multilatéralisme

Opinion : Nationalisme contre multilatéralisme.Où va le monde ?

Par Ali Hachani, Ancien Ambassadeur Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

1/Introduction :

Les récentes élections pour le Parlement européen, qui ont vu les partis nationalistes enregistrer une avancée spectaculaire bien qu’insuffisante pour leur donner pour le moment la majorité absolue, rendent plus que jamais d’actualité la question posée comme titre de la présente opinion. Ceci non seulement parce que les résultats de ces élections vont déterminer la configuration future des institutions communes européennes et leurs relations avec les tierces parties, mais également parce qu’ils risquent d’avoir un effet immédiat sur les rapports des forces à l’intérieur des différents pays de l’Union Européenne et, d’une manière plus significative, parce qu’ils viennent confirmer un mouvement observé récemment de remise en cause du «  multilatéralisme » par des forces qui prônent le retour à des approches plus « souverainistes ».Certains ne voient dans ces forces qu’un phénomène passager de « populisme » de droite ou de gauche alors qu’en réalité il s’agit bien d’une tendance dangereuse qui risque d’effacer les gains enregistrés par l’humanité depuis le début du vingtième siècle en matière de relations entre les nations.

Certes, il peut paraitre osé de parler du «  multilatéral » ou du « multilatéralisme » en cette période où l’on a l’impression que ce concept subit une attaque en règle de la part de pays et de partis imbus de leur propre pouvoir au point de penser qu’ils peuvent se passer de règles communément admises et d’institutions qui veillent au respect de ces règles.Pourtant,c’est en de pareils moments de remise en cause que l’on doit réfléchir à ce que la communauté internationale pourrait perdre si elle devait céder aux chantres de « l’unilatéralisme »,qui se confond de nos jours avec le « nationalisme d’extrême droite ».Car, le monde doit se rappeler que la dernière fois qu’il a cédé au nationalisme, il l’a chèrement payé en termes de pertes en vies humaines(se comptant par millions) et en biens, pertes qu’il s’est promis de ne plus avoir à subir en décidant de travailler ensemble dans le cadre du système multilatéral pour résoudre les problèmes qui surgissent sans recours unilatéral à la force et à l’intimidation.

Dans ce qui suit nous essaierons d’avancer quelques réflexions sur la réalité de ce système, pour évoquer ensuite les manifestations des attaques qu’il subit et les risques que ces attaques font courir aux efforts entamés depuis pratiquement l’entame du vingtième siècle pour assurer un niveau donné de défense collective et de coopération internationale afin de  faire éviter à l’humanité une nouvelle conflagration de dimension planétaire et généraliser autant que possible le mieux être socio-économique et les bienfaits des découvertes scientifiques.

2/Le multilatéral et le multilatéralisme : De quoi s’agit-il ?

Sur le plan international, « le multilatéral » définit tout ce qui est relatif à des engagements réciproques pris par plusieurs nations (trois ou davantage) dans les domaines économiques (on parle d’accords commerciaux ou de paiements multilatéraux par exemple et d’accords d’aide multilatérale),ou dans les domaines politiques et militaires(comme les accords pour des dispositifs militaires communs, type OTAN).Quant au terme «  multilatéralisme » il s’applique à l’organisation des relations internationales fondée sur des mécanismes permettant de privilégier les rapports de chacun des pays engagé avec l’ensemble de ses partenaires(Bern.-COLLI. Extr.1976).Dans ce sens le « multilatéralisme » inclut le « régionalisme ».En fait certains historiens avancent que le chemin vers le multilatéralisme mondial est passé par le régionalisme européen, notamment en matière économique.

