Alliance Stratégique
Crédit : Mandel NGAN/AFP

Opinion : « L’Alliance Stratégique du Moyen Orient », de quoi s’agit-il et que faut-il en attendre ?

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur
Le Secrétaire d’Etat (Ministre des Affaires Etrangères) des Etats Unis d’Amérique, vient d’achever une tournée dans plusieurs pays arabes du Moyen Orient et du Golfe. Il a été précédé dans la région par le Conseiller à la Sécurité Nationale de M.Donald Trump, qui a visité Israël et la Turquie. Les deux responsables n’étaient pas chargés d’offrir de nouvelles idées pour la solution de l’épineux conflit palestino-israélien comme on s’y attendait pour la nouvelle année. En fait, le fameux « accord du siècle » sur lequel Washington travaillait depuis son arrivée au pouvoir semble avoir été mis « dans un tiroir » d’où il ne sortira probablement pas de sitôt ! Pourquoi en serait-il autrement du moment que Washington semble avoir trouvé mieux pour servir ses intérêts et ceux de ses « alliés » dans la région, en particulier Israël ? Il s’agit de la nouvelle « Alliance Stratégique du Moyen Orient » (MESA) (mieux connue sous le nom de« L’Otan du Moyen Orient »).
La structure et les objectifs de cette « Alliance », ainsi que, probablement, ses Etats constitutifs seront en toute vraisemblance discutés au cours de la Conférence qui aura lieu en Pologne les 13 et 14 février prochain et qui portera le titre ambitieux de « Conférence sur la stabilité et la sécurité au Moyen Orient ».Toutefois, les indiscrétions distillées au cours des voyages de MM.Pompeo et Bolton et en particulier le discours prononcé par le premier à l’Université Américaine du Caire le 10 janvier 2019,sous le thème révélateur de « Une Force pour le Bien :L’Amérique revigorée au Moyen Orient »(A Force for Good :America Reinvigorated in the Middle East ) ne laissent aucun doute sur les intentions se cachant derrière cette nouvelle initiative américaine :Il s’agit pour l’Administration de M. Trump de réconforter sa présence dans la région du Moyen Orient, non pas par l’extension des principes « occidentaux » de la démocratie et des droits de l’Homme comme projeté par des Administrations précédentes, dans ce qui avait été libellé « le Grand Moyen Orient »,mais par la création d’un front politico-militaire contre des pays et des formations considérés par Washington et certains de ses alliés comme « ennemis jurés ».
Bien que des critiques justifiées aient étés soulevées à l’encontre du concept d’essayer d’une manière hâtive et indiscriminée d’étendre la démocratie à une vaste région allant du Maghreb à l’Afghanistan et au Pakistan, le projet du « Grand Moyen Orient » avait au moins le mérite de reconnaitre la continuité territoriale des pays en question tout en proposant une perspective d’avenir positive quoique peu réaliste aux yeux de certains. Par ailleurs, la version originale de l’OTAN créée depuis 1949 se voulait une alliance essentiellement défensive mettant ensemble des pays liés par des principes de liberté et de démocratie et qui avaient une aspiration commune d’éviter de revivre les horreurs d’une guerre dévastatrice. Le concept de « l’Alliance » proposée présentement tend quant à lui à créer un regroupement de pays aux approches politiques et institutionnelles hétérogènes ,vise à introduire dans la région une dangereuse rupture géographique et politique entre ses différentes composantes, en particulier entre le Machrek et le Maghreb arabes et entre l’Islam Sunnite et l’Islam Chiite, la met sur un « pied de guerre » nourrie par la peur et la haine contre des ennemis réels ou fictifs à l’intérieur et à l’extérieur et enfin fait oublier au monde arabo-musulman ses causes communes, en particulier la cause palestinienne. N’est-ce pas une recette pour l’instabilité permanente de la région et pour la déplétion de ses ressources ? Qu’on en juge :
1/Le concept de « l’Alliance »semble découler de la théorie de « l’ordre libéral international » faisant l’objet d’un précédent discours de M.Pompeo délivré à Bruxelles le 04 décembre dernier (voir l’article de cet auteur publié dans ce même espace en date du 02 janvier 2019) discours dans lequel le responsable américain mettait l’accent sur la nécessité de remodeler les relations internationales sur la base du critère du leadership incontesté des Etats Unis à la place du système régional et multilatéral ayant été instauré suite à la deuxième guerre mondiale. Ce système nécessiterait, selon la même théorie, d’être profondément « réévalué » pour en éliminer les composantes « qui n’aident pas la sécurité et les valeurs du monde libre »afin de les remplacer par des organisations plus à même de le faire. De telles organisations seraient essentiellement dirigées contre des pays qui sont considérés comme étant «l’origine du mal » rongeant les relations internationales, en particulier l’Iran et accessoirement la Russie et la Chine. En lançant sous sa bannière « l’Alliance stratégique du Moyen Orient » l’Administration américaine semble vouloir ériger le premier jalon du « nouvel ordre libéral », dans une partie du monde où Téhéran a l’ambition de jouer un rôle régional important.
