nucléaire iranien

Opinion : La question du nucléaire iranien place le monde à la croisée des chemins

         Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie Auprès de L’ONU*

Le Président Donald Trump a finalement décidé de retirer son pays de l’accord signé en 2015 entre l’Iran et six grandes puissances, y compris les Etats Unis d’Amérique, au sujet du programme nucléaire de Téhéran, accord entériné en son temps par le Conseil de Sécurité des Nations Unies  Voilà des mois que le monde est tenu en haleine sur cette question par un homme politique qui, à l’instar des réalisateurs d’Hollywood, savoure créer le « suspense »autour d’un sujet qui pourtant n’a rien à voir avec un simple spectacle et s’apparente plutôt à une question de guerre et de paix, de vie ou de mort. Le Premier Ministre Israélien, avec son talent douteux de comédien invétéré, s’est mêlé au spectacle en organisant une présentation des « découvertes» de ses services secrets tendant à accréditer l’idée que Téhéran n’a cessé de mentir à propos de son programme nucléaire, sans jamais apporter la preuve qu’il y a eu rupture d’engagements depuis la conclusion de l’accord.M.Trump avait-il besoin d’une telle mise en scène lui qui quelques jours plutôt a vu défiler dans son bureau, sans réaction positive de sa part, des chefs d’Etat européens et autres le suppléant de ne pas créer l’irréparable sur un sujet aussi sensible ?

Le Président américain a ainsi préféré s’en tenir à sa « promesse » électorale de se débarrasser de cet accord offrant un nouveau « cadeau » à sa base électorale conservatrice à la veille d’élections législatives cruciales l’automne prochain, cédant aux incitations de ses amis israéliens et à leurs nombreux supporters dans le pays et jusqu’à sa garde rapprochée à la Maison Blanche et se vengeant, au passage, de son prédécesseur l’ancien Président Obama en s’en prenant à l’un de ses « succès » diplomatiques, après avoir démantelé plusieurs de ses réalisations de politique intérieure. De surcroit, cet accord devait être l’une des victimes d’une démarche dogmatique du nouveau locataire de la Maison Blanche de se défaire des « pesanteurs »qui limitent à ses yeux la liberté d’action de son pays et sa «  grandeur » dans le monde faisant fi, en cours de route, des principes de continuité de l’Etat, du respect des engagements pris et du droit international représenté par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Le plus alarmant dans cette situation est le dédain absolu de la partde l’opinion publique et des médias locaux de cet aspect des choses. Jusqu’à l’annonce de la décision de retrait, la question yétait plutôt appréhendée sous la dimension de son lien avec le débat engagé outre-Atlantique sur les déboires politiques et juridiques internes du premier responsable américain, le libérant ainsi de toute obligation de réfléchir aux conséquences déstabilisatrices de ses actes pour le monde et même pour les intérêts des Etats Unis d’Amérique. Pourtant ces conséquences risquent d’être énormes :

1/Si l’Iran a accueilli la décision américaine avec flegme en affirmant vouloir examiner la situation avec les autres signataires de l’accord avant de déterminer sa réaction finale, il n’y a pas de doute que la démarche US constitue pour le régime de ce pays et pour son peuple un défi extraordinaire. Le gouvernement « modéré » de M.Rohani qui a tablé sur l’accord pour stabiliser ses relations avec le reste du monde, notamment avec l’Occident, et pour résoudre les problèmes économiques du pays par la levée des sanctions qui lui étaient imposées, se trouve aujourd’hui en porte-à-faux par rapport à son peuple et par rapport aux «  ultras »du régime qui n’ont cessé d’avertir contre les « méfaits » de l’accord et contre l’excès de confiance en la parole donnée par l’Occident. Jusqu’à quand ce Gouvernement pourrait-il résister aux pressions internes de ceux qui vont le pousser à abandonner à son tour l’accord de 2015 et peut être même le «  Traité de non-prolifération nucléaire »(NPT),qui en constitue le socle, reprenant ainsi, comme l’avait fait jadis la Corée du Nord, sa liberté d’action totale en la matière.

