Opinion : Prémices du retour à la guerre froide dans le monde.

Opinion : Prémices du retour à la guerre froide dans le monde.

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Par Ali Hachani,ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU*

Le monde a vécu à la suite de la deuxième guerre mondiale qui n’a duré que de 1939 à 1945, une autre guerre qui elle a duré plus de quarante-cinqans (de 1945 à 1991), guerre dite « froide »mais qui n’a pas été moins meurtrière en termes de conflits locaux et régionaux ni moins couteuse en termes financiers ayant occasionné des dépenses faramineuses en armement et en recherche d’influence de tous genre. Et,si les motivations des protagonistes de la guerre «chaude »étaient connues, à savoir le désir d’imposer par la force un « ordre nouveau » pour les uns et le souci de repousser « l’agression » pour les autres, celles de la guerre froide étaient un mélange d’idéologie, de volonté de suprématie mondiale et régionale et de tentatives de s’assurer l’accès exclusif, au moindre prix et par les voies les plus sûres aux ressources naturelles du monde.

Dans les deux cas, deux « clans » se sont retrouvés face à face chacun entrainant dans son sillage un groupe de pays « alliés », les autres se murant pour la plupart, dans une attitude d’indifférence,d’opportunisme politique et économique, ou d’un non-alignement devenu petit à petit de façade. Tout donne à penser que le monde vit aujourd’hui une situation similaire de regroupement autour de deux camps mus par des visées  contradictoires.

Bien évidemment les chefs de file des deux camps n’ont pas aujourd’hui le même degré d’ascendance sur leurs « alliés » que ceux de la guerre froide du siècle dernier mais ils semblent avoir le même penchant à éviter d’entrer dans des conflits directs préférant agir par le biais de «proxies » ou par « procuration ».Le monde qui a cru, après la chute du mur de Berlin en 1989 et le début de la  fin officielle de la guerre froide, entrer dans une période illimitée d’entente dans laquelle le multilatéralisme symbolisé par le système des Nations Unies serait le trait dominant des relations internationales, semble devoir désenchanter. Au cours de la dernière décennie du vingtième siècle et la première décennie du siècle en cours, les deux chefs de file en question, la Russie d’un côté et les Etats Unis d’Amérique d’un autre, se sont retrouvés, pour des raisons qui leur sont propres, acculés à se replier sur eux-mêmes ou dans des cercles restreints avant de revenir aujourd’hui à leur sport favori qui est de s’opposer systématiquement, mais toujours par « procuration ».

Exténuée par la guerre froide que l’ancienne URSS avait perdue et ayant dû se délester d’immenses territoires devenus Etats indépendants et de nombreux fidèles alliés, qui étaient regroupés dans des alliances militaires et économiques amenées à se saborder, la Fédération de Russie, héritière de l’ancienne superpuissance socialiste, a dû panser ses plaies et reconstruire son économie et son armée tout en se façonnant une nouvelle identité suite à la disparition du communisme en tant que système de gouvernement.

Les Etats Unis d’Amérique de leur côté, après avoir « gagné » la guerre froide, se sont trouvés confrontés dès le début de ce siècle à une nouvelle guerre autrement plus complexe, à savoir la guerre contre le terrorisme international qui a durement touché leur propre territoire en septembre de l’an 2001 après les avoir longtemps épargnés. Cette guerre les a amenés à porter leur attention sur d’autres contrées « sources »de ce mal à leurs yeux, en particulier l’Afghanistan et l’Iraq et, d’une manière générale, le monde arabo-musulman.

Aujourd’hui, aussi bien la Fédération de Russie que les Etats Unis d’Amérique sont deux grandes puissances sûres d’elles-mêmes et qui semblent avoir conclu qu’elles ont réussi leurs paris, l’un pour reconstruire ses forces et son économie, l’autre pour sécuriser ses frontières et sa population contre le terrorisme importé. L’une comme l’autre des deux puissances ont d’abord donné des signes de vouloir entrer dans une nouvelle ère d’entente, voire de coopération, mais des développements particuliers ont fait qu’elles inaugurent plutôt une ère de concurrence effrénée prélude à une seconde guerre froide qui ne dit pas encore son nom, faisant accéder le monde à une nouvelle période d’instabilité globale dont l’issue est imprévisible. Parmi ces développements, l’on peut citer les suivants :

