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Opinion : Le monde une année après le début de la présidence de M. Donald Trump

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

Ce journal a publié de nombreux articles avant les dernières élections présidentielles américaines et à la suite de ces élections, essayant d’en tirer les leçons et d’en évaluer les conséquences pour les relations internationales. Ceci n’était pas fortuit : Les Etats Unis d’Amérique ont toujours joué un rôle considérable dans les équilibres mondiaux et la présidence y est un facteur déterminant compte tenu des compétences que lui donne la constitution américaine dans la conduite de la politique étrangère du pays.

En conséquence, le 20 Janvier 2018 n’est pas une date quelconque. Elle rappelle le passage, il y a juste un an, de la première puissance mondiale d’une époque à une autre entrainant dans son sillage le monde entier. Ce passage nécessite un examen approfondi pour évaluer ses répercussions sur le présent et sur l’avenir.
En effet, le dernier locataire de la Maison Blanche, M. Barack Obama, par la diplomatie « lisse » qu’il a généralement adoptée, surtout au cours de son deuxième mandat, avait introduit une certaine sérénité dans les rapports de son pays avec le reste du monde ce qui n’a pas exclu des prises de position critiquables, notamment à l’égard de la Syrie et de la Libye. Globalement, son administration, tout en ayant à l’esprit les intérêts américains, a intégré son action dans le cadre général des intérêts de la communauté internationale dans son ensemble.
A l’opposé, le Président actuel, en se donnant comme point de départ l’affirmation tirée d’un passé lointain « l’Amérique d’abord » et en fixant comme objectif de « rendre à l’Amérique sa grandeur » , a de prime abord opté pour une attitude de confrontation avec le reste de monde balayant au passage la plupart des décisions de politique étrangère prises par son prédécesseur sans parler de certaines décisions importantes de politique intérieure comme « l’Obama care » , programme de protection sociale au bénéfice des couches américaines défavorisées. Ce faisant, M.Trump est-il mu simplement par le rejet naturel de la politique d’un ancien Président dont il a longtemps douté d’ailleurs de « l’américanité » , ou faut-il y voir un comportement dicté par des considérations liées au psychisme personnel-comme semble l’indiquer l’auteur de l’ouvrage « Fire and Fury : Inside the Trump White House » (Feu et Fureur à la Maison Blanche de M.Trump) publié récemment-ou plutôt des considérations idéologiques, voire des calculs politiques en rapport avec les prochaines échéances électorales ?
Tout donne à penser que l’ensemble des aspects mentionnés ci-dessus sont entrés en jeu au cours de l’année écoulée pour déterminer l’approche de M.Trump aux dossiers de portée intérieure et surtout ceux-qui nous intéressent ici-de portée extérieure. La complexité de l’arrière-plan de cette approche l’a rendue excessivement difficile à appréhender et à s’y adapter. A moins qu’il ne s’agissait effectivement d’un trait de génie (comme l’affirme M.Trump lui-même) qui a permis à cet homme d’affaires à succès doublé d’un présentateur de télévision réputé en son temps de laisser ses concitoyens et les dirigeants du monde sur leurs gardes. Or, si le peuple américain pouvait à la limite vivre dans l’incertitude jusqu’aux prochaines élections présidentielles en se contentant des quelques gains en matière d’emploi et d’investissements dont M .Trump s’approprie la paternité, le monde ne semblait pas pouvoir supporter le manque de clarté et de continuité dans la politique extérieure de la première puissance mondiale qui prétend, de surcroît, continuer à s’offrir en modèle. Qu’on en juge par les quelques exemples qui suivent :
—Contrairement à M. Obama et à l’ensemble des Présidents américains qui l’ont précédé, l’actuel locataire de la Maison Blanche ne semble pas accorder le moindre crédit aux accords internationaux, régionaux et inter-régionaux auxquels les nations ont toujours eu recours pour résoudre des conflits politiques, créer des ententes économiques et commerciales ou assurer la paix, sur la base de concessions mutuelles. A l’image de la fameuse expression « You are Fired » (vous êtes renvoyé) qu’il utilisait dans son programme télévisé «The apprentice », M.Trump ne semble pas tolérer la différence, et ne voit la négociation avec les autres pays que sur une base bilatérale et sous le prisme exclusif des intérêts des Etats Unis d’Amérique. Ainsi les accords commerciaux multilatéraux ne sont plus valables et doivent être remplacés, « car n’étant pas tout à fait conformes aux exigences américaines » ; l’accord nucléaire multilatéral avec l’Iran, pourtant entériné par le Conseil de Sécurité de l’ONU, n’est plus acceptable et doit être revu de fond en comble, car ne donnant pas satisfaction au partenaire privilégié, Israël, et aux nouveaux partenaires arabes du Golfe particulièrement généreux à son égard ; les Nations Unies ne méritent pas les crédits qu’on leur donnait avec parcimonie car n’œuvrant pas suffisamment dans les sens des orientations dictées de Washington ; les pays membres de l’Organisation qui osent voter selon leur conscience dans l’affaire d’El Qods ou autres, sont menacés de coupure de l’aide qui leur était consentie…
—Les ententes majeures auxquelles la communauté internationale est parvenue au moins tout au long des cent ans passés, sont remises en cause comme c’est le cas pour le respect des immigrés pacifiques en tant qu’éléments d’enrichissement et êtres humains ayant des droits imprescriptibles et la sauvegarde de l’environnement ainsi que la lutte contre le réchauffement climatique. Même le respect des différences de race et de développement entre les nations semble être battu en brèche par un Chef d’Etat pour qui tout un continent, dont les habitants n’ont peut-être pas la chevelure superbement rousse mais qui sont fiers et travailleurs, est digne d’un qualificatif des plus dégradants…
