Opinion : Le Système des Nations Unies face au danger du virus Corona

 Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur.

M.Abdelkoddous Sadaoui , ancien Secrétaire d’Etat à la Jeunesse, a récemment rendu  publique une « lettre ouverte » qu’il a adressée à M.Kais Saied .Cette lettre, rédigée dans un style poignant et subtil, appelle le Président de la République « en sa qualité de Chef d’Etat d’un pays membre non permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, à demander en urgence une réunion du Conseil au plus haut niveau…(afin) de trouver une solution mondiale à une pandémie mondiale ».

 

C’est un appel que le rédacteur des lignes qui suivent ne peut que partager. Il le fait non seulement parce qu’il craint, comme beaucoup d’autres et sur la base des conclusions auxquelles les experts sont arrivés, que la pandémie ne soit sur le point d’atteindre des dimensions durables et difficilement maitrisables, notamment pour les pays les plus faibles, mais parce que, du fait de ses responsabilités passées en tant que représentant de notre pays auprès des Nations Unies, il reste persuadé que cette Organisation, malgré ses lourdeurs, reste particulièrement outillée pour appréhender le problème dans sa globalité si tous les pays qui en sont membres démontrent la volonté politique nécessaire pour agir ensemble avant qu’il ne soit trop tard. Certes, le Conseil de Sécurité a un rôle à jouer et les pays membres non permanents, comme la Tunisie, tout comme les puissances permanentes devraient se concerter au plus vite pour identifier les voies possibles d’intervention collective et, effectivement, la Tunisie devrait pouvoir prendre, avec d’autres, l’initiative à cet égard. Cependant, les prérogatives de ce Conseil en la matière restent limitées (nous les examinerons plus loin) et ne suffiront pas à endiguer le mal et ses conséquences à moyen et long termes.

 

Tout le Système des Nations Unies doit sortir de sa léthargie et agir de concert pour éviter à l’humanité l’hécatombe. L’Organisation Mondiale de la Santé s’est révélé en la matière l’exemple rayonnant dans un paysage international largement marqué par la lenteur, voire l’inertie, en assurant un suivi quotidien du développement de la pandémie et en prodiguant les conseils techniques les plus utiles aux pays et aux individus pour se protéger dans la mesure du possible. Cette action n’est cependant pas suffisante et devrait être urgemment complétée par d’autre Institutions dont l’apport sera d’autant plus indispensable que, au moment où plusieurs des pays les mieux pourvus en moyens financiers et humains, qui ont été touchés en premier, semblent sur la voie d’atteindre le « pic » de l’épidémie pour pouvoir en limiter les conséquences et éventuellement en sortir, de nombreux pays en développement, notamment ceux d’Afrique et d’Amérique Latine, commencent à peine à enregistrer leurs premiers cas sans être préparés à faire face à l’aggravation inévitable de la situation.

 

—La première Institution dont le « leadership » était attendu est celle du Secrétaire Général des Nations Unies qui dirige l’Organisation internationale « mère » et auquel la Charte donne le pouvoir « d’attirer l’attention… sur toute affaire qui, à son avis, pourrait mettre en danger le maintien de la paix et de la sécurité internationale », et la pandémie du virus du Corona est assurément sur le point de constituer une menace certaine sur ce plan. En outre, la Charte et la pratique reconnaissent au Secrétaire Général la position de « premier parmi les premiers responsables des organisations appartenant à la famille des Nations Unies » et l’habilitent en conséquence à y jouer le rôle de « coordination et d’impulsion ».Or, l’actuel premier responsable de l’Organisation, M.Guterres, hormis une première déclaration au début de la crise appelant à « la prudence » et à éviter la « panique », s’est montré, du moins en public, particulièrement discret depuis avant de se décider à lancer récemment(à travers une déclaration plus substantielle livrée à travers les « moyen virtuels »)  un cri d’alarme, reconnaissant la portée internationale du problème et la nécessité de lui trouver des solutions dans le cadre de la « solidarité collective » en plus des actions aux niveaux national et individuel. Il a fallu que des concertations soient décidées auparavant aux niveaux du G7 (groupe informel des pays les plus nantis) et du G20 (groupe informel mixte de pays financièrement puissants) pour que notre vénérable organisation représentant les intérêts et la conscience du monde dans son ensemble fasse entendre sa voix. Le Secrétaire Général a certainement brossé un tableau réaliste de la situation en mettant l’accent notamment sur les dangers encourus par les pays et les catégories les plus faibles (dont les femmes) et a identifié trois grandes priorités à réaliser par tous les pays, en particulier les plus riches : La première concerne la situation sanitaire et les mesures urgentes à prendre notamment pour aider les plus vulnérables. La deuxième a trait à l’impact social de la crise et les réponses économiques à donner, en particulier par un « apport financier adéquat » de la part des institutions financières internationales (le FMI et la Banque Mondiale), et le rejet du protectionnisme commercial. La troisième priorité touche aux leçons à tirer de la crise, notamment la nécessité que la reprise soit maitrisée avec un accent particulier à mettre à l’avenir sur la protection de l’environnement et sur un développement soutenable attaché aux aspects humains.