1/L’apparition de nostalgiques de la guerre froide aux Etats Unis d’Amérique notamment parmi certains ultra- conservateurs, en Europe Occidentale notamment parmi les mouvements populistes en ascension et certains nouveaux leaders manquant d’envergure, et en Europe Centrale et de l’Est dont la plupart des pays, autrefois proches de Moscou, sont devenus ses plus farouches adversaires. L’OTAN, rescapée de la guerre froide et sans doute soucieuse de préserver son existence, n’a cessé de mettre à l’œuvre tous ces nostalgiques pour pousser aussi loin que possible vers l’Est les frontières de l’alliance militaire et l’armement classique et nucléaire tactique qui va avec, soulevant les soupçons puis la résistance de la Fédération de Russie qui craint de nouveau l’encerclement. Les moyens militaires réunis sur la nouvelle ligne de démarcation entre les deux parties ne sont pas loin de rappeler ceux qui étaient en présence durant les pires années de la guerre froide en étant plus sophistiqués et plus destructeurs.

2/Certains des dirigeants actuels des puissances directement concernées ne semblent pas mesurer la gravité de la situation dans laquelle ils mettent leurs pays et le monde. Alors que la défaite de Mme Hillary Clinton, connue pour son conservatisme en politique étrangère et ses positions extrêmes vis-à -vis de la Fédération de Russie, a fait naitre l’espoir de voir les Etats Unis d’Amérique revenir à des relations plus équilibrées avec ce pays, M. Donald Trump , pourtant apparemment moins dogmatique en la matière, s’est montré durant la première année de sa présidence particulièrement prudent avant de se laisser entrainer dans une attitude ouvertement antirusse. Celle-ci s’est manifestée entre- autres par la publication avec son accord d’une « nouvelle stratégie de sécurité nationale » qui, comme au « bon vieux temps » de la guerre froide, met Moscou (et la Chine) à la tête des dangers potentiels pour l’Amérique et lance par la même occasion un programme de renforcement sans précédent des capacités militaire US, y compris les capacités nucléaire pourtant limitées par des accords bilatéraux et multilatéraux. La nouvelle Administration semble espérer repousser ainsi l’accusation levée contre elle par ses détracteurs de collusion avec Moscou durant la dernière campagne électorale présidentielle.

3/Les efforts pour s’en prendre à la Fédération de Russie ne s’arrêtent pas là puisque, outre l’endiguement militaire, un endiguement économique a été mis en place avec la contribution des pays de l’Union Européenne ainsi que des Etats Unis d’Amérique qui ont tous décrété des sanctions commerciales,révisées régulièrement vers la hausse, pour «  punir » la Russie de son intervention supposée en Ukraine ,autre pays autrefois partie intégrante de l’ancienne URSS et qui se retrouve aujourd’hui dans le giron de l’Occident.Certes,des solutions de rechange semblent avoir été trouvées par Moscou qui a décidé elle aussi des mesures de rétorsion commerciales, mais l’effet négatif de ces sanctions à l’encontre d’un pays qui tente de s’ouvrir économiquement sur le reste du monde, en particulier ses voisins, semble être fortement ressenti.