2/Certes, les cosignataires occidentaux de l’accord de 2015 semblent à l’heure actuelle déterminés à sauvegarder l’accord tout en exprimant le souhait de le voir renforcé par des ententes avec l’Iran sur d’autres aspects dans l’espoir de voir M.Trump revenir à de meilleurs sentiments s’agissant notamment des sanctions, anciennes et nouvelles,qu l’administration américaine compte imposer à Téhéran « et à tous ceux qui l’aideraient dans son programme nucléaire ».Cette dernière disposition inquiète particulièrement les européens car elle risque d’entrainer des pénalités à l’encontre de leurs propres compagnies engagées déjà dans des affaires lucratives avec l’Iran. Certes les autorités américaines ont indiqué vouloir donner un répit de trois à six mois à ces compagnies pour leur permettre de se retirer du pays. Mais, comment empêcher qu’une concurrence sans merci puisse s’engager pour préserver les marchés acquis par des exemptions exceptionnelles demandées au puissant partenaire américain ou par un recours massif aux dispositions de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Une « guerre » de positions entre pays occidentaux est donc en perspective et des différends infinis sont à attendre sur la légitimité de « l’extraterritorialité » des décisions américaines. Quelles que soient les conclusions de ces différends, elles  ne vont pas manquer d’introduire davantage d’incertitude et exercer un surcroit de pressions sur l’Iran qui ne pourra probablement jamais compter de nouveau sur un flux régulier d’investissements et de commerce avec le monde extérieur relié au système banquier et commercial américain tant qu’il n’aura pas accepté l’introduction d’amendements fondamentaux à l’accord de 2015 ou consenti à mettre sur le tapis d’autres aspects tels que ses missiles balistiques ou le rôle qu’il joue dans sa région, chose qu’il a affirmé exclure d’une manière définitive.

3/Ce qui précède semble indiquer qu’en dépit de toute la bonne volonté dont pourraient faire preuve iraniens « modérés » et occidentaux «  raisonnables »,épaulés par d’autres pays tels que la Russie et la Chine pour préserver l’accord de 2015,il leur serait difficile de le faire suffisamment et à temps pour satisfaire les « ultras » à Washington, leurs vis-à-vis à Téhéran et le peuple iranien impatient de voir sa situation économique s’améliorer mais qui n’apprécie nullement les atteintes portées à l’honneur de son pays. En conséquence, beaucoup d’observateurs estiment que l’accord ne pourra pas résister au coup qui vient de lui être porté.

4/L’effritement de l’accord de 2015 libérerait l’Iran de tout engagement et lui permettrait de reprendre ses activités nucléaires à objectif militaire et, si les « révélations » du Premier Ministre israélien sont correctes, ce pays a maintenu intactes ses capacités scientifiques et pourrait rapidement réaliser une percée qui serait alors irréversible. Les Etats Unis d’Amérique auront beau accentuer davantage les pressions contre Téhéran, le mal aura été fait et l’Iran accèderait au « club fermé » des puissances nucléaires entrainant une nouvelle course aux armes de destruction massive dans la région du Moyen Orient et au-delà. Washington serait alors devant des options aussi amères les unes que les autres : « fermer les yeux » comme elle l’avait fait avec l’Inde, le Pakistan et, bien que plus discrètement, Israël ; se voir acculée à négocier avec Téhéran une entente qui garantirait à cette dernière la sécurité et confirmerait son rôle régional, comme Pyongyang est en passe de réaliser dans sa propre région ; ou enfin, ce qui semble être la solution préférée actuellement à Washington et Tel Aviv, accélérer la pression économique en les couplant à des actions militaires limitées, comme récemment sur le territoire syrien, pour essayer d’étouffer l’économie iranienne et provoquer un soulèvement interne ,avant, le cas échéant,de recourir à la force à grande échelle pour essayer de détruire définitivement le programme nucléaire du pays et le régime qui va avec. Cette dernière option signifierait certes la destruction du tissu social et des infrastructures de base de l’Iran comme cela a été fait avec l’Irak de Saddam Hussein il y a plus de vingt ans. Mais cela ne s’arrêterait pas là !

