Turquie

Opinion :La Turquie du Président Erdogan : Facteur d’équilibre ou de perturbation ?*

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

La République de Turquie, sous la présidence de M.Recep Tayyip Erdogan, est devenue en l’espace de quelques années objet d’interrogation pour ses amis comme pour ses adversaires réels ou potentiels. Admirée pour ses performances économiques et le dynamisme de son peuple, courtisée pour sa situation stratégique entre l’Europe et l’Asie, elle est en même temps contestée pour le système politique instauré par le régime en place et l’état des droits politiques et civils de la population. Qui plus est, les ambitions entretenues par le Chef d’Etat du pays de jouer un rôle de premier plan dans les affaires de sa région et du monde soulèvent l’intérêt des uns, les craintes des autres et le questionnement de la plupart des observateurs quant à la capacité d’une puissance, somme toutes moyenne trainant encore les pesanteurs d’un passé perturbé, à assumer les responsabilités d’une puissance moderne à l’échelle  planétaire, voire même régionale.

Avec ses quatre-vingt millions d’habitants, son taux de croissance longtemps en deux chiffres, un taux de chômage relativement limité, une industrie et une agriculture puissantes et diversifiées qui font de ce pays la 15ème puissance économique mondiale, un commerce extérieur dynamique, une armée des plus puissantes dans le monde en termes de capacités humaines et en matériel performant, la Turquie de ce début du vingt et unième siècle fait certainement figure d’une réussite incontestable bien qu’elle reste relativement retardataire s’agissant de l’indice de développement humain. Cette réussite couronne un long cheminement ayant commencé avec le père de la Turquie moderne, Mustapha Kemal Atatürk, et le choix d’une politique sociale et économique basée sur les réformes profondes et le délaissement de la démagogie idéologique.

L’affirmation-entretenue par certains-que les succès actuels découlent du recours aux théories conservatrices à connotation religieuse suivies par le Parti politique au pouvoir-Parti de la Justice et du Développement ou AKP-ne rend donc pas toute la vérité. Cependant, tout donne à penser que la rigueur et la stabilité introduites par M. Erdogan dans les affaires de l’Etat, depuis son accès au pouvoir en 2003 en tant que P   remier ministre avant son élection à la présidence e 2014, et sa propension à accorder une importance particulière à la place de la Turquie dans le monde ont ouvert au pays des possibilités d’expansion à l’intérieur tout en lui donnant des atouts considérables  sur le plan des investissements extérieurs et une compétitivité certaine pour ses produits. Est-ce à dire que la Turquie est devenue, comme certains semblent le penser, le modèle à suivre et, par conséquent, le facteur d’équilibre géopolitique dans sa région et dans le monde ?

La réussite économique où que ce soit ne devient durable et irréversible et n’accède au rang d’exemple à suivre que si elle est accompagnée d’une réussite sur le plan de la paix sociale à l’intérieur, avec respect des droits civils et politiques, et d’une respectabilité sans faille du pays sur le plan extérieur en tant que facteur de paix et de coexistence pacifique avec son environnement. Sachant que la devise nationale de la Turquie est « paix dans le pays, paix dans le monde » , peut-on affirmer que le pays d’Erdogan est fidèle à cette devise ?

Il ne nous appartient pas ici de nous prononcer sur la situation interne de la Turquie. Force est cependant de constater que de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer ce qu’elles considèrent comme atteintes aux droits de l’Homme dans ce pays et de l’état de droit d’une manière générale, les restrictions imposées aux médias et aux forces de l’opposition, en particulier l’opposition Kurde et, depuis la « tentative de coup d’état » du mois de juillet 2016, l’arrestation et le licenciement d’un nombre considérable de personnes accusées d’être liées à cette tentative et à son commanditaire présumé ainsi que la fermeture de plusieurs organes d’information ,l’imposition de l’état d’urgence et la personnalisation à outrance du pouvoir. Cette situation, devenue plutôt exceptionnelle dans un monde qui voit de plus en plus comme facteurs de déstabilisation de tels agissements surtout de la part d’un pays qui affirme  son attachement aux normes démocratiques et son aspiration à se rapprocher davantage des pays qui s’en proclament, ne manque pas de plomber l’élan du Président Erdogan sur le plan extérieur. Ceci provoque des réactions courroucées de ce dernier, réactions qui à leur tour entrainent une tendance à essayer de reconstituer la gloire d’un empire passé qui n’avait de compte à rendre à personne et qui pouvait imposer sa volonté à tous.

Ainsi, les décisions déroutantes, ponctuées de revirements spectaculaires, n’ont pas manqué de la part de la Turquie : Des multiples querelles avec ses partenaires européens accusés de bloquer sa candidature à rejoindre l’Union Européenne ou tout simplement de contrecarrer ses aspirations politiques, au conflit avec les locataires successifs de la Maison Blanche accusés de donner l’asile politique à un ennemi juré, autrefois fidèle allié, en passant par les excès de colère contre l’OTAN, organisation dont la Turquie a toujours été membre essentiel. En poussant plus à l’Est, les relations avec la Russie, partenaire historique de la Turquie, ont varié au gré des soubresauts dans les relations avec l’Ouest et des intérêts stratégiques régionaux du moment.