4/La Fédération de Russie de son côté n’a pas peu contribué au risque de retour de la guerre froide. Enhardie par le sentiment de fierté nationale donné à son peuple par un chef d’Etat jeune et dynamique et se sentant vivre une période d’expansion économique « boostée »par des richesses pétrolières, gazières et  minières apparemment inépuisables,ayant reconstruit ses moyens militaires, y compris balistiques et nucléaires (renforcés récemment comme l’a annoncé le Président Putin le 1er Mars 2018 pour atteindre des niveaux peut être eux aussi incompatibles avec les accords existants), Moscou semble avoir décidé de jouer de nouveau le rôle de superpuissance dont avait bénéficié l’URSS surtout qu’elle en a hérité le siège permanent et le droit de véto qui va avec au Conseil de Sécurité de l’ONU. Que ce soit en Europe où elle a « récupéré » la Crimée, ce qui lui a donné des moyens supplémentaires pour étendre davantage son influence vers le Sud, en Asie Centrale où elle a repris son rôle historique de protecteur des pays de la région, ou au Moyen Orient et en Afrique du Nord où elle est de nouveau partie prenante dans la solution de  tous les conflits locaux, la Russie semble vouloir se présenter comme facteur indispensable dans le monde,n’hésitant pas à utiliser(selon certains surutiliser)son droit de « véto » au Conseil de Sécurité pour imposer au besoin son point de vue. Son intérêt pour l’Afrique subsaharienne, le reste de l’Asie et d’autres régions est également de plus en plus évident. Sans parvenir à tisser des alliances similaires à celles dont dispose l’Occident, Moscou a néanmoins établi des liens solides avec des pays qui comptent tels que la Chine, l’Iran et plus récemment la Turquie. Ainsi, la Russie est en train de réussir son rêve historique d’accéder aux « mers chaudes », à savoir la Mer Noire, la Mer Méditerranée et l’Océan Indien et à se donner un rôle dans la plupart des zones « sensibles » qui attirent également les pays occidentaux avec la possibilité de « frottement » entre les deux camps. Nous avons là tous les ingrédients ayant caractérisé la guerre froide du siècle dernier avec les mêmes risques, et peut être davantage, que cela conduise à une conflagration mondiale !

5/La zone arabe est de nouveau celle où ces ingrédients semblent faire sentir leurs effets avec le plus d’évidence. Désunie mais encore riche en ressources, cette zone s’est vue en outre affectée par des maux politiques et sociaux multiples dont les derniers ont été la tourmente du « Printemps arabe »et la naissance ,puis la propagation, du terrorisme islamiste, deux phénomènes qui ont ouvert de nouveau la voie à des interventions de pays occidentaux qu’on dit responsables, avec certains de leurs alliés arabes, de la création de ces phénomènes mais dont ils prétendent aujourd’hui vouloir maitriser les conséquences à la source. En fait les appétits de tous genres, auquel s’est mêlé le souci d’affirmer l’hégémonie d’Israël et plus récemment l’endiguement de la puissance montante de l’Iran, sont derrière l’acharnement de ces pays qui, dans leur insouciance, n’ont cependant pas tenu compte de la renaissance du géant russe.L’Irak,la Libye, le Yémen mais surtout la Syrie ont été les premiers signes de la nouvelle guerre froide en gestation depuis le début de ce siècle, soit depuis l’arrivée au pouvoir en Russie en l’an 2000 de Vladimir Putin. Cette guerre froide se joue présentement en particulier au Conseil de Sécurité.Mais elle est également de plus en plus évidente sur le terrain, notamment en Syrie, avec les forces russes venues en réponse à l’appel du Gouvernement légal et les forces occidentales et israéliennes qui se donnent le droit d’agir à leur guise dans le ciel et sur le territoire syriens, se tenant à quelques centaines de kilomètres les unes des autres. Est-ce que ça ne rappelle pas la crise de Cuba dans les années 60 et plus tard les événements d’Afghanistan des années 80 du siècle passé ?

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Ce qui se passe en Europe et en  Méditerranée et dans la zone arabe pourrait trouver sa réplique dans d’autres zones du monde : En Amérique centrale et du Sud où l’animosité américaine à l’égard du régime cubain renaît tout comme l’opposition au régime du Venezuela accusé de tous les maux ;en Afrique où, sous le couvert d’une compétition économique et commerciale, occidentaux d’un côté, russes et chinois d’un autre s’adonnent à une course effrénée pour occuper le maximum de positions ; en Asie de l’Est où les ambitions nucléaires nord coréennes donnent lieu à un alignement qui, nonobstant les signes d’apaisement récents qui restent à confirmer, n’est pas loin de rappeler celui observé à la veille et au cours de la guerre dans la péninsule coréenne d’il y a soixante-dix ans….Tout ceci n’est pas fruit du hasard ! Il résulte d’un cheminement dont le résultat est inéluctable : L’entente entrevue au lendemain de la fin de la guerre froide du siècle dernier semble bel et bien révolue et le monde doit se préparer à des développements sérieux !

