Pourquoi les palais des Beys de Tunisie ont-ils été laissés à l’abandon...

Pourquoi les palais des Beys de Tunisie ont-ils été laissés à l’abandon ?

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Les palais des beys de Tunisie, témoins architecturaux d’une époque qui s’étend sur plusieurs siècles, sont pour la plupart abandonnés, squattés par des familles et des individus, ou tout simplement ne sont pas mis en valeur.

Middleeasteye.net est revenu sur ce dossier, sur ses différents aspects ainsi que sur les raisons de l’abandon. Le média est également revenu sur la lutte menée par certains descendants de la famille beylicale et des associations de protection du patrimoine afin de conserver et faire valoir ces monuments historiques, qu’on pourrait exploiter comme attraction touristique.

Les Beys ont gouverné la Tunisie de 1613 à 1957, date de déclaration de la république tunisienne. Ils ont laissé plusieurs résidences magnifiques, où l’on trouve un mélange de diverses influences architecturales telles que les décorations hafsides, les portes arquées, les motifs andalous et ottomans et le marbre italien. D’un style sobre et élégant, les manoirs et palais des beys se distinguent par leur raffinement et leur intimité.

Cependant,selon le même média, plusieurs d’entre ces palais ont été laissés à l’abandon. Le riche patrimoine monarchique a été largement négligé depuis l’Indépendance et la révolution n’a permis pour l’instant que de soulever le problème. Les monuments de la monarchie sont généralement inexistants dans les guides de voyage, et leur histoire est inconnue pour la plupart.

A titre d’exemple, nous trouvons le palais Dar el Bey, situé dans la banlieue sud de Tunis à Hammam-Lif. Construit dans les années 1750, il était l’une des résidences d’hiver préférées de la famille royale en raison de sa proximité d’une source d’eau chaude. Le palais est abandonné depuis au moins une quarantaine d’années et,dans les années 80, des familles ont commencé à le squatter. Aujourd’hui, un rapport du journal La Presse a indiqué que 94 familles vivent illégalement dans le palais.

Salma, une femme quinquagénaire qui squatte le palais depuis 2011, a expliqué : « C’est un bâtiment historique, ça me brise le cœur de voir à quel point il est délabré… Un jour, deux responsables du patrimoine sont venus chez moi pour faire des recherches. J’étais heureuse et fière qu’ils s’intéressent à ma maison ». Elle a enfin ajouté qu’elle accepterait de quitter le palais si l’État lui trouve un logement alternatif.

Pour Fakher Kharrat, architecte tunisien spécialisé dans la restauration des bâtiments historiques et la préservation du patrimoine, « nous perdons ce palais ». Il a confié : « C’est en raison des autorités publiques. En Tunisie, nous n’avons pas réussi à protéger et à promouvoir ce patrimoine. Peut-être que le pays a d’autres priorités en ce moment. Mais si nous perdons ce patrimoine, nous perdrons également des chapitres entiers de notre histoire, de notre identité ».

De son côté, Faouzi Mahdoufh, directeur général de l’Institut national du patrimoine, a déclaré : « Il est vrai que le patrimoine beylical a un énorme potentiel touristique. L’institut est affilié au ministère de la culture et sa mission est de protéger, sauvegarder, améliorer et étudier le patrimoine tunisien. Mais la maintenance et la restauration ne peuvent être assurées pour l’instant. C’est très coûteux ».

Dans la ville côtière de La Marsa, le Palais Essaada s’en sort beaucoup mieux, Construit par le souverain Naceur Bey, qui a régné de 1906 à 1922, pour sa femme Lalla Kmar, il est devenu le siège de la mairie de La Marsa.

Plusieurs couples choisissent de s’y marier pour 2000 dt l’heure. Toutefois, certains ne savent pas qu’il s’agit à la base d’un palais du Bey, et cette réalité n’est pas souvent citée.

Aziz Bey, 29 ans, est un descendant de la dynastie Husaynide. La maison familiale abrite une collection d’objets de valeur et de pièces d’art de l’époque beylicale. Il a avoué : « Ce patrimoine est plus grand que moi… Même si nous sommes dans une république maintenant, cela fait partie de notre histoire et représente une opportunité pour le tourisme ».

Le palais Zarrouk de Carthage, résidence officielle du dernier monarque tunisien Lamine Bey, abrite aujourd’hui l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, connue sous le nom de Beit al-Hekma. Dédié à la recherche depuis la déclaration de la république, il a également abrité l’institut national d’archéologie et la fondation nationale pour la traduction. Malgré son emplacement stratégique au milieu des ruines romaines, le palais n’est pas ouvert au public et ne figure pas dans les guides touristiques.

Le palais de Bardo quant à lui abrite le Musée national de Bardo et, si sa collection de mosaïques, de sculptures et d’objets anciens, représentant plus de 3 000 ans d’histoire est célèbre dans le monde entier, le monument en soi est peu mis en évidence. Selon le directeur et conservateur en chef du musée, Moncef Ben Moussa, l’accent est mis davantage sur les pièces anciennes qui y sont exposées que sur le palais lui-même. Ainsi, son histoire et son architecture ne bénéficient pas de l’intérêt public.

A noter que le palais abrite également le parlement, mais malgré ses salles remarquablement décorées, il a été fermé aux touristes pour des raisons sécuritaires. Pour rappel, il a été construit au 15ème siècle et il a été témoin d’extensions et de rénovations majeures sous les Beys de la dynastie Muradide et les Husaynide, qui l’ont utilisé comme résidence principale et siège du pouvoir.
« C’est dommage que les visiteurs ne savent pas vraiment ce qu’est Bardo », a confié Ben Moussa. « Ils ne savent pas que c’est aussi un palais. Ils n’ont pas la possibilité de découvrir toute sa richesse ».

Hormis le coût élevé des restaurations, il y a une autre raison à la négligence des palais des Beys de Tunisie. Kmar Bendana, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Manouba explique : « La négligence des palais beylicaux est un phénomène ancien…, l’histoire des Beys a été instrumentalisée… elle a représenté tous les Beys en tant que collaborateurs des français [parce qu’ils ont permis à la Tunisie de devenir un protectorat français]».

En 1869, la Tunisie s’est déclarée en faillite, ce qui a permis à un comité international comprenant la France, la Grande-Bretagne et l’Italie de surveiller les finances du pays. En 1881, après que la France eut envahi la Tunisie, les Beys de la dynastie des Husaynide se sont rendus et ont signé le Traité de Bardo qui a ouvert la voie au protectorat français sur la Tunisie. Le traité a laissé les monarques de la dynastie Husaynide sur le trône, mais sans aucune autorité réelle.
Dans ce contexte, Professeur Kharrat a conclu : « Aujourd’hui, nous devons redéfinir le lien entre la monarchie, les Beys qui ont construit ces monuments et les palais eux-mêmes avec toute leur signification patrimoniale ».

N.B

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