergentes des israéliens et des palestiniens sur la « Terre Sainte ».Tout au long de cette période de conflit, émaillée de crises aigues, voire de guerres ouvertes, des acteurs étatiques ont émergé pour jouer le rôle d’intermédiaire entre les parties directement concernées. Ces acteurs, de l’Est comme de l’Ouest, n’ont jamais eu des positions similaires sur la nature du conflit israélo-palestinien ni sur les solutions préconisées, mais elles semblaient toutes convenir de la nécessité de préserver les droits des deux peuples à l’indépendance à l’intérieur de frontières sûres. La reconnaissance de ce droit élémentaire a conduit à un début de solution contenu dans les accords d’Oslo, signés à Washington le 28 septembre 1995, qui ont donné naissance à l’Autorité Palestinienne établie sur une partie des territoires historiques de la Palestine, avec une autonomie limitée mais qui offrait un minimum de dignité à une partie du peuple palestinien si longtemps condamné à l’errance. Ces accords devaient être suivis de négociations sur des points précis, dont les questions d’El Qods et des réfugiés, en vue d’arriver à des solutions définitives menant à la formation d’un Etat palestinien indépendant, tel que prévu par la résolution de 1947, à l’instar de l’entité israélienne qui, elle, vient de fêter avec fastesen soixante dixième anniversaire.
Le semblant d’entente internationale sur le conflit israélo-palestinien devait toutefois s’effriter du fait de l’apparition parmi les israéliens et dans certaines puissances ayant joué le rôle d’intermédiaire, en particulier les Etats Unis d’Amérique, de forces extrémistes devenues incontournables et qui sont poussées s’agissant des premiers par leur appétit débordante pour les territoires d’autrui et s’agissant des seconds par des conviction politico-religieuses qui les empêchent de voir la justice et d’agir en conséquence. Ces forces sont en pleine action actuellement et profitent du silence coupable des uns et de la connivence intéressée des autres pour bloquer les négociations sur le statut définitif de l’Etat palestinien envisagé et créer des « faits accomplis »de nature à rendre impossible la conclusion d’un accord honorable à cet effet.
La reconnaissance unilatérale par les Etats Unis d’Amérique d’El Qods comme capitale exclusive d’Israël et le transfert de son Ambassade dans cette ville, censée appartenir à deux communautés distinctes, entre dans le cadre d’un plan « machiavélique »de délégitimer les revendications palestiniennes sur la ville sainte dont le statut spécial avait pourtant été reconnu par l’Organisation des Nations Unies .Cette dernière se plait aujourd’hui dans des gesticulations sans grand effet, tout comme l’Europe qui défend « bec et ongle » ses intérêts économiques vis-à-vis de l’Amérique, par exemple dans le dossier du nucléaire iranien mais, en dépit de quelques vagues déclarations, semble prête à sacrifier ses idéaux de liberté, d’équité et de respect du droit international en délaissant tout un peuple qui ne fait que subir les conséquences d’actes nés jadis sur le vieux continent. Même le massacre en sang froid de plusieurs dizaines de jeunes palestiniens venus protester pacifiquement sur la frontière séparant Gaza d’Israël, avec plusieurs milliers de blessés, n’a pas suffi aux Nations Unies et à l’Europe pour émettre une condamnation claire des « tireurs d’élite » et de leurs commanditaires! Seul le Conseil des Droits de l’Homme a élevé quelque peu la voix en lançant une enquête qui connaitra sûrement le sort de celles qui l’ont précédée alors qu’au Conseil de Sécurité et ailleurs dans le monde libre il s’est trouvé des personne qui ont rendu responsables des évènement les jeunes palestiniens désarmés, certains les qualifiant même de terroristes !
Mais pourquoi la communauté internationale ferait-elle plus et mieux que les Etats arabes et musulmans qui pourtant ne cessent d’affirmer que « la Palestine est pour eux la première cause » ? Suite au massacre, les Ministres des Affaires Etrangères de la Ligue des Etats Arabes et les Chefs d’Etat de la Conférence de Coopération Islamique(OCI), réunis séparément et sans préparation sérieuse, ont adopté des déclarations générales évitant de mettre en cause ouvertement le principal soutien d’Israël ou de prendre à son égard ne serait-ce que des mesures de rétorsion d’ordre diplomatique comme souhaité par les responsables palestiniens, s’en tenant au recours à une Organisation des Nations Unies dont les déficiences sur ce dossier sont devenues si flagrantes. Certes l’OCI a été à cette occasion plus téméraire : Entrainée par un Chef d’Etat turc, avecses convictions religieuses avérées et ses « calculs » politiques légendaires, et qui avait pris les devants en s’en prenant publiquement aux Etats Unis d’Amérique et à Israël, dont il a réduit « provisoirement » le niveau de la représentation diplomatique, l’organisation panislamique, dans le communiqué publié suite au « sommet »(auquel, du reste, peu de chefs d’états ont participé) a sévèrement mis en cause Israël et critiqué la décision d’ouverture de l’Ambassade des Etats Unis à El Qods. Mais, s’agissant des mesures de rétorsion concrètes, le communiqué s’est contenté de demander au secrétariat général de l’OCI de « présenter des recommandations quant aux mesures adéquates à appliquer à l’encontre de tout pays qui suivrait la même voie ».Les Etats Unis d’Amérique et Israël restent intouchables !