Si la première guerre froide a été circonscrite dans ses effets et n’a pas mené à une nouvelle guerre ouverte à l’échelle mondiale ,cela était dû à l’apparition de « l’équilibre de la terreur » sur le plan militaire, la conclusion de l’Accord de Non-Prolifération Nucléaire(NPT), la signature d’accords bilatéraux de limitation et de réduction de l’arsenal nucléaire des grandes puissances, l’entrée dans une période de forte croissance, accélérée par des arrangements internationaux de libre échange, le recours plus fréquent au système des Nations et notamment au Conseil de Sécurité pour la solution des problèmes mondiaux, et enfin l’existence de véritables «  leaders » des deux côtés du «  rideau de  fer »qui étaient conscients des enjeux et des risques. Or ces « garde-fous »ont été ébranlés au cours des dernières années.

En effet, « l’équilibre de la terreur » entre les grandes puissances est remis en cause et une nouvelle course à l’armement de tous genres, y compris l’armement nucléaire et balistique, est lancée. Du fait de cette course, le NPT déjà bafoué par des puissances « moyennes »comme Israel,l’Inde ,le Pakistan, l’Iran et la Corée du Nord, risque d’être contesté par de plus en plus de pays qui vont chercher eux aussi à acquérir l’arme nucléaire. Les accords bilatéraux de limitation entre les puissances reconnues « nucléaires »risquent de devenir un souvenir lointain. Les accords multilatéraux de libre échange sont dénoncés d’une manière systématique et unilatérale par la première puissance économique mondiale, au nom d’un protectionnisme d’un autre âge ce qui risque d’affaiblir la croissance mondiale et d’entrainer une crise aux conséquences incalculables. Cette tendance s’est récemment aggravée par les prémices d’une guerre commerciale entre les Etats Unis d’Amérique d’un côté, la Chine et l’Europe d’un autre, guerre lancée par les menaces et les contre-menaces de levée de taxes exorbitantes contre des produits d’importance cruciale pour leurs économies respectives. Le Système des Nations Unies, élément régulateur par excellence  est de son côté attaqué et réduit à la disette par ceux qui veulent avoir la main libre et le Conseil de Sécurité redevient l’arène de joutes oratoires excessives et de vétos successifs de la part des pays auxquels la Charte a donné une responsabilité particulière dans la préservation de la paix et de la sécurité intenationales. Enfin, certains des leaders fraichement élus à la tête de leurs pays, après un début prometteur, se laissent entrainer par des soucis électoraux plus que par l’intérêt général, par des slogans plutôt que par les principes intangibles des relations pacifiques entre les Etats et sont en conséquence disposés à bruler un pays souverain comme la Syrie au nom de ces slogans et un autre classé parmi les plus pauvres, le Yemen,pour des considérations de positionnement et d’idéologie .

La descente actuelle « en enfer » risque de devenir irréversible si les opinions publiques dans tous les pays concernés ne se mobilisent pas pour faire revenir ces « leaders » à des attitudes plus conciliantes envers les autres et si les pays qui ne se sentent pas concernés par les luttes d’influence en cours, notamment parmi les pays autrefois appelés «  non alignés », ne se donnent pas le courage d’exprimer leur opposition aux politiques suicidaires des plus grands comme ils l’avaient fait naguère. Certes des dirigeants du calibre des pères fondateurs Soekarno, Nehru, Tito, Nasser, Castro, Nkrumah et Bourguiba ne sont peut-être plus disponibles, mais le Mouvement des non-alignés avec ses près de cent vingt Etats membres existe toujours, bien que fortement affaibli, et il serait utile de le redynamiser dans son rayonnement d’Anton afin qu’il redevienne la conscience du monde face aux dérives des uns et aux ambitions démesurées des autres.

En dernière analyse, le salut viendrait de la conviction que seul un système de gouvernance multilatérale peut résoudre les problèmes politiques et économiques entre Etats et que les problèmes internes à chaque pays doivent être laissés aux peuples de ces pays dans le cadre du respect de leur souveraineté et sans exclure, en cas de besoin, l’entraide et la coopération internationale. Les autres modèles ont été tentés dans le passé et ont donné les résultats désastreux que l’on connait !


*Article publié auparavant dans la revue « l’Economiste Maghrébin » No734 du 7 Mars 2018 

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