Généralement donc, « le multilatéralisme » est un système de relations internationales qui privilégie les négociations, les engagements réciproques, la coopération entre plus de deux pays dans le but d’instaurer des règles communes à un niveau régional ou global. Il se différencie ainsi de « l’unilatéralisme » (action d’un seul Etat) et du « bilatéralisme » (relations entre deux Etats) » (Dictionnaire La Toupie).Cette opposition ne veut cependant pas dire que les trois concepts se neutralisent réciproquement. En fait, à travers l’histoire récente, nous avons vu ces trois systèmes coexister pour le bien général avec l’un ou l’autre prendre parfois un certain avantage sans jamais éliminer les autres. Ce que nous vivons aujourd’hui est « un bras de fer » entre les partisans du multilatéralisme et ceux de l’unilatéralisme (et son corollaire le bilatéralisme) pour s’imposer définitivement dans le monde. Le résultat de ce « bras de fer » déterminera l’avenir des relations internationales.

3/Le multilatéralisme depuis la première guerre mondiale :

Bien avant le début du vingtième siècle, le monde a commencé à éprouver le besoin de créer des organisations intergouvernementales à large composition pour faire face ensemble à des problèmes dans des domaines particuliers, en commençant par la gestion des échanges postaux (avec la création en1874 de l’Union Postale Internationale et plus tard le lancement de l’Organisation Internationale du Travail.)  Mais, c’est avec le déclenchement de la première guerre mondiale qu’a réellement commencé le processus de mise sur pied d’un système de relations multilatérales structuré autour d’institutions permanentes aussi bien sectorielles que, surtout, multisectorielles auxquelles adhéreraient la plupart, sinon tous les pays indépendants, avec des engagements clairs consignés dans des accords volontairement acceptés.

La Société des Nations(SDN) a été la résultante d’une prise de conscience des pays, qui devaient gagner cette guerre, de l’importance de préserver désormais d’une manière collective la paix en Europe et dans le monde. Les objectifs de cette structure comportaient le désarmement, la prévention des guerres au travers du principe de la sécurité collective, la résolution des conflits par la négociation et l’amélioration globale de la qualité de la vie. Nous savons que cette première tentative, bien qu’ayant enregistré quelques succès, n’a pas réussi à empêcher le déclenchement d’une deuxième conflagration mondiale, ce qui a nécessité en 1945 la création d’une deuxième structure intergouvernementale qui a hérité des institutions sectorielles existantes, en en lançant d’autres, mais qui a surtout fait siens les nobles objectifs assignés à la SDN et quelques-uns de ses défauts.

La nouvelle structure, dénommée Organisation des Nations Unies, malgré les défauts en question, a mieux résisté aux perturbations des relations internationales allant de la guerre froide aux multiples guerres régionales et conflits locaux. En plus des Institutions spécialisées au nombre de quinze, elle a tissé un réseau de fonds et programmes, d’organes permanents et techniques et de commissions régionales, l’ensemble constituant « la famille »ou « le système des Nations Unies ».Ce système, complété d’un ensemble d’accords internationaux couvrant une gamme importante de sujets, fruit de conférences internationales ou d’ententes multilatérales, a rendu les plus précieux services aux pays membres en transférant une partie infime du pouvoir de décision national des pays au profit d’un pouvoir collégial en vue d’atteindre des objectifs globaux sans lesquels l’instabilité politique et le chaos économique seraient les maitre-mots.                        

C’est ce système qui est aujourd’hui en danger de dislocation, perspective qui inquiète tous ceux que le spectre d’un monde livré aux caprices des plus forts renvoie aux jours les plus sombres vécus par l’humanité dans sa longue histoire.

De telles craintes ne sont pas sans justification en cette période où les tendances mondialistes qui ont dominé les relations internationales au cours des dernières décennies sont en passe d’être remplacées par des tendances nationalistes et populistes qui gagnent du terrain non seulement aux Etats Unis d’Amérique depuis l’arrivée au pouvoir de M. Donald Trump, mais aussi sous d’autre cieux tels en Inde où le parti nationaliste hindou au pouvoir a enregistré un «  raz de marée » aux dernières élections dans le pays de Gandhi et du non alignement , au Brésil où un politicien extrémiste a pris la relève sur un pouvoir modéré certes rattrapé par un certain nombre de scandales mais qui avait fait de ce grand pays un élément important de l’ordre « internationalisé »,et bien sûr en Europe. Sans oublier d’autres pays de petite ou moyenne dimensions qui connaissent eux aussi, sous diverses formes, un nationalisme ou un populisme naissants qui ne manquent pas d’inquiéter.

