Opinion : Les pays arabes et leur « Ligue »

Opinion : Les pays arabes et leur « Ligue »

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Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie à l’ONU

Le 9 novembre 2017,  ce journal a publié un éditorial intitulé « le monde arabe mérite mieux que ça » dans lequel il a tenté d’analyser la situation du monde arabo-musulman à la lumière de la détérioration sans précédent des relations interarabes et avec la lutte d’influence qui s’exaspère entre les principaux tenants des deux branches de l’Islam, à savoir le Royaume d’Arabie Saoudite et la République Islamique d’Iran poussés par des puissances étrangères aux intérêts opposés.

Partant d’un principe cardinal de la politique étrangère tunisienne consistant à favoriser le rapprochement entre les pays de notre appartenance culturelle et historique, ce journal a jugé que le spectre de la division au sein de l’ensemble arabo-musulman sur des bases idéologiques d’un autre âge  n’est pas dans l’intérêt de nos peuples et peut mener à un conflit aux conséquences incalculables. Il a estimé que nos peuples méritent mieux que ça, en particulier « des organisations régionales courageuses qui…. ne se cramponneraient pas dans une attitude complice ou faussement neutre, oseraient attirer l’attention sur les déviations d’où qu’elles viennent et seraient le véritable fer de lance d’une coopération et d’une solidarité sans faille ».

Malheureusement, alors que la «Conférence de coopération islamique»(OCI), ayant son siège en Arabie Saoudite, est restée à ce jour silencieuse, l’organisation panarabe, pompeusement appelée « Ligue des Etats Arabes », a tenu au Caire dimanche 19 novembre une « réunion extraordinaire » de son Conseil des Ministres des Affaires Etrangères, à la demande de l’Arabie Saoudite et de certains de ses alliés du Golfe, afin d’examiner « l’interventionnisme iranien » en terre arabe.

Quelques heures ont suffi à nos distingués responsables pour adopter «  à l’unanimité » (avec quelques réserves de la délégation libanaise) une résolution comprenant pas moins de quinze articles condamnant tous et  sans nuance le régime iranien pour « ses agissements dans la région et les menaces qu’il présente à travers ses organisations satellites (en mentionnant nommément le Hezbollah libanais et le groupe El Houthi au Yémen) et les missiles lancés contre des pays arabes ». Et, dans un geste tendant à internationaliser le différend, la résolution charge les représentants permanents arabes auprès des Nations Unies de prendre contact avec le Président du Conseil de Sécurité de l’Organisation pour le mettre au courant de la situation avec la possibilité (c’est en tous cas ce que le Secrétaire Général de la Ligue a insinué) que cet Organe soit appelé à prendre en charge la question. Ce faisant, les responsables arabes ont-ils rempli leur contrat vis-à-vis des peuples qu’ils représentaient ? A cet égard les observations suivantes s’imposent et des questions cruciales appellent des réponses :

 

1 /Le comportement de l’Iran dans la région n’est certainement pas au – dessus de tout soupçon, mais comment penser que l’on va y remédier par des déclarations enflammées sans aucune tentative de négocier les différends entre les parties concernées ? Le fait pour la Ligue Arabe de prendre fait et cause pour une partie avant même d’avoir tenté une médiation ne sert pas nécessairement les intérêts communs. L’accord de « défense collective arabe », qui a été invoqué par certains des Ministres présents au Caire, interdit-il de tenter une telle médiation surtout quand il s’agit en fait d’un conflit qui met en cause deux pays frères dans la religion ayant des ambitions de « leadership » différentes ? Le Secrétaire Général de la Ligue, pourtant diplomate égyptien de grande expérience, n’aurait-il-pas été bien inspiré de suggérer une telle démarche dans son discours introductif devant les ministres au lieu d’attiser le conflit ?

2/Le missile balistique « de fabrication iranienne » lancé en direction de l’aéroport international de Riyad  à partir du territoire yéménite est certainement condamnable. Mais le peuple du Yémen soumis depuis des années aux missiles et bombes « de fabrication occidentale» lancés par des avions « de fabrication tout aussi occidentale »  ne méritait-il pas au moins un mot de compassion de la part des ministres arabes ? La résolution du Caire n’aurait-elle pas gagné en crédibilité si elle avait ouvert une fenêtre d’espoir à ce peuple martyrisé au-delà de l’affirmation-dépourvue de toute logique- que seuls l’Iran et les Houthis sont responsables du drame que connait ce pays ?

