PARTENARIAT

OPINION : LE PARTENARIAT EURO-MEDITERRANEEN

Par Tahar Sioud, Ancien Ministre, Ancien Ambassadeur

C’est en 1972 que l’Europe s’est dotée  pour la première fois d’une « politique méditerranéenne globale ». Cette première tentative de rationalisation ne s’est pas faite dans l’urgence. Le tournant des années 1990 a cristallisé sur le tard un certain nombre de questions pressantes en Méditerranée, que l’Europe a choisi de traiter par une approche ouverte, en définissant des priorités communes, supposées fédératrices pour le Nord et le Sud : les priorités euro-méditerranéennes.

Un simple retour en arrière permet de comprendre que l’Union européenne est attachée à la Méditerrané par des liens complexes, définissant des types d’intérêts qui se distinguent par leur échelle, leur substance et leur horizon temporel. Les fondements historiques de la politique méditerranéenne l’ancrent dans les problématiques de long terme –développement économique, préservation de l’environnement-parfois directement marquées par l’héritage colonial- liens économiques, migrations ; on peut rappeler à ce propos l’ordre dans lequel ont été signés les premiers accords bilatéraux avec des pays tiers méditerranéen : les pays du Maghreb ont naturellement été les premiers intégrés dans le système des accords préférentiels dans la Communauté européenne.

Il serait donc éclairant, à ce stade de notre réflexion, d’essayer d’identifier les intérêts européens spécifiques qui entrent en jeu en Méditerranée, afin de comprendre ce que l’Europe cherche pour elle-même dans le Partenariat. Deux catégories d’intérêts seront envisagées ici pour faciliter la réflexion : des intérêts d’ordre essentiellement matériel, et des intérêts en termes de valeurs.

Les intérêts matériels :

Les intérêts « matériels » renvoient aux gains mesurables, quantitatifs, que l’Europe pourrait tirer du Partenariat. Ils sont de nature politique et économique. Sur le plan politique, l’Union européenne cherche avant tout, et c’est bien ce qui est mis en avant dans le texte de Barcelone, à stabiliser la région pour servir cet objectif final.

 

Les intérêts strictement économiques ne sont pas absents de la nouvelle politique  méditerranéenne, même s’ils sont sans doute fondamentalement moins importants. Pour comprendre la rationalité économique du Partenariat, il faut se référer à la littérature sur la régionalisation, et replacer la réflexion dans le cadre de la mondialisation libérale. Le Partenariat euro-méditerranéen est en fait, mutatis mutandis, une tentative de copier le modèle nord-américain libre-échangiste de l’ALENA.

Certes le modèle macro-économique classique de la division du travail peut tout à fait être transposé en Méditerranée, pour certains secteurs industriels, et avec certains pays. Dans les années 1980, le Maroc, la Tunisie et la Turquie ont déjà su mettre à profit le système de préférences que la Communauté a accordé à l’ensemble des pays tiers méditerranéens dans le secteur manufacturier. Ces trois pays ont effectivement modifié de façon importante la spécialisation de leur système productif, en l’orientant essentiellement vers le segment « habillement » du secteur textile.

Les intérêts en termes de valeurs

En termes de valeurs, on pourrait dire que l’Europe poursuit dans le Partenariat un double but : la promotion externe de ses propres valeurs politiques et morales d’une part, et la construction d’une identité européenne autonome d’autre part. Ces deux objectifs se rejoignent et se renforcent mutuellement. Leur instrument d’action privilégié est évidemment le troisième volet du Partenariat. Cependant, l’affichage des valeurs européennes que sont le respect des libertés politiques fondamentales et des droits de l’homme, et l’établissement de l’Etat de droit renvoient aussi au 1er volet de Barcelone

Les objectifs du Partenariat sont donc mis en avant par les Européens comme des objectifs partagés et dotés de ce fait d’un label « euro-méditerranéen ». Ils répondent à des intérêts présentés comme transversaux.