Le Vieux Continent en particulier voit plusieurs pays, y compris membres de l’Union Européenne, atteints par la contagion comme le chaos du BREXIT au Royaume Uni l’a prouvé et comme les dernières élections pour le parlement européen l’ont confirmé avec la forte poussée des « eurosceptiques ».Cette poussée indique, selon toute vraisemblance, une tendance claire aux conséquences incalculables non seulement pour les prochaines échéances politiques européennes mais également pour les élections aux niveaux national et local qui risquent d’être progressivement submergées par les extrémistes de droite. Ceci serait particulièrement vrai pour des pays très proches de la Tunisie comme l’Italie et la France.

Ces extrémistes , au nom d’un slogan, neutre en apparence, de « l’Europe des nations », prônent le retour à l’identité propre à chaque pays et non à l’identité européenne, en affirmant le caractère chrétien, voire « blanc », du Vieux Continent qui serait prétendument en danger d’invasion par «  l’Islam » et « les africains »  à travers l’immigration. Cette approche, à l’allure ouvertement « suprématiste », non seulement augure d’un changement notable des rapports de forces à l’intérieur de chaque pays concerné mais aussi et à court terme de modifications sensibles dans les approches politiques, économiques et sociales de l’Union et ses rapports avec les tierces parties, y compris dans notre partie du monde(pensez par exemple au sort des négociations en cours de la Tunisie au sujet de l’ALECA, avec l’idéologie de MM Orban et Salvini et autre Mme Le Pen devenant dominante dans les institutions européennes …).Par ailleurs et si les « eurosceptiques » européens n’ont pas encore dévoilé leurs intentions vis-à-vis les organisations multilatérales, leur intention irréfutable de démanteler, ou du moins de modifier profondément, les instruments de la coopération régionale au sein de l’Europe et leur déni des valeurs de cette dernière en matière de droit humanitaire et des références mondialistes de son action dans divers domaines, y compris le domaine commercial et migratoire, laissent peu de doutes sur leurs convictions isolationnistes qui sont diamétralement opposées aux principes sur lesquels le multilatéral est basé.

Ainsi, nous devons reconnaitre que de nombreux nouveaux « décideurs » dans des pays importants se détournent des instruments constituant la base de l’ordre international que nous connaissons. Le plus grave est que des liens commencent à se créer entre ces décideurs pour aboutir ,peut-être, à une sorte de «  confrérie » qui a ses théoriciens, à la tête desquels se trouve l’ultraconservateur politologue américain Steve Bannon.Ce dernier, après avoir été conseiller de M.Trump contribuant fortement à son élection, s’est tourné vers les partis nationalistes européens leur prodiguant ses directives en vue d’influencer les opinions publiques et gagner les élections. Si nous ajoutons à ce paysage le type de nationalisme russe devenu super-actif sous la direction de M. Poutine ,qui n’est certes pas hostile au multilatéral mais semble avoir des relations particulières avec ceux qui le rejettent, ainsi que la fragmentation de plus en plus évidente des forces politiques traditionnelles en Europe réputées « progressistes » et ouvertes sur les reste du monde, l’on obtient un mélange explosif qui risque d’emporter tous les symboles de l’ordre international « globalisé » avec ses accords multilatéraux, ses institutions intergouvernementales et ses règles en matière de droit et de morale universels pour les voir remplacées par des pratiques restrictives et des instruments exclusivement unilatéraux, bilatéraux ou à composition limitée. Dans cette atmosphère déroutante, certains envisagent  même l’avènement d’un « ordre libéral international »(traduisez :indépendant de toute contrainte à caractère supranational) pour prendre la relève de «l’ordre multilatéral »faussement assimilé à une approche à essence dirigiste, voire socialiste et bureaucratique, abhorrée par les nouveaux tenants du principe du « chacun pour soi ».Ces «décideurs » adoptent comme technique pour arriver à leurs fins non pas le travail collectif, la négociation  et la persuasion mais la pression et les sanctions et sont portés à dénoncer sans crier garde les accords conclus sous les faux prétextes d’avoir été mal négociés ou de leur non-conformité avec les intérêts nationaux.

