Opinion : La prochaine session de l’Assemblée Générale de l’ONU : Juste...

Opinion : La prochaine session de l’Assemblée Générale de l’ONU : Juste une « kermesse » internationale ?*

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Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

Dans quelques jours se tiendra à New York la prochaine session (la 73ème) de l’Assemblée Générale des Nations Unies. La régularité des réunions (d’aucuns disent « kermesses ») de cet Organe international est certes à compter parmi les succès du système multilatéral mis en place suite à la 2ème guerre mondiale, mais c’est un succès qui ne cesse pour beaucoup d’observateurs de devenir juste symbolique et sans grand contenu réel pouvant influer sur le cours des événements dans le monde. Cette lecture est-elle justifiée ? En tout état de cause est-elle un destin inévitable ?

Comme tous les ans, l’Organisation des Nations Unies ouvrira sa prochaine session ordinaire le troisième mardi de septembre (soit le 18 du mois pour cette année). Outre son projet d’ordre du jour officiel comportant pas moins de 175 points couvrant les différents sujets de préoccupation, des événements spéciaux seront organisés à un niveau élevé sur des sujets particuliers proposés par le Secrétaire Général de l’Organisation, ou par le nouveau Président élu (cette année-fait rarissime- une dame de l’Equateur, ancien Ministre des Affaires Etrangères). Les sujets choisis cette année pour ces événements vont du financement du développement durable à l’action pour le maintien de la paix en passant par la lutte contre la tuberculose sans oublier l’événement phare qui sera organisé, surnommé « Le Sommet Nelson Mandela sur la Paix Globale » qui se tiendra en commémoration du centenaire du grand militant anti-apartheid sud-africain. L’événement saillant reste cependant le débat général qui réunit un grand nombre de Chefs d’Etat ou de Gouvernement des 193 Etats membres et, à défaut, leurs Ministres des Affaires Etrangères, un débat qui, avant le début de l’examen des différents points de l’ordre du jour, permet aux responsables politiques d’exprimer leur avis sur l’état du monde et leurs positions sur les différents problèmes de l’heure.

Il faut dire que la période du débat général offre aux pays les plus puissants, en particulier le pays hôte -qui bénéficient, grâce à un système bien rodé, d’une certaine priorité- une visibilité disproportionnée et une couverture médiatique qui dépasse et de loin celle réservée aux autres pays. Il n’en reste pas moins que le débat général donne sur plusieurs jours l’occasion unique aux pays de dimensions plus modestes de bénéficier d’une plateforme internationale inégalée, surtout s’ils font face à des situations particulières avec d’autres pays ou des conditions économiques et naturelles exceptionnelles. De surcroit, la période du débat général est utilisée par la plupart des responsables pour des rencontres bilatérales ou multilatérales parallèles qui se sont parfois avérées importantes pour créer les conditions d’une solution à un problème donné, d’un accord de coopération entre deux ou plusieurs Gouvernements, ou tout simplement pour la consolidation des liens entre deux pays amis.

Ainsi, quels que soient les reproches que l’on peut faire à l’ONU et à son Assemblée Générale, on ne peut nier qu’elle constitue un forum irremplaçable de discussion en commençant par les niveaux les plus élevés avant d’arriver aux collaborateurs qui s’affaireront ensuite et pendant des mois à donner aux directives de leurs chefs un certain contenu concret, souvent dans le cadre de ce qu’on appelle sur les bords de l’East River le « consensus ». En fait, la « kermesse » en diplomatie n’est pas totalement inutile ; elle constitue même, dans certains cas, un passage obligé pour un multilatéralisme agissant ! Dans la longue histoire de l’Organisation combien de conflits ont été résolus dans les salons improvisés du Palais de Verre de Manhattan pendant la période du débat général, combien de guerres ont été évitées, combien de mains ont été serrées entre ennemis devenus amis ! Le problème est cependant que certains ont toujours voulu réduire l’Organisation à un lieu de « bavardage » ou de «  menace » en réservant à d’autres enceintes régionales ou bilatérales – pour ne pas parler des bureaux fermés de forme « ovale »ou autres – la réalité des tractations diplomatiques intéressant plus d’une partie. Ils ont, au passage, tout fait pour réduire les capacités de l’Organisation à jouer le rôle que les pères fondateurs lui ont prédit d’être la conscience de l’humanité, allant jusqu’à la priver des ressources nécessaires à son bon fonctionnement. Ceux qui vont se rendre à New York pour la prochaine session de l’Assemblée Générale seront confrontés à une situation typique de ce comportement irresponsable !