—Certains conflits mondiaux qui ont commencé à connaitre un début de règlement sont, par la grâce du locataire actuel de la Maison Blanche, destinés à être recalés au point de départ : Outre le dossier du nucléaire iranien, (provisoirement ?) apaisé récemment du fait de la ténacité des autres puissances impliquées, celui de la péninsule coréenne a connu une recrudescence dangereuse avant la récente désescalade décidée par les deux frères ennemis qui ont senti la gravité de la pente dans laquelle les propos guerriers en provenance d’outre-mer pouvaient les entrainer. La guerre contre le terrorisme d’El Qaeda et de Daéch, en voie d’être gagnée grâce à la détermination du monde entier, risque de se voir compromise par le déplacement suspect, via des moyens apparemment américains, de certains dirigeants de ces deux organisations en dehors des zones qu’elles ont perdues , pour les implanter peut-être dans d’autres champs de bataille de la région. Le peuple syrien, qui a payé le plus lourd tribut à cette guerre, risque de se trouver embourbé dans un nouveau conflit du fait de l’initiative récente de Washington de créer une nouvelle force de « sécurité des frontières » formée essentiellement d’éléments séparatistes kurdes dans le but inavoué de détacher une partie des zones frontalières turquo- irako-syriennes des territoires nationaux pour en faire probablement une entité autonome, voire même indépendante, avec une présence américaine et…israélienne permanente la transformant ainsi en zone d’abcès supplémentaire en plein cœur du Moyen Orient.
—S’agissant du dossier palestinien et après le choc de la reconnaissance par M.Trump d’El Qods comme capitale d’Israël au mépris de la légalité internationale, des plans prêtés à l’Administration américaine et abusivement placés sous le titre pompeux «d’accord du siècle » sont apparemment préparés visant à définitivement enterrer les revendications des palestiniens sur leur capitale historique et sur le reste des territoires occupés en 1967 au profit d’un arrangement fumeux dont le bénéficiaire ne serait qu’Israël. Ces plans sont ouvertement rejetés par les palestiniens et par la plupart des pays arabes. Avec ces plans, c’est le processus d’Oslo, qui avait offert l’unique lueur d’espoir depuis des décennies, qui risque d’être éliminé et un avenir encore plus incertain qui s’ouvre pour la région et pour le monde.
Belle moisson d’une année de tâtonnements d’un président qui se dit conservateur mais que les véritables conservateurs américains n’arrivent pas à reconnaitre parmi les leurs et qui prétend défendre les intérêts américains alors qu’il n’a fait que contrecarrer ces intérêts. Quant à la défense des intérêts d’Israël, qui semblent être la seule constante dans la politique étrangère de M.Trump, les plus avisés parmi les citoyens israéliens ne manquent pas de se demander si ce qui est bon pour Netanyahou est nécessairement bon pour le peuple juif et si le fait de coloniser pour toujours le peuple palestinien est politiquement et moralement tenable.
Sinon, comment expliquer cette tendance parmi les alliés traditionnels et les adversaires supposés des Etats Unis d’Amérique de tenter de continuer à apaiser les conflits mondiaux par-dessus la tête de Washington ? Nous avons parlé plus haut des tentatives de sauver la situation avec l’Iran et entre les deux Corées. Nous pouvons en dire de même du dossier syrien qui voit des puissances régionales prendre les choses en main afin d’éviter à ce pays l’éclatement et à la Turquie de voir devenir réalité le spectre d’une entité kurde indépendante sur ses frontières ou même à l’intérieur de son propre territoire.
Les Palestiniens, de leur côté, ne reconnaissent désormais plus le rôle d’intermédiaire que les Etats Unis ont longtemps joué, demandent une médiation multilatérale et, en attendant, promettent d’arrêter la coordination sécuritaire avec Israël ce qui pourrait avoir des conséquences dommageables pour les deux peuples Ultime humiliation, ils ne sont même plus disposés à recevoir le vice-président des Etats Unis qui se propose de venir les entretenir de l’ « accord du siècle » qualifié par le Président de l’autorité palestinienne de « gifle du siècle ».
Dans le reste du monde, nous observons que l’Europe se serre les rangs et se rapproche un peu plus de la Fédération de Russie. Celle-ci a d’ailleurs la part belle en se posant en médiateur par-ci, en facilitateur par là et dans tous les cas en super- puissance consciente de nouveau de ses capacités et de sa place parmi les nations. La Chine, quant à elle, s’affirme de plus en plus comme puissance de premier ordre dans le monde sur les plans sécuritaire, économique et commercial.
Le monde peut-il vivre plus longtemps dans cette ambiance d’incertitude quant aux intentions des Etats Unis d’Amérique ? L’impression que donne l’administration américaine actuelle de s’isoler du reste de l’univers tout en prétendant continuer d’en bénéficier sur les plans économique et de lutte contre le terrorisme, n’est manifestement pas viable ni pour l’Amérique ni pour le reste de la communauté internationale tant il est vrai que l’interdépendance est devenue une réalité pour tous et que les Etats Unis d’Amérique sont un élément indispensable de cette réalité.
Le peuple américain peut-il continuer à tolérer de se voir isolé du monde alors qu’il y dispose toujours d’une place de choix ?
A.H.

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