Parmi les cibles privilégiées de ces nouveaux « décideurs », on peut citer les cas suivants :

A/Le système commercial codifié, notamment sa procédure de règlement des différends :

Ce système est représenté par l’Organisation Mondiale du Commerce(OMC) que l’occupant actuel de la Maison Blanche et ses conseillers ultra-conservateurs ne cessent d’ignorer en dénonçant successivement tous les accords multilatéraux qui s’y réfèrent, y compris ceux liant les Etats Unis avec leurs voisins les plus proches, le Canada et le Mexique (l’ALENA) ainsi qu’avec la région du Pacifique(l’Accord de Partenariat Trans-Pacifique ou TPP),en passant par les alliés traditionnels des Etats Unis en Europe, imposant à ses partenaires la renégociation des termes de ces accords. Ils n’ont pas manqué ce faisant d’utiliser les menaces d’augmentation draconienne des tarifs douaniers contre leurs produits passant même à l’acte sans donner leur chance aux négociations.

En fait, l’engouement de certains pour l’imposition unilatérale de tarifs, sans parler des restrictions non tarifaires dont de nombreux pays du Nord sont friands, est en passe de faire remonter le spectre du protectionnisme commercial généralisé voire d’une « guerre commerciale » ouverte, tant il est vrai que le chantage commercial ne reste jamais à sens unique. Cette situation risque d’anéantir des décennies de libre échange ordonné et de mondialisation porteuse de bénéfices pour tous malgré certains excès. Le résultat de ce que nous vivons actuellement a été peut être une certaine amélioration des conditions pour Wall Street et pour quelques producteurs et ouvriers aisés nord-américains représentant un certain poids électoral, mais en même temps une détérioration des conditions au moins équivalente pour d’autres, notamment les pauvres, une perte du pouvoir d’achat des consommateurs dans tous les pays concernés ,y compris les Etats Unis, et d’une manière générale une situation chaotique dans les relations commerciales internationales qui semblent ne plus être régies par aucune règle. Tout ceci crée une situation d’incertitude qui a amené l’OCDE par exemple à abaisser ses prévisions de croissance globale pour l’année en cours et à appeler les Etats (apparemment sans aucune chance d’être entendue à l’heure actuelle) à éviter la guerre commerciale et à unir leurs efforts pour « redynamiser une croissance dont tout le monde bénéficierait et ce « via une plus grande coopération internationale, tout en améliorant le cadre juridique international », dans une allusion à la réforme de l’Organisation Mondiale du Tourisme, et non son abandon.

Les péripéties des négociations récentes avec la Chine constituent un cas d’école s’agissant de l’amateurisme avec lequel le commerce mondial est traité de nos jours, surtout depuis l’aggravation par Washington de ses mesures commerciales par des mesures restrictives, cette fois ci sous le prétexte de considérations de « sécurité nationale », à l’encontre des fleurons de la technologie chinoise risquant ainsi de dresser un obstacle devant l’innovation, notamment en matière d’intelligence artificielle, et d’abaisser davantage le niveau de vie des gens partout dans le monde. Ces péripéties ainsi que celles qui accompagnent l’évolution des relations des Etats Unis avec la Corée du Nord et l’Iran voient s’imbriquer des considérations commerciales et économiques pures et des considérations de lutte d’influence politique entre une puissance qui veut maintenir sa suprématie et d’autres qui restent « insoumises » avec des ambitions devenues «surdimensionnées», effrayant les adeptes de l’unilatéralisme accaparateur. Le projet géant chinois de « ceinture et route de la soie »est tout particulièrement dans la ligne de mire de ces derniers.