Le rédacteur de ces lignes, ancien Représentant Permanent de son pays auprès de l’ONU, qui n’ a pas participé à un tel événement pendant les dix dernières années, est ahuri ,en prenant connaissance de l’ordre du jour provisoire de cette 73ème session, de voir que la plupart des points inscrits sont hérités d’un passé plus ou moins lointain, ayant été renvoyés d’une session à une autre souvent sans progrès significatifs, hormis quelque résolutions /recommandations vite oubliées. Pourtant que ce soit dans les domaines du désarmement, de la sauvegarde de la justice et du droit international, de la promotion des droits de l’Homme, ou de l’appui à la croissance soutenue et au développement durable, couverts tous par l’ordre du jour et qui sont renvoyés régulièrement aux différentes commissions de l’Assemblée, les dernières années ont connu une détérioration continue.

N’a-t-on pas vu le monde se rapprocher chaque jour davantage de conflits ouverts entre pays détenteurs d’armes de destruction massive et entre puissances régionales rivales ? N’a-t-on pas observé des atteintes graves au droit international et même de génocide dans des endroits tels que Gaza, le Yémen et le Myanmar, ainsi que des restrictions aux droits de l’Homme, en particulier ceux des émigrés (clandestins ou pas) et des réfugiés, alors que ceux qui assument les plus grandes responsabilités dans le monde, qu’ils soient de l’Ouest ou de l’Est, ferment les yeux pensant à leurs intérêts économiques et stratégiques  ? N’a-t-on pas suivi avec consternation le retour au protectionnisme commercial de la part de certaines grandes puissances avec dénonciation de multiples accords internationaux en la matière annonçant le ralentissement prévisible de la croissance, surtout dans les pays en développement, et la détérioration des conditions sociales ? N’assistons-nous pas à un revirement spectaculaire s’agissant de la protection de l’environnement et du traitement du réchauffement climatique ? Comme il serait opportun si à l’occasion de cette nouvelle session de l’Assemblée Générale, les « leaders » du monde et, plus tard, leurs représentants se penchaient sur ces développements qui constituent autant de risques pour la paix, la sécurité internationale et le bien-être de tous !

Pourtant, tout donne à penser que certains de ces «  leaders »,notamment parmi les plus influents, iront à New York pour plaider essentiellement la défense de leur «  souveraineté nationale »,comme si elle était menacée, et la promotion de leurs propres intérêts, en particulier celui de voir l’Organisation subir des «  réformes » profondes, réformes qui ne sont pas celles réclamées par la communauté internationale depuis des années, mais plutôt celles consistant à réduire chaque jour plus les ressources déjà minces de l’Organisation et licencier de plus en plus de son personnel international, surtout celui travaillant dans le domaine des opérations de maintien de la paix, qui vit d’une manière croissante la précarité et l’incertitude quant à son avenir. En un mot, il s’agit pour ces responsables d’étouffer l’Organisation afin qu’elle renonce à sa mission de gardien du multilatéralisme, libérant ainsi la voie à l’unilatéralisme sauvage auquel le monde est apparemment destiné, auquel l’on peut ajouter le nationalisme /populisme, frisant parfois le racisme, qui se propage et commence à s’organiser en Europe et ailleurs. Les autres responsables qui feront cette année le déplacement à New York se laisseront-ils faire ?

Ces derniers, y compris ceux qui vont représenter la Tunisie, seraient bien avisés de se départir de l’hésitation et des généralités, car les tenants de l’unilatéralisme sont eux déterminés et ne répugnent pas à « taper sur la table » et brandir à l’occasion un doigt accusateur, voire menaçant, en direction des autres. Il faudrait par exemple qu’il soit clairement dit que le désarmement ne consiste pas à priver la majorité des pays du droit de se défendre alors qu’une minorité produit, vend et utilise les armes de tous genres sans aucune retenue. Il faudrait rappeler à tous que les accords de non-prolifération d’armes de destruction massive imposent des obligations à ceux qui en possèdent déjà au même titre qu’à ceux qui n’en possèdent pas. Il faudrait qu’il soit évident que la lutte contre le terrorisme n’implique pas l’occupation d’une partie du territoire d’un pays indépendant (comme aujourd’hui la Syrie et naguère l’Irak) sans l’accord de ses autorités légales. Il faudrait que les règles des droits de l’Homme (et des femmes) s’appliquent de la même façon à tous, adversaires et alliés.

