Opinion : L’Occident fracturé : Est-ce l’entrée dans « l’ère du chaos...

Opinion : L’Occident fracturé : Est-ce l’entrée dans « l’ère du chaos » pour le monde ?*

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Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

Les équilibres mondiaux nés après la deuxième guerre mondiale ont évolué depuis lors et ont connu certains remodelages plus ou moins significatifs. Toutefois, une constante est demeurée : Les pays occidentaux industrialisés ont largement maintenu leur cohésion, menés par une grande puissance, les Etats Unis d’Amérique qui ont acquis, grâce à leur réputation de sauveur de dernier recours de la dictature nazie et de reconstructeur de l’Europe détruite par le conflit, le titre honorifique de chef de file du monde « libre ».Cette qualité s’est renforcée au fil des années, en particulier tout au long de la guerre froide, par la réputation que ce pays s’est donnée d’être le rempart indéfectible contre l’autoritarisme et l’apôtre du respect des droits de l’Homme autour duquel les autres « démocraties » occidentales se ralliaient attirant dans leur sillage de nombreux pays de l’ancien camp socialiste qui se sont trouvés «  libérés » suite à la chute du mur de Berlin et la dislocation de l’Union soviétique. Des pays africains, asiatiques et latino-américains, tout juste sortis de l’ère coloniale ou cherchant à se positionner sur l’échiquier international, ont tenté de se greffer sur le modèle venant de cette partie du monde y voyant une garantie de stabilité et de prospérité. Ce « bel édifice »qui était destiné à perdurer et à devenir partout l’exemple à suivre semble toutefois se lézarder et risque aujourd’hui de succomber pour laisser un vide dont les conséquences sont difficiles à mesurer. Certains experts affirment même que le monde entre dans une « ère de chaos »à cause de cette situation inédite….

Certes, ce risque n’est pas venu subitement. En effet, la gloire acquise par la victoire contre la dictature nazie et l’autoritarisme soviétique a rapidement cédé la place à un sentiment de fierté disproportionnée qui a produit à son tour des agissements égoïstes vis-à-vis aussi bien des « vaincus » d’hier que des « nouveaux venus » affectés tour à tour par la surenchère militaire,  la domination économique et  la subornation à des intérêts stratégiques et économiques particuliers des institutions internationales, créées pourtant pour règlementer les relations internationales ,telles la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et le Conseil de Sécurité.

Les puissances occidentales « moyennes », pensant être toujours à l’abri des conséquences de ces politiques, dictées essentiellement à partir de Washington, et en ayant longtemps bénéficié, ont aveuglément participé ou consenti  à la plupart des aventures menées au nom de ces mêmes politiques :Du renversement et l’assassinat de l’ancien Président chilien Allende à l’embargo contre Cuba, de la guerre du Vietnam à la reconquête des iles Malouines réclamées par l’Argentine,  de  l’iinvasion de l’Irak à la déstabilisation de  la Syrie, de l’instrumentalisation du « printemps arabe » à la destruction de l’ancien régime libyen …..Et ce ne sont là que quelques exemples d’une longue liste d’initiatives prises en dehors de la volonté du reste de la Communauté internationale ou à travers une interprétation abusive de cette volonté.

