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Opinion : Est-ce le retour aux clivages sur l’identité nationale dans le monde ?

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Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

Les évènements dramatiques qui secouent ces derniers mois un certain nombre de pays, à l’Est comme à l’Ouest, au Sud comme au Nord de la planète avec des tendances autonomistes, voire indépendantistes, de groupes affirmant des « sentiments nationaux communs » et revendiquant un traitement à part, ne manquent pas de rappeler les évènements vécus par l’humanité dans les siècles passés. Ceci semble apporter la preuve que les ententes auxquelles le monde est parvenu suite à de nombreux drames, en particulier les deux guerres mondiales, n’ont pas tout résolu et que la notion « d’Etat-Nation » sur laquelle les relations internationales modernes ont été construites n’est apparemment plus suffisante pour assurer la cohésion à l’intérieur d’un même pays et entre les pays. Le referendum de la Catalogne, émaillé des troubles que l’on sait et celui avant lui, plus pacifique mais non moins significatif qui s’est déroulé au Kurdistan irakien, sont les dernières manifestations de mouvements identitaires, voire séparatistes qui n’acceptent plus les réalités nées des différents ajustements des frontières et mouvements de populations provoquées par les conflits en Europe, au Moyen Orient, en Asie et en Afrique et « réglés »par des accords imposés par les plus forts sans tenir compte, dans la plupart des cas, des souhaits des populations autochtones mais uniquement des rapports des puissances existantes et souvent l’arbitrage des armes.

La recrudescence actuelle de ce phénomène, bien qu’ancré dans l’histoire, n’a pas les mêmes raisons dans tous les cas, mais l’affaiblissement des gouvernements centraux, le changement non réussi des élites dirigeantes ainsi que la négligence des doléances régionales par ces élites, semblent être des motifs sous-jacents communs à tous les pays concernés.
Outre les Catalans et les Kurdes, les Ecossais se manifestent de plus en plus par leurs revendications surtout suite au BREXIT, décision par laquelle les autres composantes du Royaume Uni ont convenu de se séparer de l’Union Européenne. En Belgique, les tensions entre la communauté flamande et la communauté wallonne sont toujours vives, tout comme au Canada où la communauté francophone du Québec ne semble pas avoir renoncé à ses aspirations identitaires. L’Italie, la France, l’Inde, Hong Kong, l’Iran et même la Suisse connaissent de temps à autre des poussées de revendications nationalistes basées sur des considérations linguistiques ou religieuses. L’Afrique n’est toujours pas épargnée, comme en témoignent l’affaire du Sahara et plus récemment les troubles au Cameroun entre les populations francophone et anglophone. Ceci sans parler de la Russie qui, après avoir perdu plusieurs de ses « possessions » suite à la chute du communisme et la multiplication des revendications séparatistes, connait aujourd’hui une stabilité identitaire toute relative basée sur la religion orthodoxe et la langue russe, tout comme les pays du Balkan et ceux de l’Est, constitués au départ autour de l’idéal d’unité de race et de langue (slaves) et qui ont sombré avec l’ancienne Union Soviétique dans la désintégration, à l’image de la Yougoslavie démembrée en pas moins de sept Etats indépendants.

Des velléités identiques guettent aussi l’Ukraine, la Moldavie et la Biélorussie. Même l’Amérique Latine n’échappe pas aux risques de conflits identitaires, par exemple en Haïti en lien avec la culture créole du peuple par opposition à la culture française importée, ainsi que dans les pays autrefois soumis à la domination espagnole ou portugaise et qui connaissent eux aussi l’apparition de manifestations identitaires liées à l’origine indienne des populations autochtones par opposition aux populations dominantes d’origine européenne. C’est dire qu’aucune région n’est au-dessus des risques de troubles, voire de partition, et la vigilance s’impose donc à tous.