Les questions transversales

Existe-t-il des domaines de coopération « objectifs » en Méditerranée, c’est-à-dire des domaines où émergent des intérêts réellement partagés ?

La position des pays tiers méditerranéens vis-à-vis du Partenariat est assez mal appréciée. Pour éviter de compliquer le tableau régional, on prétend souvent qu’elle n’est pas très définie. Le Partenariat ne serait en fait pour les Etats partenaires qu’un objet mal cerné, dont l’utilité globale échappe à l’entendement.

La négociation des accords bilatéraux d’association a été pour l’Europe une occasion de se confronter directement à cette position nouvelle, et d’autres indices existent qui révèlent la construction progressive d’une réaction au Partenariat. Il existe donc certainement des intérêts proprement tiers méditerranéens, dont on peut essayer de dresser intuitivement une liste.

En matière de coopération financière, les intérêts sont clairs. Chaque pays souhaite d’abord obtenir de l’Europe les financements les plus importants possibles. L’Europe est pour certains Etats de la région un bailleur de fonds majeur.

Toujours dans le volet économique, le partenariat est en quelque sorte perçu comme un auxiliaire naturel de la mondialisation : dans un contexte où tout pousse à l’ouverture de frontières, l’Europe propose un cadre d’adaptation intéressant, accompagné d’incitations institutionnelles et d’aides financières à la transition.

Du point de vue politique, les Etats partenaires ont compris que le Partenariat était aussi un gage de respectabilité. Il y a pour certains régimes un véritable enjeu de crédibilisation politique.

Enfin, s’entendre avec l’Europe, c’est aussi pour certains Etats, obtenir un contrepoids à la puissance américaine dans la région.

Au-delà de la simple prise de conscience de ces revendications tiers méditerranéennes, presque individualistes, il apparaît indispensable d’intégrer finalement tous ces points de vue dans un ensemble cohérent. Si cet effort d’intégration globale n’est pas tenté, le Partenariat souffrira…

Aussi l’esquisse d’un nouveau partenariat ou plutôt la mise à l’ordre du jour de la définition du partenariat devrait retenir les enseignements résultant de la situation nouvellement créée et certains échecs, voire de déceptions résultant du non succès des objectifs assignés.

De son côté, la Tunisie confirme, dans le cadre de l’instauration d’un nouveau modèle de Gouvernance, sa volonté d’ouverture, de coopération et de relations de bon voisinage et surtout de recherche continue de solidarité avec des voisins susceptibles de soutenir son développement, alors qu’elle traverse une étape cruciale de son histoire. Suite au diagnostic, qui fait valoir la nécessité de dynamiser cette coopération solidaire, les scénarios identifiés devraient :

  • Créer les conditions du passage à l’acte mettant en application les discours et les inscrire dans la démarche future de la coopération, à redéfinir structurellement.
  • Privilégier les initiatives non conjoncturelles et se mettre l’accord sur les fondamentaux de la coopération, dans le cadre de plans d’action concertée et non d’addition de projets, de prêts ou de « Gestes symboliques » parfois contre-productifs.
  • Etablir une coopération équilibrée, dénonçant les relations asymétriques et l’échange inégal.
  • Susciter une concertation sur le mouvement migratoire et ses différentes perceptions de part et d’autre de la Méditerranée.
  • Inscrire cette mutation dans le cadre des relations régionales et maghrébines : Statut avancé au Maroc, évolution de l’approche algérienne, cas spécifique de la Mauritanie et conjoncture libyenne
  • Le soutien de la Conférence de Carthage et l’octroi du Statut Avancé ouvre de nouvelles perspectives. Mais est-ce que ce partenariat de valeurs et de principes n’est pas en mesure d’induire un dépassement salutaire, abolissant « le mur de la Méditerranée » ?

 

Tahar SIOUD

Ancien Ministre, ancien Ambassadeur

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