Il faudrait par ailleurs clairement indiquer à ceux qui agissent différemment que le sort du peuple palestinien ne peut être décidé en dehors de la volonté clairement exprimée de ses représentants : Affamer ce peuple pour l’obliger à accepter une hypothétique « affaire du siècle », priver ses hôpitaux de médicaments et ses enfants d’éducation en supprimant le soutien à l’agence d’aide aux réfugiés (l’UNRWA), n’est pas signe de sagesse ni de grandeur ! Et puisque nous parlons d’un événement de haut niveau pour honorer la mémoire de Nelson Mandela, peut-être pourrait-on y rappeler à qui de droit que le système d’apartheid contre lequel le grand leader africain avait lutté, est de retour, cette fois-ci en Israël avec la loi qui vient d’y être votée niant la nationalité aux citoyens non-juifs. Pourquoi à cet égard ne pas rappeler que cette mesure a été sans doute encouragée par la reconnaissance unilatérale de la part d’un pays membre permanent du Conseil de Sécurité de la souveraineté exclusive d’Israël sur El Qods, en contradiction flagrante avec les décisions de ce Conseil ? Pourquoi ne pas clairement désigner les responsables des « puissances régionales » au Moyen Orient qui, par leur concurrence idéologique d’un autre âge, ont rendu possibles ces agissements d’Israël et de son principal allié et préparent peut être ainsi le terrain à la liquidation définitive de la cause palestinienne ?

Par ailleurs, peut-être serait-il utile qu’au cours de la prochaine session de l’Assemblée Générale le bien-être de la communauté internationale soit reconnu comme étant l’affaire de tous et que les normes multilatérales pour des échanges commerciaux et monétaires justes soient défendues contre toute tendance protectionniste et contre la pratique, devenue malheureusement récurrente, d’imposer des sanctions unilatérales en dehors du cadre de la Charte de l’ONU. Il faudrait que les récalcitrants entendent dire haut et fort que l’équilibre en matière d’environnement et de climat déterminera l’avenir de l’humanité et que personne ne doit plus disposer librement de la planète pour servir des intérêts économiques à courte vue.

Enfin, que ceux qui veulent réformer le système des Nations Unies pensent à le renforcer d’abord, tout en aidant à rationaliser ses méthodes de travail, plutôt qu’à en restreindre davantage les activités et les moyens ! Qu’ils acceptent enfin un élargissement conséquent du Conseil de Sécurité afin qu’il devienne plus représentatif des préoccupations de tous ! Qu’ils consentent à la limitation de l’utilisation (devenue abusive) du droit de véto, à défaut de sa suppression !…

L’actuel Secrétaire Général de l’ONU, quoiqu’il lui en coûte, devrait prendre sa juste part dans la sensibilisation des dirigeants unilatéralistes sur les risques que leurs politiques présentent pour le monde, comme la Charte le lui permet et comme certains de ses prédécesseurs l’ont fait avant lui. Dag Hammarskjöld, au plus fort de la guerre froide, avait tenu tête aux grandes puissances d’alors pour défendre le droit à l’indépendance et à l’auto-détermination des peuples encore sous domination coloniale ou déchirés par les interventions étrangères. Il y a laissé sa vie, mais la cause de la décolonisation a fini par l’emporter. Kofi Annan, plus récemment, a courageusement refusé d’entériner une opération militaire d’envergure contre l’Irak au nom d’un hypothétique droit à la « guerre préventive » proclamé par certains. Lui et certains membres de sa famille ont été injustement vilipendés, mais il n’a pas changé de position. Qu’il n’ait pas été entendu a eu des effets désastreux (dont la propagation du phénomène du terrorisme international n’est pas le moindre) sur ce pays, sur la région et sur l’ensemble de l’univers, effets qui terniront à jamais l’image de ceux qui s’en sont rendus responsables. Le monde n’attend pas moins de M. António Guerres !

De telles suggestions peuvent paraitre irréalistes voire idéalistes dans le contexte mondial actuel. Toutefois, elles le seraient moins si les « leaders » de toutes les régions, épris de paix et convaincus de la valeur des Nations Unies, avaient le courage de s’exprimer clairement cet automne et d’agir solidairement en conséquence. C‘est à cette condition que le prochain rassemblement à New York sera plus qu’une « kermesse »et permettra peut-être de sauver l’humanité des méfaits de certains avant qu’il ne soit trop tard !

*Article paru auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin », Numéro 746 du 05 septembre2018.

 

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