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Opinion : Un Sommet et deux parodies

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur
Le Royaume d’Arabie Saoudite vient d’accueillir trois réunions « de haut niveau » intéressant successivement les Pays membres du Conseil de Coopération du Golfe, ceux membres de la Ligue des Etats Arabes et enfin les Etats de l’Organisation de la Coopération Islamique(OCI). Ces rencontres se sont tenues tard dans les nuits du jeudi 30 et vendredi 31 mai 2019 et, mise à part celle « régulière » de l’OCI, ont été convoquées à la hâte et de toute évidence sans grande préparation conjointe nécessaire dans tout travail de nature régionale ou multilatérale. Leur utilité quant à l’objectif de renforcer la sécurité collective de la région et la défense de ses causes n’a pas été d’égale importance. En fait, en comparant les communiqués des trois évènements l’on constate que celui adopté par les hauts responsables islamiques était murement réfléchi alors que les deux autres donnaient l’impression d’avoir eu le même auteur installé dans un bureau des instances dirigeantes à Ryad et qui répondait à un souci unique ,celui d’entrainer les pays du Golfe et ceux du Monde arabe en général dans une querelle idéologique et stratégique voulue par ceux qui ne veulent pas nécessairement du bien à nos nations.
Certes, les attaques menées contre des intérêts économiques et des installations de certains des pays de la région sont condamnables et méritent le moment venu des prises de position claires, mais ces pays eux-mêmes reconnaissent que leur enquête ne leur permet pas encore de fixer clairement les responsabilités et de désigner le ou les coupables. Pourquoi alors bruler les étapes et obliger des Chefs d’Etats à parcourir des centaines, voire des milliers de kilomètres, pour s’associer sans broncher à la condamnation de tel pays ou de telle organisation sans preuve concluante et avec, peut-être, des conséquences graves pour la paix et la sécurité économique de la région et du monde ?A moins que cela ne soit lié au souhait d’une grande puissance qui a envoyé dans les eaux chaudes du Golfe une « armada » afin d’amener une puissance régionale, en l’occurrence l’Iran, trop « récalcitrante » à son goût, à suivre une politique donnée qu’elle juge contraire à ses intérêts. En fait, cette grande puissance se prépare apparemment et sous peu à demander au Conseil de Sécurité des Nations Unies de tenir une réunion urgente au cours de laquelle elle se proposerait de présenter des « preuves irréfutables » de la responsabilité de la puissance régionale en question dans les attaques perpétrées. Les appuis des pays directement concernés (arabes et musulmans) devaient arriver à point nommé pour convaincre tous ceux qui auraient des doutes sur le bien-fondé de cette accusation et sur la nécessité de recourir au Chapitre VII de la Charte !D’ailleurs, les appels publics du pays hôte des Sommets en direction de la « communauté internationale » pour utiliser « tous les moyens nécessaires », ouvrant la voie à une action militaire, ainsi que les invitations à peine plus discrètes des deux sommets arabe et du Golfe pour prendre des « mesures déterminées »contre Téhéran ,ne laissent aucun doute sur les intentions des uns et des autres!
Tout ceci ne ramène- t-il pas le souvenir de cette autre « mise en scène » organisée un certain mois de février 2003 par la même grande puissance et dans le même Conseil de Sécurité pour justifier la guerre contre l’ancien régime d’Irak qui a fini par être renversé au prix d’immenses pertes humaines et de destructions dont il n’arrive toujours pas à se relever ? Se dirige-t-on vers la même issue s’agissant de la cible actuelle, le régime iranien ? Mais, comme ce dernier a sans doute tiré les leçons des déconvenues de son ancien rival, la prochaine aventure risque d’être particulièrement meurtrière, y compris pour ceux qui sont actuellement si portés à allumer le feu ! Si l’on peut comprendre la solidarité obligée de la plupart des régimes du Golfe, l’on comprend moins la disponibilité de la plupart des autres responsables arabes à cosigner une telle opération entourée d’autant de dangers. En particulier, la soumission de la Ligue des Etats Arabes au « dictat » de ses membres les plus riches et leur alliés extérieurs les plus puissants ne fait rien pour rehausser son prestige et rappelle trop le suivisme qu’elle avait manifesté non seulement dans les guerres menées précédemment contre l’Irak, mais aussi dans celles plus récentes contre la Libye, la Syrie et le Yémen. Si l’on accepte volontiers l’affirmation du Secrétaire Général de cette organisation selon laquelle la sécurité des pays du Golfe fait partie de la sécurité du monde arabe, l’on peut dire autant de la sécurité des autres pays qui ont été sacrifiés sur l’autel de la complaisance et du positionnement stratégique de certains ! Et dire que la Tunisie assume actuellement la présidence tournante de cette instance. A-t-elle été consultée ne serait-ce que sur le principe de la convocation du Sommet extraordinaire de la Ligue à la Mecque, sur son Ordre du Jour et sur le projet de communiqué qui devait lui être soumis ?Le doute est permis !
Le Sommet Islamique quant à lui, qui a réuni les Chefs d’Etats et dirigeants, arabes et non arabes, de plus de cinquante Etats, a fait montre d’un grand degré de responsabilité évoquant sur pas moins de deux cent articles les grands problèmes de la Oumma qu’ils soient d’ordre politique, économique ou social traitant chacune des crises existantes de façon réfléchie et avec des recommandations concrètes, chose qui a été soigneusement évitée par les deux autres sommets entièrement consacrés aux « menaces iraniennes ».Si les attaques contre les intérêts de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis ont été critiquées, les musulmans ont sagement esquivé toute tentation d’en imputer la responsabilité à une partie donnée sans preuve concluante. La question palestinienne, à laquelle le sommet arabe a consacré moins de trois lignes d’ordre général, a reçu une attention particulière de la part du Sommet de l’OCI qui a réaffirmé la centralité de cette affaire et rejeté toutes initiatives tendant à sacrifier les intérêts légitimes du peuple palestinien (allusion qui ne trompe pas à la prétendue « initiative du siècle » projetée pour les semaines qui viennent par Washington et ses alliés de la région).Quelle manifestation de courage que nous devons surement à nos frères d’Asie et d’Afrique qui restent attachés aux principes et à la morale islamique.
Ainsi, les arabes du Golfe et d’ailleurs, qui se sont précipités vers la Mecque en ce mois béni de Ramadan ont, pour certains au moins, saisi l’occasion d’effectuer une Oumra bien méritée, mais ils ont certainement perdu celle de contribuer à la paix de la région et du monde, ouvrant peut être la voie à de nouveaux bouleversements aux conséquences incalculables. L’Histoire en sera témoin !

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