Sur les plans économique et humanitaire, le système d’exploitation colonial a été remplacé par une exploitation d’un type nouveau ayant pour nom la « mondialisation » qui, malgré des éléments positifs indéniables, s’est avérée en fait une mainmise des anciens colonisateurs et des nouveaux « capitalistes » sur les richesses des colonisés d’hier et des démunis d’aujourd’hui par le biais de sociétés transnationales pour la plupart sans foi. Le Fonds Monétaire International, sous le contrôle des pays occidentaux par une méthode de prise de décisions abusive et le système bancaire et monétaire international largement déséquilibré en faveur de ces pays en particulier des Etats Unis d’Amérique, se sont chargés de ramener tout pays récalcitrant sur le « bon chemin » en lui coupant au besoin les ressources extérieures nécessaires à sa survie. Ceci se fait au même moment où les frontières se ferment tant devant certains produits des anciens colonisés que devant leurs ressortissants qui tentent de traverser les frontières à la recherche d’une meilleure vie, comme l’atteste  la levée de bouclier presque générale contre les mouvements migratoires et les demandeurs d’asile que l’on observe actuellement en Occident, au mépris des valeurs humaines qu’on a cru si chers à cet Occident et même des accords internationaux en vigueur en la matière. Et, comble de l’ironie, l’un des pays en question, dont les responsables oublient qu’ils sont eux-mêmes petits-fils et arrière petits-fils d’immigrés (arrivés en terre d’accueil sans invitation des habitants d’origine) a eu la « brillante »idée d’arracher des enfants à leurs parents dans le but de « garantir la tolérance zéro à l’égard de l’immigration » et d’assurer la sécurité du pays contre les supposés « criminels » que constituent ces malheureux déplacés. Il a fallu que l’indignation du monde et de la classe politique et la société civile dans ce pays s’expriment haut et fort pour qu’on renonce apparemment à cette idée pour décréter que désormais parents et enfants immigrés « illégaux »seront retenus dans les mêmes « centres » avant de statuer sur leur sort…  Et comme pour se prémunir des critiques de l’opinion publique internationale (tout en défendant Israël), les Etats Unis d’Amérique (car, malheureusement, il s’agit bien d’eux), après avoir quitté l’UNESCO, agence de promotion des relations culturelles et du rapprochement entre les peuples, viennent de décider de quitter le Conseil des Droits de l’Homme faisant partie lui aussi du Système des Nations Unies !

Certains pays, contents des miettes de pouvoir mondial qui leur ont été consentis par le « centre », sont devenus des instruments maniables entre les mains de ce dernier pour servir ses objectifs sans jamais détenir la réalité de ce pouvoir. Cependant le « centre » semble avoir décidé récemment de s’approprier même les miettes pour essayer de placer l’ensemble du pouvoir politique et économique de la planète entre ses mains. Les velléités unilatéralistes ont existé auparavant aux Etats Unis d’Amérique, comme ailleurs, mais elles avaient été tues par des hommes politiques ayant eu la sagesse de voir les intérêts de leur pays en concomitance avec celui de ses alliés et parfois celui du reste de la communauté internationale. Il a fallu qu’un nouveau président imbu de populisme et d’idées reçues de son statut d’homme d’affaires imperturbable, arrive à la Maison Blanche pour que l’idée de « l’Amérique d’abord » se substitue à l’idée de « l’intérêt général »même au regard de ses proches alliés avec le sacrifice, au passage, des grands principes des droits de l’Homme et de l’égalité souveraine des nations.

Déjà lors de sa campagne électorale, les vociférations du candidat Trump à l’encontre de l’alliance atlantique accusée de dilapider les ressources américaines sans juste contrepartie des autres membres, ses envolées contre les accords commerciaux multilatéraux liant les Etats Unis d’Amérique à d’autres pays en Asie et dans les Amériques, jugés inéquitables , sa dénonciation des pratiques migratoires sur les frontières avec le voisin du Sud, le Mexique, pratiques auxquelles il a promis de mettre fin par la construction, tout au long de la frontière, d’un mur dont le cout serait financé par ce pays  « qu’il le veuille ou pas » …Autant de positions, auxquelles s’ajoutent celles du même genre par lesquelles il a gratifié le reste du monde, y compris la Chine, et qui ont fait craindre le pire sur l’orientation que prendrait la première puissance mondiale en cas de victoire de ce nouveau venu en   politique. Et ces craintes sont en voie de confirmation !

