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Opinion : Les mouvements populaires en cours dans le monde : Une révolution des « exclus » ou une « machination » à l’échelle internationale ?

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur
La deuxième décennie de ce vingt et unième siècle a été marquée par une série de mouvements de masse qui ont produit de nouveaux défis à la stabilité des Etats touchés et à l’Ordre Mondial hérité des décennies et siècles passés. Ces mouvements ont connu une évolution rapide ce qui donne à penser qu’ils répondaient à une logique implacable née d’un bouleversement interne à chaque pays concerné, de l’existence d’une « machination » à l’échelle internationale dont le dessein reste mystérieux, voire, dans certains cas ,des deux à la fois…
La première vague de mouvements de masse a été cette « révolution » populaire qui a secoué certains pays arabes, révolution dont nous tunisiens avons revendiqué la paternité et qui s’est propagée dans plusieurs parties de notre région sous l’appellation, que certains jugent exagérée, de « printemps arabe ». Il s’agissait largement de soulèvements contre l’ordre intérieur établi justifié par le comportement de certains dirigeants de l’époque qui ont établi un système politique perçu comme totalitaire, sinon dictatorial, et qui avait tendance à se perpétuer engendrant fermeture politique, corruption et exclusion de larges couches de la population et des zones entières de la liberté d’expression et d’organisation et des bénéfices de la croissance indéniable qui était générée. Il s’agissait de mouvements essentiellement spontanés, ayant un fond politique et social et qui auraient pu être évités si les dirigeants en question avaient introduit à temps les réformes nécessaires et appliqué les règles démocratiques dont ils se proclamaient. L’on sait que la plupart de ces mouvements ont été par la suite « récupérés » par des forces intérieures organisées, des puissances étrangères agissant dans leur propre intérêt et /ou des forces extrémistes qui les ont déviés de leurs objectifs initiaux occasionnant pour les populations locales davantage de misère, voire des conflits armés dont les effets se font encore sentir.
La contagion devait ensuite s’étendre à certains pays du Nord, contagion qui a pris la forme de mouvements fortement influencés par des forces nationalistes ayant connu une poussée significative dans cette partie du monde et visant non pas nécessairement l’ordre intérieur établi mais certains de ses aspects, notamment la politique migratoire faussement jugée responsable des maux des sociétés occidentales modernes. Ces mouvements étaient fortement influencés par l’émergence de la doctrine « Trump » aux Etats Unis d’Amérique mettant l’accent sur le libéralisme économique poussé à l’extrême, la primauté du principe de la « souveraineté nationale » dans les relations extérieures, le rejet du multilatéralisme et de ses codes en matière de droit international et l’attachement à un système du « chacun-pour-soi » dans le domaine économique et commercial international basé sur les sanctions unilatérales plutôt que sur la coopération et le dialogue. Le mouvement des « gilets jaunes » a été l’une des manifestations de ce mouvement. Une autre a été le BREXIT (ou revendication de sortie du Royaume Uni de l’Union Européenne) qui devait apporter un complément à la doctrine « Trump » en provoquant un effet de « tâche d’huile » en Europe. Ceci vise à terme la dislocation non seulement de l’Union Européenne mais de tous les ensembles « supranationaux » régionaux ou globaux, y compris peut être le Système des Nations Unies déjà « affamé » financièrement et réduit à sa plus simple expression.
La vague la plus récente parcourt de nouvelles parties du monde arabe, en particulier le Liban, l’Irak et l’Algérie, pays qui pour des raisons différentes, constituaient des symboles le premier pour le modèle socio-économique particulier qu’il offrait au monde et se trouvant dans une zone dont le leadership est convoité par différentes puissances régionales dont l’Iran, l’Arabie Saoudite et Israël, les deux autres pour leur importance stratégique et les richesses qu’ils recèlent. La même vague atteint des pays d’Amérique Latine, longtemps considérés « chasse gardée » d’une certaine super puissance plus au nord qui se veut de nouveau dominante, sans oublier des zones d’Asie jouxtant la Chine continentale, nouveau rival suprême de cette même super puissance et qu’il faut à tout prix « endiguer». Cette vague de mouvements a tout l’air de trouver son origine dans une nouvelle lutte d’influence qui hier se faisait par armées interposées et qui, aujourd’hui, semble se faire par la manipulation des masses en utilisant, fait nouveau, les capacités offertes par les nouvelles technologies de l’information et les réseaux sociaux.
Ces trois vagues successives de turbulences « révolutionnaires » continuent à résonner sans connaitre, pour la plupart, une issue définitive constituant pour les peuples concernés et pour le monde en général un sujet d’inquiétude. Certes, la Tunisie, ayant pris la tête de la première vague et qui a su maintenir le cap évitant largement les interférences étrangères, semble avoir réussi sa «mutation», bien que la transition démocratique, l’équilibre économique et la dignité sociale y restent à parachever, d’autant que les dernières élections, en permettant aux jeunes et à la «majorité silencieuse » d’hier de peser de tout leur poids, semblent démontrer que le retour en arrière a tout l’air d’être exclu. La plupart des autres mouvements populaires semblent être encore en gestation s’enlisant dans les excès et les calculs politiques d’ordre national, régional et extra régional. Les classes politiques et sociales traditionnelles dans les pays concernés ne semblent pas être disposées à se convaincre de la nécessité du changement. De leur côté, les puissances mondiales qui détiennent l’essentiel du pouvoir économique et de l’influence stratégique se plaisent à alimenter, quand l’occasion leur est donnée, les dissensions internes qui servent leurs intérêts mais persistent à imposer au monde un ordre politico-économique basé sur un libéralisme sauvage et qui a toutes les chances de le devenir davantage si le « trumpisme » débridé continue à gagner du terrain.
Il y a plusieurs années les pays en développement, croyant en une amélioration subite de leur pouvoir de négociation, ont demandé de leurs partenaires du Nord la négociation au sein du Système de Nations Unies d’une série de principes et actions pour l’établissement d’un nouvel ordre qui serait plus juste et plus équitable pour tous. Le Nord a tergiversé avant de rejeter cette proposition la considérant inutile et irréalisable. Aujourd’hui, l’ordre dominant aussi bien dans les pays du Sud que dans ceux du Nord est remis en cause par la « Rue », par les « Masses », par les « Jeunes »,en un mot par les « Exclus » qui, plus « connectés » que jamais semblent vouloir prendre les choses en main avec le risque de dérives et de récupération mais aussi des promesses certaines. Le phénomène ne semble pas avoir atteint ses limites. Il mérite sûrement d’être examiné soigneusement aussi bien au niveau national qu’international tant par les autorités en place que par la société civile et les organisations régionales et internationales afin d’en comprendre l’étendue, en maximiser les avantages et minimiser les méfaits possibles.
L’alerte est donnée ! Le monde saura-t-il entendre ?

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