 

— Les priorités avancées par le Secrétaire Général des Nations Unies sont certainement les bienvenues si elles sont assimilées par tous. Or, les G7 et G20, clubs des favoris par excellence, ne seront pas à eux seuls capables de leur donner la suite nécessaire. Il faudrait provoquer d’urgence(en usant des moyens technologiques modernes pour éviter les risques sanitaires) des concertations aux niveaux de l’Assemblée Générale des Nations Unies, où quasiment tous les pays de la planète sont représentés, ainsi qu’aux niveaux du Conseil Economique et Social de l’Organisation et d’autres  Institutions internationales agissant dans des domaines techniques, telles l’Organisation Internationale du Commerce (l’OMC) et l’Organisation Internationale du Travail(l’OIT) afin d’examiner collectivement les répercussions actuelles de la crise et leurs conséquences sur l’avenir de la coopération internationale.

 

—Le FMI et la Banque Mondiale ont une responsabilité particulière comme l’a indiqué le Secrétaire Général des Nations Unies. Les moyens financiers déjà dégagés par ces deux institutions pour parer au plus urgent, sont certes les bienvenus mais loin d’être suffisants. Des décisions inédites sont à prendre même si elles doivent heurter l’orthodoxie financière des puristes de ces deux maisons et leurs donneurs d’ordre à Washington, Londres ou Tokyo. En particulier, les pays comme la Tunisie qui éprouvaient les plus grandes difficultés avant la crise pour respecter les engagements pris, seraient encore moins capables de s’y tenir alors que les dépenses encourues pour faire face à la pandémie sont en train d’assécher ce qui reste de leurs disponibilités budgétaires. Les prochaines réunions régulières du printemps des deux Institution, dont la tenue est prévue du 17 au 19 avril, viendront certainement d’une manière tardive pour impacter réellement le développement de la crise actuelle. Pense-t-on, comme on devrait, avancer les dates ? En tout état de cause, des mesures financières immédiates ont besoin d’être prises au niveau multilatéral et même bilatéral pour venir en aide aux pays qui en ont le plus grand besoin.

 

—Pour revenir au Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui se fait particulièrement discret actuellement, les sanctions internationales et unilatérales qui frappent de nombreux pays et affaiblissent leurs moyens pour faire face à la crise, offrent une excellente voie pour prendre des décisions initiales dans le sens de les alléger ou les suspendre. Par ailleurs, une initiative hautement humaine pourrait être prise sous l’impulsion du Conseil de Sécurité pour lever la pression exercée par certaines puissances sur des populations se trouvant sous occupation étrangère (comme en Palestine) ou soumis à une action militaire (comme au Yémen, en Syrie, en Irak ou en Libye),populations qui sont particulièrement vulnérables à la pandémie.

 

Par-delà les décisions urgentes à prendre, le Système des Nations Unies devrait se préparer à l’après crise pour en traiter collectivement les séquelles et essayer d’introduire les améliorations nécessaires à la gouvernance nationale, régionale et internationale sur les plans politique, sécuritaire, économique, financier, social, humanitaire et environnemental, comme l’a suggéré le Secrétaire Général dans la troisième priorité qu’il a identifiée. Le défi est grand mais rien ne peut remplacer l’action solidaire de tous pour y faire face.

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