Dès les premiers jours du mandat présidentiel de M.Trump,nous avons vu les relations  des Etats Unis d’Amérique avec ses différents alliés-à l’exception notoire d’Israël- se détériorer progressivement, commençant par des réflexions peu flatteuses à l’égard de certains de leurs leaders pour arriver à la dénonciation des accords multilatéraux, dont l’Accord de Paris sur le climat dans lequel la France a investi tout son prestige, l’accord sur le nucléaire iranien auquel  les pays européens alliés des Etats Unis, avec d’autres, sont particulièrement attachés, et enfin les accords commerciaux liant depuis longtemps Washington à ses alliés. Pour marquer encore plus cette orientation ,une taxation draconienne a été imposée par la Maison Blanche sur une importante gamme de produits européens, canadiens et mexicains, outre chinois, en particulier l’acier et l’aluminium, sans passer par le système de concertations préalables établi par l’Organisation Mondiale du Commerce, institution honnie comme l’Organisation des Nations Unies, toutes deux symboles d’un multilatéralisme qui ne bénéficie d’aucune faveur auprès des nouveaux décideurs à Washington. Les pays visés ont vite décidé d’imposer des taxes équivalentes ce qui a provoqué un échec lamentable du dernier sommet du G7 et un échange de qualificatifs peu amènes entre des leaders occidentaux censés assumer des responsabilités particulières dans le monde. Les mesures commerciales restrictives, si elles sont appliquées à la lettre, risquent de provoquer une guerre commerciale aux conséquences incalculables sur les alliances inter-atlantiques, inter-pacifiques et interaméricaines. Belle moisson d’à peine deux ans d’un pouvoir hautement personnalisé mené par « tweets » interposés !

Les pays de l’Union Européenne, ouvertement encouragés outre-Atlantique , ne sont pas en reste dans la dislocation en cours des alliances occidentales puisque sa cohésion coutumière sur les dossiers politiques, économiques et humanitaires est en voie de voler en éclats au milieu de l’aggravation des tendances isolationnistes, populistes et anti-migration sur le vieux continent, tendances qui touchent de plus en plus de pays, le dernier étant l’Italie, avec l’Allemagne gravement menacée de tomber sous leur coupe. Ces tendances annoncent des jours peu reluisants pour l’avenir de l’Union Européenne et de ses relations avec ses alliés traditionnels et avec le reste du monde, à moins que M. Macron et Mme Merkel arrivent, comme ils semblent s’y être engagés, à sauver les meubles en ressoudant autour de la France et de l’Allemagne cet ensemble auquel ils paraissent parmi les derniers à croire….

Les tentatives de l’occupant de la Maison Blanche d’ouvrir des canaux en direction de la Corée du Nord en accord avec le Japon et la Corée du Sud annoncent–elles un nouvel alignement qui donne la priorité au flanc pacifique des Etats Unis d’Amérique aux dépens du flanc atlantique ? Par ailleurs, les appels que nous entendons de la part de certains milieux européens pour renforcer les liens avec la Fédération de Russie et avec la Chine annoncent-ils un nouvel alignement européen au même moment où ces puissances, naguère isolées, renforcent leurs alliances, comme celles de Shanghai et des BRICS ?  Où en est le reste du monde dans cette « valse » de positionnements qui se dessine parmi les « grands » ?

En attendant que les choses se précisent, il semble ne faire aucun doute que cette « valse » introduit davantage d’incertitude dans le monde, augmente les risques qui vont avec et pourrait même provoquer, effectivement, « le chaos »…. L’alliance occidentale qui a marqué le paysage politique et économique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale avait certes ses tares et ses excès, mais elle constituait un pilier de l’équilibre fragile des relations internationales, pilier par rapport auquel beaucoup de pays se déterminaient. Sa disparition, ou sa fragilisation durable, auraient des conséquences de grande ampleur, même aux yeux de ceux qui, y compris le rédacteur de ces lignes, pensent qu’un ordre mondial multipolaire servirait le mieux les intérêts des uns et des autres.

Pour les pays de dimensions modestes, surtout ceux, comme la Tunisie, qui de surcroit se voient de par leur histoire et leur situation géographique, liés à plus d’un titre à cet Occident, en particulier à l’Union Européenne, les prémices décrites plus haut ne peuvent être qu’une raison suffisante pour commencer d’ores et déjà une réflexion individuelle et, si possible, collective, sur leurs conséquences éventuelles et leur impact possible sur leur avenir à moyen et à long termes.

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*Article paru auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin », Numéro 742 du 27 juin 2018.

 

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