3/En effet cette option ne serait pas sans risques pour les Etats Unis (qui disposent dans la région d’installations importantes et de personnel militaire) et pour leurs alliés, à commencer par Israël et certains pays arabes du Golfe. Elle risque d’entrainer une forte perturbation au niveau des trafics aérien et maritime ainsi qu’une rupture dans les approvisionnements en produits énergétiques de la région ce qui pourrait occasionner une crise semblable à celles des années soixante-dix du siècle passé. Les prix du pétrole ont déjà commencé à monter et ce ne sont pas les assurances des responsables de l’Arabie Saoudite de remplir tout déficit en la matière qui vont arrêter cette tendance ! Les ennemis de l’Iran tablent certainement sur des frappes rapides qui seraient menées, comme jadis contre Baghdâd et avec un large appui international, avant que les répercussions ne deviennent trop perceptibles. Ces calculs pourraient toutefois s’avérer erronés :

—-En effet, les capacités militaires déjà avérées de l‘Iran sont apparemment importantes tant à l’intérieur de ses frontières que dans des pays limitrophes et pourraient faire beaucoup de mal à ses adversaires et donner à réfléchir à leurs stratèges avant de s’engager sur cette voie. De surcroit, contrairement à l’Irak de Saddam Hussein dans le monde unipolaire des années quatre-dix, l’Iran dispose aujourd’hui d’amis importants à proximité (Russie en particulier) qui pourraient ne pas vouloir entrer en guerre frontale en appui à Téhéran, mais dont la présence ne manque pas de valeur dissuasive.

—-Par ailleurs, si les Etats Unis d’Amérique avaient pu, pour donner à leurs actions précédentes l’apparence de légitimité, compter en Irak et lors d’autres aventures militaires extérieures sur l’appui actif de certains pays occidentaux et autres, voire sur la connivence de l’Organisation des Nations Unies, il leur sera difficile aujourd’hui (mis à part peut-être Israël et quelques autres puissances secondaires) de réunir autour d’eux une telle alliance. Leurs arguments semblent en l’occurrence fragiles car leurs atteintes répétées aux règles du droit international sont devenues flagrantes, leurs relations avec leurs amis sur la scène internationale et surtout avec leurs concurrents stratégiques sont devenues pour la plupart exécrables et leur position au niveau de l’Organisation des Nations Unies, en particulier son Conseil de Sécurité, est devenue des plus fragiles.

—- Une telle décision interviendrait en effet dans un contexte de dénonciation systématique de la part du locataire actuel de la Maison Blanche des engagements internationaux pris par ses prédécesseurs dans plusieurs domaines, dont le climat et le commerce int ernational. Comment s’empêcher, en conséquence, de penser que la furie actuelle contre l’accord avec l’Iran entre en fait dans le cadre de la tentative d’éradiquer toute manifestation de multilatéralisme perceptible dans le comportement du Président Trump à l’égard du reste du monde ? Comment garantir qu’il ne passe pas ensuite à d’autres accords internationaux, régionaux ou même bilatéraux dans le domaine militaire ou d’autres qui ne conviennent pas à la rhétorique de ce responsable pour qui « l’Amérique d’abord » semble signifier en fait « l’Amérique seule ».D’ailleurs, de nombreux observateurs pensent que les « coups de tête »du Président Trump en matière de politique étrangère ne font que commencer, risquant d’isoler totalement Washington du reste du monde !

—-Avec les amis des Etats Unis d’Amérique, les sautes d’humeur sont devenues incalculables : De l’augmentation programmée des tarifs douaniers sur certains de leurs produits au chantage pour l’augmentation des dépenses à l’OTAN, du comportement cavalier à l’égard de certains des dirigeants européens et leurs politiques, comme le Royaume Uni ,l’Allemagne et plus récemment la France au sujet de la détention d’armes à feu par des particuliers,aux prises de positions unilatérales et sans consultations préalables sur certains dossiers brûlants tels celui de la reconnaissance d’El Qods comme capitale d’Israël, avant d’arriver au dossier iranien…autant de dérives qui empêchent les alliés potentiels des Etats Unis d’exercer une influence apaisante sur Washington et de pouvoir ainsi partager les avantages et les risques de toute action militaire vis-à-vis de Téhéran.

—-Avec les concurrents stratégiques des Etats Unis d’Amérique les choses s e présentent sous un jour encore plus sombre avec la recrudescence de l’atmosphère de la guerre froide et les tentatives de blocus militaire et les sanctions économiques et diplomatiques décidées à l’encontre des  premiers de ces concurrents, à savoir la Fédération de Russie et, dans une moindre mesure, la Chine ce qui rend problématique toute coopération saine pour résoudre en commun ce genre de problèmes.