2/En attendant de voir le contenu exact de la nouvelle « Alliance » et sa composition, il est permis de penser que cette nouvelle structure ,au cas où elle verrait le jour, ne serait pas bâtie sur le socle de la liberté, de la démocratie et des Droits de l’Homme(qui n’ont nullement été mentionnées dans le discours du Caire), comme elle ne serait pas tolérante à l’égard de «l’islam radical »(l’Islam politique ?) qui a été lui fortement critiqué dans le même discours, ayant été aux yeux de M.Pompeo le péché originel de la politique de l’ancienne Administration vis-à-vis de la région. « L’Alliance » sera en fait, selon toute vraisemblance, un instrument offensif « pour contrer l’agenda révolutionnaire » de l’Iran (et ses alliés) au lieu d’essayer de « l’amadouer »comme l’ancienne Administration aurait fait en signant l’Accord sur le nucléaire de Téhéran, aujourd’hui abandonné par Washington. Pour réussir cette entreprise, les Etats Unis d’Amérique comptent sur une « sélection » de pays, à savoir ceux du Golfe (y compris Qatar, dont la coopération avec Washington a été longuement louée par M.Pompeo), ainsi que sur l’Egypte et la Jordanie. Balayant d’une main les divergences profondes qui existent entre ces pays, M.Pompeo s’est contenté d’affirmer qu’il est « temps que ces divergences soient aplanies ».Le seront-elles ?
3/Outre ces huit pays et les Etats Unis d’Amérique, le mystère reste entier quant à la possibilité d’ouvrir « l’Alliance » à d’autres membres. Israël sur lequel M.Pompo au Caire, et avant lui M. Bolton, n’ont pas tari d’éloges, semble être une pièce maitresse dans le plan de «l’ Alliance ».Sera-t-il invité à en faire partie d’autant plus que M.Pompeo, dans son discours, a soigneusement fait étalage des mesures de « rapprochement »entreprises entre Tel Aviv et certaines capitales arabes et qui sont, selon lui, « nécessaires pour une plus grande sécurité face aux menaces partagées et indiquent un avenir encore plus radieux pour la région ».
4/La normalisation avec Israël, que les promoteurs de « l’Alliance » projetée semblent être déterminés à consolider, s’accompagne d’un effort de passer sous silence l’affaire palestinienne mentionnée du bout des lèvres par M.Pompeo.Celui-ci,après avoir fièrement rappelé la reconnaissance par son Président d’El Qods comme capitale d’Israël et le transfert de son Ambassade dans cette ville et après avoir affirmé que son Administration « continuera à s’assurer que(cette entité)a la capacité militaire décisive »,a daigné ajouter que l’Administration « continuera de pousser pour une paix réelle entre Israël et les palestiniens » sans préciser quand ni comment. Aucune voix ne s’est élevée dans la capitale qui accueille la Ligue Arabe ni dans les autres capitales des futurs membres préssentis de « l’Alliance » (ni d’ailleurs dans aucune autre capitale arabe) pour rappeler à M.Pompeo la centralité de la question palestinienne pour les peuples arabes ! La cause palestinienne est-elle destinée à être la première victime de « l’ordre libéral »préconisé et de son corollaire régional, « l’Alliance stratégique pour le Moyen Orient » ?