Certes, Washington a décidé récemment de suspendre certaines mesures tarifaires imposées précédemment à des produits d’acier et d’aluminium canadiens et mexicains et des voitures européennes et japonaises, mais ces décisions ont tout l’air d’être  conjoncturelles et tactiques entrant dans le cadre d’une méthode de négociation qui n’a rien de diplomatique, consistant à « souffler le chaud et le froid » et à « pousser vers l’abime » avant de reculer au lieu de procéder en toute bonne foi par concessions mutuelles. Cette apparence de souplesse a été probablement rendue nécessaire par des considérations de politique intérieure mais ne change rien à la politique de base de l’Administration américaine actuelle qui semble faire fi d’un principe de base, à savoir que les échanges commerciaux internationaux ne font pas bon ménage avec les calculs politiciens tout comme ils doivent rester au-dessus des jeux de puissance. Trump et ses émules affirment, que « les guerres commerciales sont faciles à gagner ».Ils feignent cependant d’ignorer que leur cout est très élevé pour tous et que les règles mondialement acceptées restent les seules valables et durables.

B/La protection de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique :

C’est une autre « bête noire » des nationalistes des temps modernes bien que la grande avancée des « verts »dans les récentes élections européennes offre un semblant d’espoir. La quête de certains de générer le maximum possible de gains au profit de leurs opérateurs économiques leur fait oublier que l’exploitation à outrance de l’environnement pour extraire les produits du sous-sol, comme cela arrive actuellement dans l’Alaska, ou la révision vers la baisse, outre-Atlantique, du plafond de mesure de la pollution de l’air, afin d’aider davantage l’industrie automobile, mettent en danger l’équilibre écologique qui à son tour constitue un danger mortel pour les populations les plus exposées.

De même, le déni du réchauffement du climat sur lequel les Nations Unies et les experts ont planché, remet en cause les acquis des conférences organisées, en particulier la Conférence de Paris (de 2017) et celles qui l’ont suivie, pour fixer des objectifs chiffrés à atteindre par la communauté internationale dans ce domaine entrainant déjà des bouleversements atmosphériques catastrophiques dans diverses régions du monde, y compris aux Etats Unis d’Amérique.

C /Les accords en matière de contrôle de l’armement, y compris l’armement nucléaire :

Ces accords sont de leur côté de plus en plus contestés par ceux qui entendent garder la main haute dans ce domaine. Même les accords signés par les deux super-puissances de la période de la guerre froide pour limiter les risques d’une nouvelle conflagration en Europe, comme le Traité pour les Forces Nucléaires à Portée Intermédiaire(FNI) de 1987, se trouvent allégrement dénoncés par l’une des parties. Au même moment, l’accord nucléaire avec l’Iran(le JCPOA) de 2015,  visant à limiter les risques de prolifération nucléaire, subit le même sort bien qu’il ait été entériné par le Conseil de Sécurité, alors que les négociations au sujet de la dénucléarisation de la péninsule coréenne s’enlisent dans des calculs personnels, mettant de nouveau le monde, en particulier les régions du Golfe, du Moyen et de l’Extrême Orient, devant le risque de conflits armés, le retour à la course à l’armement et la relance de la prolifération nucléaire. Ceci nous met tous face à la possibilité que le Traité sur la Non-Prolifération Nucléaire de 1968, et qui fut l’un des principaux acquis de la période de la guerre froide, devienne pratiquement sans valeur.

D’une manière générale, devant l’entêtement de certains à bouleverser les arrangements péniblement négociés, il existe un risque réel de voir oblitérer les résultats d’efforts multilatéraux intenses déployés pendant des décennies pour réduire l’armement, qu’il soit de destruction massive ou classique. En quoi cela servirait-il les intérêts des puissances aujourd’hui si enthousiastes à l’égard de la politique de la terre brûlée ou celles qui alimentent en toute impunité un commerce de l’armement qui n’hésite même plus à fournir aux pays engagés dans des guerres injustes les instruments de massacre des populations civiles ?

D/Les engagements en matière de Droit International, y compris les Droits de l’Homme et les règles communément admises en matière de migration :

Ils sont à leur tour largement ignorés après avoir constitué la base même de l’argument utilisé par les pays du Nord pour se poser en donneurs de leçons aux pays du Sud.Aujourd’hui,la juridiction de la Cour Internationale de Justice, ainsi que celle du Tribunal du Droit de la Mer, est contestée, le rôle de la Cour Pénale Internationale est remis en cause tout comme celui du Conseil des Droits de l’Homme, l’ensemble jugé dirigé contre les pays « libéraux » par des pays « autoritaires » qui ne leur veulent que du mal.