Avec les pays arabes et musulmans les liens sont encore plus complexes : Après avoir été pendant des siècles des liens de domination plus ou moins tolérée, selon les cas, puis de rejet à la faveur de l’euphorie laïque extrême, les rapports de  M. Erdogan avec ces pays se sont caractérisés par une certaine  sélectivité répondant aux penchants religieux du nouveau régime turque qui ne se cache pas d’être partisan de l’islam politique tel que préconisé par la confrérie des frères musulmans. Cette approche a produit une opposition farouche au régime syrien, contre lequel tous les moyens de déstabilisation ont été utilisés, y compris les moyens militaires et l’infiltration terroriste. L’ancien régime libyen, tout comme le régime irakien avant lui, a subi le même traitement, traitement qui s’est traduit par la mort, la destruction, la propagation du terrorisme et l’absence de stabilité politique. Cette politique interventionniste, outre ses effets destructeurs pour les pays concernés, a eu des conséquences imprévues pour la Turquie qui voit le « croissant Kurde » sur ses frontières, danger mortel pour le pouvoir turque aux dires de ses responsables, s’élargir et se renforcer par un appui américain qui n’est plus un secret pour personne. Et ce ne sont certainement pas les récentes incursions militaires en territoire syrien qui vont y changer grand-chose ! Le « croissant Chiite » quant à lui est devenu une réalité qui se confirme tous les jours devant les yeux des puissances régionales sunnites dont la Turquie, sans parler des extrémistes religieux qui, bien qu’apparemment battus en tant que force organisée, sont destinés à rester longtemps un danger pour tous après avoir été créés, aidés et protégés par ces mêmes puissances. Beau succès d’un pays qui pensait rebâtir autour de lui le monde arabo-musulman pour pallier à la « trahison » de l’Ouest et qui se voit à la place obligé de tenter de recoller des pièces éparpillées !

Est-ce la raison pour laquelle M. Erdogan, dans l’un des retournements dont il garde le secret, s’est mis à confectionner une nouvelle coalition(qui reste cependant fragile) avec la Russie et l’Iran, tout en gardant une main tendue vers l’Occident et …Israël ?Mais, si son objectif est d‘aider ainsi à trouver une solution négociée au conflit syrien et ensuite de contribuer à stabiliser la situation explosive au Moyen Orient, pourquoi s’est-il senti obligé d’aller-d ‘une manière concomitante- au Soudan, autre pays sous influence des frères musulmans, pour solliciter et obtenir l’installation d’une base militaire turque sur l’Ile de Suakin (apparemment en échange de promesses d’investissement, de reconstruction et de coopération militaire)  provoquant une  suspicion justifiée de l’Egypte dont les relations  avec Khartoum semblent atteindre le point de rupture. Est-ce en aggravant les conflits interarabes qu’il va pouvoir asseoir son influence dans cette région ?

Non, en ajoutant un autre élément de déstabilisation à ceux déjà créés l’on ne fera que rendre la situation encore plus périlleuse. La Turquie a pourtant de nombreux atouts pour être un facteur fédérateur dans l’ensemble arabo-musulman et un élément de stabilité dans le monde.

S’agissant d’abord de la région arabo-musulmane –en dehors des pays à dominance turcophone à travers le Caucase et l’Asie Centrale restés globalement fidèles à leur héritage linguistique-les liens historiques et culturels d’hier peuvent être ressuscités pour constituer le socle de relations solides avec la Turquie, à condition que cette dernière renonce à son approche sélective donnant la priorité aux pays alliés ou proches des frères musulmans. La Turquie du Président Erdogan, forte de la solidité de son économie, peut pallier aux faiblesses actuelles de l’intégration de cet ensemble tout en profitant des possibilités d’une complémentarité multiforme et d’un marché dépassant de loin celui que les opérateurs turques atteignent actuellement ,à condition que cela se fasse  sur la base de la transparence et des intérêts mutuels. Les capacités militaires et diplomatiques de la Turquie peuvent être mises à profit pour constituer le parapluie sécuritaire de cet ensemble, si nécessaire en cette période de mutations profondes dans le monde, à condition que la Turquie renonce à l’ambiguïté actuelle dans ses relations avec Israël jusqu’au moment où ce dernier reconnaisse aux frères palestiniens tous leurs droits. Par-dessus tout, la Turquie et l’ensemble arabo-musulman doivent se convaincre que la méfiance réciproque et les multiples revirements dans les alliances des uns et des autres n’ont mené qu’à l’affaiblissement de tous et le renforcement de la suspicion à l’égard de ce qui est arabe, turque et musulman observée dans le reste du monde.

Le reste du monde, justement, aurait plus de considération pour un ensemble arabo-musulman dans lequel la Turquie, et d’autres puissances régionales de la même appartenance, joueraient un rôle fédérateur au lieu d’être des sources de conflit et de rivalité destructive. Le monde y gagnerait en stabilité et les pays arabo-musulmans, y compris la Turquie, y gagneraient en respectabilité. Est-ce du pur idéalisme ?

*Cet article a été publié auparavant dans le magazine « l’économiste maghrébin » No 731 en date du 24 janvier 2018.

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