5/Nulle part dans le discours de M.Pompeo ni dans les déclarations de M. Bolton, les pays du Maghreb ne sont considérés comme pouvant être intéressés par le sort de leurs frères visés par « l’Alliance ». La volonté de dissocier la deuxième composante du monde arabe de la première, ainsi d’ailleurs que des autres composantes telles que la Syrie, le Liban, l’Irak et le Yémen, appréhendés seulement sous l’angle de la lutte contre le terrorisme et contre l’influence iranienne (les deux aspects étant d’ailleurs sciemment confondus nonobstant le fait que les mouvements extrémistes religieux connus sont plus liés à l’obédience sunnite qu’à celle identifiée à l’Iran). Sans préconiser que « l’omission » soit corrigée en incluant d’autres pays arabo-musulmans à l’initiative de « l’Alliance », il est permis d’y voir une volonté d’introduire de nouvelles divisions dans une région déjà éprouvée par des conflits latents et déclarés. Ceci ne rappelle-t-il pas une autre initiative lancée dans les années 50 sous le titre de « Traité d’organisation du Moyen Orient », plus communément appelé « Pacte de Bagdad », dans le but « d’endiguer » l’influence dans la région de l’ancienne URSS ? La différence entre les deux initiatives est cependant qu’il y a une soixantaine d’années il s’est trouvé un pays, l’Egypte de l’ancien Président Nasser et son allié d’alors, la Syrie, avec une Ligue des Etats Arabes encore agissante et les forces vives de la région pour s’opposer à la première incursion étrangère, qui a été finalement abandonnée. Aujourd’hui, et alors que la Syrie est encore empêtrée dans ses problèmes internes, l’Egypte semble prêter main forte à la nouvelle « Alliance » alors que la Ligue Arabe, tout comme les institutions panislamiques ayant leur siège central en Arabie Saoudite, observent un silence révélateur.
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Tout en reconnaissant à chaque pays arabe et musulman le droit souverain de décider de sa politique étrangère et de l’opportunité ou non de faire partie d’une coalition quelconque, ceux parmi eux qui sont aujourd’hui tentés de rejoindre « l’Alliance Stratégique du Moyen Orient » ou toute autre alliance similaire devraient se demander si de tels regroupements, souvent contre-nature, sont destinée à servir leurs objectifs de sécurité et de coopération et ceux de la région à laquelle ils appartiennent ou bien à favoriser la stratégie néo-conservatrice, remise au goût du jour, qui ne ferait qu’avancer les intérêts d’Israël et de certaines puissances extrarégionales tout en desservant les causes communes du monde arabo-musulman. De surcroit, ces pays devraient se persuader qu’ils seraient les premières victimes des conflits qui en découleraient et qui seraient d’autant plus graves qu’ils se dérouleraient dans une zone plus que jamais parsemée de bases militaires étrangères, où les armes sophistiquées pullulent et où les engins de destruction massive ont fait leur entrée.
Les organisations panarabes et panislamiques, notamment la Ligue des Etats Arabes et l’OCI, devraient de leur côté se demander si elles ne failleraient pas à leur devoir si elles ne pointaient pas du doigt de tels dangers. La Ligue Arabe, en particulier, conçue voici plus de soixante-dix ans comme instrument d’action et de coopération dans divers domaines, y compris le domaine de la défense commune, devrait se poser la question de sa pertinence alors que cette action se trouverait compromise par une autre organisation ayant des objectifs différents et peut être opposés aux siens. Le prochain Sommet arabe de Tunis serait-il à même d’entamer une réflexion à ce sujet ?
Les pays du Maghreb, y compris la Tunisie, épargnés par les conflits d’ordre idéologique mais menacés dans leur stabilité interne et soumis comme d’autres sous-régions arabes à diverses pressions et convoitises extérieures, devraient rester vigilants afin de ne pas être absorbés par le tourbillon qui s’annonce dans la région du Machrek, tout en essayant de développer davantage leur coopération et leurs institutions communes afin de ne jamais éprouver le besoin de faire appel à des « alliances » guidées par d’autres puissances pour assurer leur sécurité intérieure et extérieure. Par ailleurs,établir des liens plus structurés avec les pays de leur flanc sud sub-saharien, soumis à des pressions et convoitises similaires en cette période de recrudescence des luttes d’influence, comme le suggère M. Mehdi TAJE, grand expert tunisien en géostratégie, mérite toute considération.

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