Opinion : « l’Initiative de paix américaine » et le rôle de la Tunisie

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur
Ainsi, après trois ans de gestation et de reports successifs, « l’initiative de paix » américaine pour la solution du problème israélo-palestinien, qualifiée souvent par ses initiateurs d’initiative « du siècle »a été enfin dévoilée par M.Trump ce mardi 28 janvier 2020 lors d’une réunion à la Maison Blanche qui avait tout d’un « show » dont les « stars » étaient, outre le Président américain, le Premier Ministre israélien et la « crème » du lobby sioniste outre atlantique, auxquels se sont joints les Ambassadeurs à Washington de trois pays arabes du Golfe dont la présence a été célébrée en des termes particulièrement élogieux…
L’initiative, rédigée dans un document-dit on- de pas moins de quatre-vingt pages et une carte précisant les nouvelles « frontières » israélo palestiniennes, se voulait une réponse « réaliste » à un conflit vieux d’au moins sept décennies. L’organisation de la cérémonie a été savamment orchestrée pour venir immédiatement à la suite d’une autre cérémonie organisée, celle-ci, en grande pompe, en Palestine occupée pour célébrer le 75ème anniversaire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz et pour coïncider avec les déconvenues du premier ministre israélien avec la justice et du président américain avec son Congrès et l’accélération des campagnes électorales américaine et israélienne. Le message était ainsi tout à fait clair : L’initiative devait répondre aux objectifs de la communauté juive de l’entité israélienne, ce qui constituerait aux yeux de Washington une juste réparation des préjudices du passé, mais elle devait aussi offrir au dirigeant israélien le plus extrémiste de l’histoire une sortie honorable de ses démêlées et la possibilité de gagner les prochaines élections législatives avec un « retour d’ascenseur » à son ami et fidèle appui dans le débat en cours aux Etats Unis d’Amérique. Dans cette opération de « donnant donnant », peu importe si les préjudices subis par une autre communauté-la palestinienne- sont ignorés et si le droit international et la légalité internationale, représentée par les nombreuses résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU (dont les Etats Unis d’Amérique sont un membre permanent), sont bafoués. Car, en écoutant les deux hauts responsables américain et israélien et avant même la lecture du texte complet de l’initiative, l’on ne peut qu’arriver à la conclusion que l’intention n’était point de trouver une issue honorable au confit mais d’oblitérer définitivement les droits nationaux des palestiniens auxquels on promet, ni plus ni moins ,un statut d’occupés éternels dans des « bantoustans » éparpillés aux dimensions saugrenues appelés « état », le reste étant offert sur un plateau et « conformément au droit biblique » à « l’Etat d’Israël ».
Certes, ce dernier s’engage à entrer en « négociation » avec les palestiniens, sur la base de l’initiative américaine, au cas où ces derniers l’accepteraient. Mais négocier pourquoi faire, alors que les « dés sont jetés », à moins que l’intention est de leur soutirer davantage de concessions ? D’ailleurs, de telles négociations seront liées à un engagement ferme de l’Autorité palestinienne à renoncer définitivement à El Qods et au droit de retour des réfugiés, à dénoncer tout « encouragement au terrorisme »y compris l’octroi d’aide aux familles des victimes de l’oppression israélienne, à reconnaitre qu’Israël est « un état des juifs »,quitte à réduire ceux qui ne le sont pas à un statut de seconde classe, à accepter que la prochaine entité palestinienne ne dispose d’aucun des attributs de la souveraineté nationale et de l’indépendance économique…Les « génies » qui ont concocté l’initiative ont pensé à y inclure deux « carottes » et un « bâton » :Alors qu’Israël sera autorisé à étendre sa « souveraineté » à toutes les colonies actuelles-grandes ou petites- en Cisjordanie ainsi qu’à la Vallée du Jourdain, il ne pourra pas élargir ces colonies pour une période de quatre ans. En outre, et toujours en cas d’acceptation par les palestiniens de l’initiative, les voisins (sous-entendu Etats arabes) seront appelés à fournir cinquante milliards de dollars pour soutenir l’économie palestinienne et créer les infrastructures nécessaires (les Etats arabes concernés sont-ils d’ailleurs d’accord pour faire cet effort financier ?). Le bâton serait qu’en cas de refus, l’élargissement des colonies reprendrait de plus belle au bout du moratoire de quatre ans.
Au lendemain de l’annonce de « l’initiative américaine » et si l’Autorité Palestinienne l’a rejetée entièrement et l’Organisation des Nations Unies et quelques pays européens se sont déclarés attachés à la solution des deux états et au respect de la légalité internationale, la plupart des autres parties prenantes, y compris arabes, ont opté pour la position d’expectative en conseillant d’étudier minutieusement le document de quatre-vingt pages allant même, comme dans le cas de l’Egypte, jusqu’à préconiser aux deux protagonistes d’en discuter le contenu sous les auspices des Etats Unis d’Amérique dont l’administration actuelle fait pourtant preuve d’un parti pris pro-israélien avéré .Il est ainsi clair que la communauté internationale et le monde arabe en particulier, sortent divisés sur cette question. En attendant que tout le monde y voie plus clair, le Premier Ministre israélien, qui est manifestement pressé, s’est précipité vers son cabinet ministériel pour préparer des projets de lois afin d’annexer immédiatement les territoires et colonies que le plan américain lui a gracieusement octroyés. Tout ceci se passe alors que la Ligue des Etats Arabes, dont la première raison d’être est la défense des droits palestiniens, reste tétanisée à l’exclusion de l’adoption d’un communiqué laconique et l’expression d’une intention aléatoire de tenir une réunion d’évaluation de la situation…

La Tunisie qui préside actuellement le Sommet Arabe et occupe l’unique siège arabe au Conseil de Sécurité des Nations Unies et qui assume à ce titre des responsabilités particulières, outre l’engagement clair de notre Président nouvellement élu en faveur de la cause palestinienne, ne peut se dispenser de prendre rapidement, en accord avec l’Autorité à Ramallah, l’initiative d’unir au plus haut niveau la position arabe sur cette question vitale. Sur la base d’une telle position nous devons prendre les devants pour provoquer un débat de fond au Conseil de Sécurité sur l’avenir de la question palestinienne et les risques que fait encourir la situation actuelle à la paix au Moyen Orient et dans le monde . Autrement, nous aurons failli à un rôle historique qui nous échoit et tourné le dos à des principes fondamentaux de notre politique étrangère.

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