De leur côté, les règles humanitaires, telles celles relatives aux demandeurs d’asile et à l’accueil des personnes en danger, ne sont plus une priorité et constituent même aux yeux de certains un moyen de s’attaquer à la civilisation « judéo-chrétienne »par des hordes d’étrangers, en particulier musulmans, dont la plupart seraient des « criminels » et des « violeurs », voire tout simplement des «  terroristes ».

  E/Les engagements envers les règles du Système des Nations Unies :

Ces engagements deviennent aux yeux des unilatéralistes particulièrement contraignants et un handicap sur la voie de la réalisation de leur nouvel ordre libéral apparemment synonyme d’une volonté de se défaire des obligations de la Charte et des diverses conventions ayant donné naissance aux Institutions Spécialisées. Celles-ci, bien que loin de s’apparenter aux ingrédients d’un « gouvernement mondial » comme le prétendent les unilatéralistes, incluent le respect de l’égalité souveraine des nations, la priorité devant être accordée au règlement pacifique des conflits y compris par le recours aux juridictions internationales,  la défense collective en cas de besoin par le biais d’un Conseil de Sécurité, certes alourdi par l’utilisation abusive du droit de véto mais qui reste dépositaire de la légalité internationale, et enfin la défense des droits de l’Homme et le développement de la coopération internationale dans tous les domaines par le biais d’organes techniques et d’ententes internationales. Autant d’obligations constituant un riche réseau que la communauté internationale a mis près de trois quarts d’un siècle à instaurer et à développer.

Aujourd’hui, cet édifice, qui a été réformé à plusieurs reprises, subit une attaque systématique avec une tendance à quitter les organes qui constituent aux yeux de ces unilatéralismes le plus grand obstacle à leur « liberté d’action », tels l’UNESCO ou, comme nous l’avons vu plus haut, les institutions et accords au service du désarmement, de la promotion du droit international et de la défense des droits de l’Homme. Même le Conseil de Sécurité, où ils ont un siège permanent qui leur donne une grande partie de l’influence dont ils bénéficient dans le monde, ne trouve plus grâce à leurs yeux puisqu’ils n’hésitent plus à revenir sur certaines de ses décisions les plus cruciales(mais pas toutes), prises de surcroit avec le consentement de leurs pays, alors que ces décisions s’imposent à tous les Etats membres. Il est vrai que les tenants de l’unilatéralisme ne semblent plus penser à l’intérêt général mais exclusivement aux intérêts nationaux et ceux de leurs alliés les plus proches, notamment Israël dominé lui aussi par un groupe identique d’ultra-nationalistes vivant dans le déni absolu de la justice.

Certes, les unilatéralistes invoquent souvent les arguments fallacieux de la « lourdeur » du système, de son « coût exorbitant », de sa domination supposée par une « majorité automatique » de pays du Sud, etc… Toutefois, les nombreuses réformes auquel il a été soumis ont rendu le système  plus efficient et moins onéreux, alors que les changements dans les rapports des forces dans le monde et l’affaiblissement de certains ensembles, tels le Groupe des 77 et le Mouvement des Non Alignés,  ont réduit la place des pays en développement dans la structure multilatérale et augmenté celle des pays du Nord, sans parler du Conseil de Sécurité avec sa composition et ses méthodes de travail nettement défavorables aux premiers et dont la réforme est sans cesse repoussée aux « calendes grecques » par la volonté des plus forts.

Et dire que la Tunisie va se trouver dans quelques mois, du fait de sa prochaine accession à un siège non permanent au Conseil de Sécurité, au milieu de cette situation internationale chaotique avec un surcroit de responsabilités vis-à-vis des régions qu’elle va représenter et de la sécurité internationale d’une manière générale. Elle doit agir au sein de cet Organe et en dehors afin d’aider à restaurer la confiance dans le multilatéralime.Comment ? Ceci est un autre sujet de débat.

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