3/Le Hezbollah libanais est un parti qui joue un rôle politique important dans le pays du Cèdre. Ses agissements ailleurs peuvent être discutables, mais pourquoi courir le risque de mettre en danger l’équilibre délicat entre les différentes communautés libanaises qui peuvent les plonger de nouveau dans une guerre civile dont les conséquences pourraient être plus dramatiques que les guerres précédentes? Existe-t-il au moins une certitude que le missile lancé sur le territoire saoudien a été opéré par des éléments de ce parti alors que ce dernier le nie catégoriquement?  La Ligue arabe a-t-elle pris la peine de s’en assurer avant de lancer sa condamnation contre ce parti ?

4/L’internationalisation d’un différend local n’est normalement envisagée qu’après épuisement des moyens offerts par les accords ou organismes régionaux « pour régler (ce différend) d’une manière pacifique » (article 52, alinéa 2 de la Charte de l’ONU). Or ni l’OCI ni la Ligue Arabe n’ont fourni le moindre effort pour aider les parties à aboutir à un tel règlement. Tout donne à penser (et le Secrétaire Général de la Ligue l’a clairement indiqué) que l’on veut présenter ce dossier comme une infraction aux engagements de l’Iran en vertu de la résolution du Conseil de Sécurité 2231(2015) ayant entériné le Plan d’action sur le programme nucléaire de ce pays ainsi que la résolution 2216(2015) relative à la situation au Yémen. Le contexte se prête-t-il à un tel amalgame et avons-nous intérêt à prêter le flanc à une telle interprétation qui pourrait ouvrir la voie à des actions coercitives similaires à celles qui ont été engagées naguère contre l’Irak? Avons-nous perdu de vue que certaines puissances mondiales et régionales(en particulier Israël ) attendent qu’on leur offre l’argument juridique propice pour « régler son compte » à l’Iran comme ce fut le cas avec d’autres pays arabes et islamiques, en utilisant encore une fois les arabes comme financiers et «chair à canon»? Voulons-nous courir le risque d’entrer en conflit direct avec certaines autres puissances (comme la Russie, la Chine et la Turquie) qui pourraient venir au secours de l’Iran aux Nations Unies   et peut être sur le terrain ? Par-dessus tout,  jusqu’à quand allons-nous permettre que les problèmes arabes et musulmans soient traités par d’autres qui en tirent le plus grand profit ?

5/Alors que les pays arabo-musulmans se déchirent, leur cause centrale, celle du peuple palestinien, semble devoir être sacrifiée sur l’autel de la lutte contre le « danger persan ». Comment ne pas s’inquiéter à cet égard des « rumeurs », démenties sans grande conviction par nos frères concernés et confirmées avec délectation par des responsables sionistes, de contacts suivis avec Israël (et les Etats Unis d’Amérique) pour aboutir à « un arrangement » pour cette affaire dans le cadre d’une « solution régionale » appelée aussi «compromis du siècle » qui ressemblerait plutôt à une solution pour la liquidation de cette cause et un « compromis » qui serait plutôt celui de la honte ?

Certes, les ministres des affaires étrangères de plusieurs pays arabes semblaient être conscients des écueils énumérés ci-dessus, et d’autres encore, de cette «réunion» et ont préféré s’y faire représenter par leurs adjoints ou leurs ambassadeurs. Ceci dispense-t-il pour autant ces pays et tous les autres de la responsabilité historique d’avoir engagé nos peuples dans une nouvelle aventure aux résultats imprévisibles ? Effectivement, le monde arabo-musulman mérite mieux que ça !

A.H. 

 

 

 

 

2 Commentaires

  1. Merci Si Ali pour cet article qui rappelle l’orthodoxie des fondamentaux d’une politique étrangère respectueuse du droit international et de la souveraineté. Dire que nous avons approuvé cette guerre indigne contre le Yémen! C’était lors de l’un de ces « Sommets » de la Ligue des Etats Arabes dont il a été dit qu’elle avait été créée en 1945 par les Etats arabes pour se surveiller les un les autres et non pour se soutenir. Si elle avait été éfficace, la LEA aurait pu contrecarrer la création d’Israël en 1948 qui s’est faite dans les pires conditions pour les palestiniens. D’ailleurs n’a-t-elle pas été créée pour casser le front des pays islamiques au Moyen Orient en les isolant des puissances perse et ottomane alors que ces dernières avaient apporté toute la splendeur de leur civilisation aux arabes et à l’Islam. Un gâchis qui continue et une guerre fratricide entre musulmans chiites et sunnites dont tous les pays de la région sortiraient perdants….

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