Comment peut-il en être autrement dans un monde arabo-musulman divisé et où certains des acteurs régionaux les plus en vue qui entretiennent avec Israël des relations officielles actives ou des contacts « officieux » non moins solides, poussent avec insistance les palestiniens à accepter un arrangement, en préparation par l’Administration américaine actuelle, qu’on appelle déjà « accord du siècle » s’annonçant particulièrement dégradant et que certains, plus lucides, qualifient de « gifle du siècle » ?Comment les vociférations poussées ici et là peuvent -t-elle être prises au sérieux par les Etats Unis d’Amérique et d’autres puissances mondiales quand les dirigeants de certains pays de la région assumant des responsabilités politiques et religieuses éminentes recherchent ou acceptent de faire partie d’alliances contre nature pour déstabiliser un autre pays musulman ou œuvrer pour la chute d’un régime arab eau prix de pertes humaines considérables et de destructions indescriptibles avec le risque d’un démembrement pur et simple qui ne peut que remplir d’aise les ennemis de la Nation ?Nous n’avons même pas vu les peuples arabes réagir en masse aux derniers évènements dramatiques en Palestine :Contraints ou résignés, la plupart se sont contentés de prises de positions timides ou de manifestations trop limitées pour envoyer un message clair. Enfin, comment convaincre les autres du sérieux de la démarche unitaire quand le peuple le plus directement concerné, le peuple palestinien, malgré les sacrifices admirables de ses jeunes, n’arrive toujours pas à se doter d’une orientation politique capable de dépasser les divergences et les ambitions malvenues pour se consacrer à l’essentiel qui est de libérer les terres spoliées, y compris El Qods Echarif, et d’installer un état digne de ce nom ?
Ainsi, malgré les apparences et pour de multiples raisons, tout donne à penser que la Palestine est trahie de nouveau par la communauté internationale et par le monde arabo-musulman sans que le peuple palestinien, desservi par le monde et par les siens, puisse y faire grand-chose, en dehors du sacrifice suprême de ses jeunes. Un sursaut est nécessaire de toutes parts pour y remédier, car avec l’évolution actuelle des relations internationales et les risques de recrudescence de la guerre froide, laisser perdurer ce problème en cédant aux caprices des uns, à la rapacité des autres et à la négligence des plus proches, l’on risque de permettre à cet abcès endémique de conduire à une gangrène dont souffrirait le corps de l’humanité toute entière !Et ce n’est point une affirmation exagérée, car une nouvelle donne semble se présenter dans la région qui a pour nom ces jeunes désœuvrés et sans avenir, palestiniens et non palestiniens, qui semblent prêts à tout donner, y compris leur vie, pour libérer ce qui reste de la Palestine. Il faut les écouter, car ce n’est point en les tuant ou en les incarcérant que l’on parviendra à les réduire au silence.
Est-ce donc faire preuve de crédulité déplacée que d’espérer voir la communauté internationale, le monde arabo-musulman et les responsables palestiniens actuels se raviser et prendre les décisions qui s’imposent avant qu’il ne soit trop tard. Comment ? :La grande puissance ,qui présentement fait fi du droit international, en revenant aux résolutions précédentes de la légalité onusienne relatives au droit des palestiniens à un état indépendant et au statut des territoires occupés, y compris El Qods, et en plaçant l’initiative, qu’elle semble vouloir présenter prochainement, dans le cadre de cette légalité sans recourir aux moyens d’incitation et de coercition détournés pour la réaliser. Elle y gagnerait en crédibilité et reprendrait sa position d’honnête intermédiaire dans ce conflit. L’Europe, en confirmant son indépendance politique par la prise d’une initiative collective de nature à faciliter le dialogue entre les parties au conflit sur des bases justes et conformément à la légalité internationale. L’Organisation des Nations Unies et son Secrétaire Général, en « prenant leur courage à deux mains »pour dénoncer clairement les abus dans la région du Moyen Orient d’où qu’ils viennent et en rappelant aux récalcitrants leurs obligations vis-à-vis du peuple palestinien. Le Conseil de Sécurité de son coté, en pesant de tout son poids pour convaincre ceux qui usent et abusent de leur « droit »de véto contre le peuple palestinien que ce droit ne leur avait pas été accordé pour faire régner l’injustice et le déni du droit. Enfin les pays arabes et musulmans, en unifiant leurs positions (et une partie de leurs richesses aujourd’hui si convoitées) autour des droits du peuple palestinien tels que définis par ses dirigeants, étant entendu que ces derniers de leur côté « mettraient leur maison en ordre » et cesseraient leurs divergences superflues pour se pencher collectivement sur l’essentiel.
Ainsi si la Palestine subit une nouvelle trahison, une lueurd’espoir subsiste pour que le monde connaisse un sursaut et que la conscience humaine prenne le dessus sur l’inconscience en traitant enfin et d’une manière sérieuse et juste cette question. Sans un tel sursaut, la région du Moyen Orient, et le reste du monde avec, ne connaitront jamais la paix intégrale. La Tunisie, qui a toujours accordé au sort du peuple palestinien frère une attention particulière, pourrait jouer un rôle actif dans la prise de conscience arabe et collective de l’urgence de la question palestinienne, en sa qualité de présidente de la prochaine session du Sommet Arabe en 2019 et de membre non permanent du Conseil de Sécurité, devant normalement intervenir pour deux ans à partir du 1er janvier 2020.La diplomatie tunisienne aura à ce double titre la possibilité de faire prévaloir sa vision pleinement engagée mais pragmatique de la question pour la défense des intérêts palestiniens, arabes et musulmans, dans le cadre de l’objectif global de préserver la paix et la sécurité mondiales. Il faudrait s’y préparer !

*Article paru auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin », No 740 du 30 mai 2018.

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