Sans revenir à l’histoire ancienne, les invasions coloniales ont eu leur part de responsabilité dans la création de zones de turbulence permanentes en provoquant le déchirement des structures ethniques et linguistiques traditionnelles dans plusieurs pays. Même si l’on peut juger les mouvements de libération qui se sont mobilisés plus tard contre les puissances coloniales comme étant amplement justifiés puisqu’il s’agissait de tentatives de se libérer d’une occupation bâtie sur la ségrégation raciale et l’exploitation, ces mouvements ne se sont pas faits sans le maintien, voire l’aggravation du phénomène de déchirement social et territorial. Le résultat de ce phénomène a été plus tard consolidé dans les actes constitutifs de certaines organisations régionales, en particulier l’Organisation de l’Unité Africaine, devenue l’Union Africaine, qui a rejeté toute tentative de modifier les frontières héritées du colonialisme, ainsi que par les nouvelles règles du droit international consacrées par la Charte des Nations Unies bâtie sur les principes de la « souveraineté» et « l’inviolabilité des frontières » des Etats. L’Etat ,en tant que garant de la coexistence entre les groupes même les plus différents à l’intérieur de sa juridiction, est ainsi devenu l’unique sujet et acteur du droit international.

Certes, des résidus de situations coloniales subsistent, en particulier en Palestine, et sont généralement reconnus par la communauté internationale en vertu du « droit à l’autodétermination » (qui n’est pas nécessairement synonymed’indépendance), mais, en général, le monde moderne ne voit plus d’un œil favorable les appels à la séparation qui apparaissent de temps à autre. Ceci d’autant plus que la notion de « l’identité nationale » sur laquelle se basent les tenants de ces appels ne jouit pas d’une définition unique et n’a pas reçu dans l’histoire de l’humanité une seule application.

En effet, partant de la « nation » délimitée par un ou plusieurs « faits sociaux intégrateurs » (comme le territoire, les institutions, la langue, la religion, l’ethnie, l’histoire, la culture, auxquels certains ont ajouté l’idéologie), en passant par la « nation » reconnue par « la solidarité des individus qui la composent et leur adhésion à des valeurs collectives spécifiques », et en arrivant à la définition « juridique » moderne visant « la communauté habitant un territoire soumis à l’autorité d’un pouvoir souverain organisé sous la forme d’un appareil d’Etat qui leur reconnait la citoyenneté », l’identité nationale a été et est, dans certains cas, toujours vue différemment selon les intérêts et les objectifs recherchés. Toutefois, la dernière définition qui est celle à laquelle le consensus international est parvenu semble être la plus susceptible de préserver la paix et la sécurité internationale et toute autre ouvre sur des aventures aux conséquences imprévisibles. Malheureusement, l’attitude de certaines puissances n’a pas toujours été identique s’agissant des revendications identitaires selon qu’elles se situent dans des pays « amis » ou « ennemis » : Ainsi les revendications des Kurdes peuvent être tolérées par ces puissances, même dans la discrétion, tant que cela sert des intérêts stratégiques donnés alors que celles des palestiniens restent «négociables », l’Espagne, l’Italie et la Belgique doivent « absolument » rester unis alors que les mêmes puissances ne verraient pas d’inconvénient à ce que des pays du Moyen Orient soient balkanisés, tout comme l’a été le Balkan d’origine dont la structure ne convenait pas à certains….

Non, pour éviter que les «problèmes » nationalistes actuels ne se propagent et pour écarter le risque de voir les zones de troubles potentiels connaitre le même sort, il faut que le comportement de tous les pays soit uniforme dans le respect de la définition juridique de l’Etat-Nation et la stricte application de la souveraineté qui en découle mais avec des accommodements qui tiennent compte des droits des populations dans leur diversité et leurs différentes aspirations. Les conventions internationales existantes qui protègent les droits de l’Homme, notamment les droits civils et politiques, ainsi que les droits économiques, sociaux et culturels, sans oublier la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, devraient être appliquées par tous et envers tous. En cas de lacune dans un domaine ou un autre d’autres textes juridiques internationaux devraient être adoptés. A défaut, diverses formes de coexistence existent, à l’exclusion de la séparation et pourraient être tentées là où le gouvernement unitaire devient difficile à maintenir.
Par-dessus tout, les politiciens de tous bords, dont certains, y compris dans nos pays fragilisés et en apprentissage de démocratie, tentent de soigner leur positionnement politique en soufflant sur les flammes du tribalisme et du régionalisme, devraient se souvenir que les démons du séparatisme peuvent se réveiller à n’importe quel moment et n’importe où et qu’ils assumeraient alors une lourde responsabilité vis-à-vis de leurs peuples et de l’Histoire.
A.H

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