—–Avec les Nations Unies et ses Etats membres, les restrictions budgétaires et l’imposition de strictes limites à l’action politique de l’Organisation ainsi que  l’attitude hautaine et provocatrice adoptée par des diplomates qui sont faits plus pour les arènes de combat que pour les enceintes diplomatiques, semblent avoir  réduit d’une manière significative la marge de bonne volonté en faveur des Etats Unis d’Amérique au sein de cette Organisation  qui risque de lui fausser compagnie en cas de besoin pour le dossier iranien(le Secrétaire Général des Nations Unie-une fois n’est pas coutume-n ’a d’ailleurs pas manqué d’exprimer sa « profonde préoccupation » face à  la décision de retrait américaine et a souhaité que les autres signataires «  continuent à respecter leur engagement »). Du reste, le véto de la Russie et de la Chine, touchées dans leursintérêts et leur « amour propre » par les Etats Unis d’Amérique, sera toujours présent pour parer à toute éventualité !

…………………………………………………………….

Les facteurs mentionnés ci-dessus pourraient fausser les calculs des Etats Unis d’Amérique et de leurs « acolytes » au Moyen Orient pour une action rapide et sans conséquences contre l’Iran et pourraient donner à réfléchir aux sages de l’Administration Trump, s’il en existe encore, pour tempérer les ardeurs et écouter la voix de la raison s’agissant du dossier nucléaire de ce pays, même en cette heure tardive. Mais, peut-on faire abstraction de la détermination des nombreux extrémistes de cette Administration, anciens et nouveaux, qui voient en Téhéran le premier ennemi à abattre. Peut-on par ailleurs oublier que le monde est face à un Président américain et un Premier Ministre israélien « empêtrés » tous les deux dans des affaires politico-judiciaires qui pourraient les amener à s’engager dans une aventure à l’étranger pour essayer de sauver la face et rétablir une crédibilité nationale et internationale largement écornée.

Le monde se tient donc aujourd’hui à la croisée des chemins qui peut le mener vers une confrontation aux dimensions incalculables ou à une sortie honorable qui préserverait la paix et la sécurité internationales. Nous pourrions également voir, dans une première étape, les Etats Unis d’Amérique, Israël, l’Iran et leurs alliés respectifs, s’affronter à une échelle intense mais qui resterait « maitrisable » sur le sol de la Syrie, de l’Irak, du Yémen et peut être du Liban, pays arabes déjà meurtris et qui ne semblent pas être au bout de leur souffrance !

Est-ce pour jeter les bases de cette dernière éventualité que les Etats Unis, en accord avec Israël et sous leur propre contrôle semblent s’orienter vers la création de trois « zones tampon» permanentes, avec des autorités autonomes, en territoire syrien et sur les frontières de ce pays avec les pays voisins, y compris Israël ? De même tentent-ils de convaincre des pays arabes d’envoyer des contingents pour les aider à occuper ces zones destinées, sous le couvert de la lutte contre le terrorisme, à « restreindre l’action de l’Iran et de ses alliés ».Israël de son côté pourrait multiplier les provocations militaires à l’égard de l’Iran et ses alliés sur les territoires syrien et libanais comme pour précipiter la confrontation. Les Etats Unis ont par ailleurs et pour la première fois reconnu avoir envoyé des troupes au Yémen pur aider les forces de la coalition dite « arabe » menant une guerre contre les Houthis alliés de l’Iran.Et, alors que l’occupation rampante de terres arabo-musulmanes se dessine,comble de l’humiliation, la dénonciation de l’accord nucléaire iranien intervient presque au même moment où les Etats Unis et Israël célèbrent en grande pompe le transfert de l’Ambassade américaine de Tel Aviv à El Qods avec l’acquiescement tacite des « protecteurs des lieux saints de l’islam » !Pourquoi se priveraient–ils de le faire puisque la question palestinienne dans son ensemble semble devenir, aux yeux de plusieurs pays arabo-musulmans «  influents » et même aux yeux de la vénérable « ligue arabe »,au second sinon au troisième rang et l’Iran semble devenir le principal « agresseur » au lieu d’Israël.

L’histoire nous apprend que des situations conflictuelles apparemment « maitrisées »finissent, si on n’y prend pas garde, par échapper à tout contrôle !

……………………………………………….

*Article publié auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin », No739 du 16 Mai 2018.

 

 

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer