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Une politologue de Yale se penche sur les retombées des printemps arabes en Tunisie et en Egypte

La similarité des ressorts des soulèvements populaires en Tunisie et en Egypte, survenus en 2011 dans un même contexte de contestation des pouvoirs en place, n’a pas empêché le sort de ces pays de diverger après la fin des processus révolutionnaires. Alors que la Tunisie a mis en place un gouvernement démocratique jugé relativement stable, la transition de l’Egypte vers la démocratie a été marquée par des conflits qui se sont soldés par un coup d’Etat militaire et l’emprisonnement du président élu par le peuple.

Elizabeth Nugent, professeure de sciences politiques à l’université Yale, est en train de mener des travaux de recherche sur le sujet, et notamment « sur la manière dont les séquelles de la répression affectent les transitions démocratiques », explique le portail de l’université Yale. La Tunisie et l’Egypte sont les principaux terrains dont elle a décidé de se saisir dans ses études de cas, en interviewant plus de cent dissidents (issus des deux pays) victimes d’emprisonnement, de torture, de la chape de plomb qui s’est abattue sur les opposants aux régimes qui exerçaient le pouvoir avant le printemps arabe. La comparaison de leurs parcours et des modalités de mise en place des pratiques répressives dans les deux pays fait selon elle partie des moyens permettant de comprendre pourquoi la démocratie s’est implantée en Tunisie et pas en Egypte.

« En Tunisie, la répression généralisée a touché presque tous les groupes d’opposition, ce qui a accru la capacité de ces groupes à faire des compromis et à travailler ensemble après le soulèvement » populaire de 2011, a-t-elle expliqué dans un article paru sur le site de l’université américaine. En revanche, en Egypte, les Frères musulmans ont été soumis à une sévère répression à plusieurs reprises pendant près de trente ans, ce qui a contribué à créer au sein de leurs rangs une mentalité victimaire qui les a empêchés de vouloir faire des compromis ou de travailler avec des formations politiques qui n’avaient pas été soumises à des campagnes de persécution. « Ils avaient le sentiment que, parce qu’ils avaient le plus souffert, eux seuls méritaient de gouverner », estime la chercheuse.

En Tunisie, union de l’opposition face à une répression aveugle

D’anciens dissidents tunisiens ont décrit à Elizabeth Nugent la répression brutale et persistante qu’ils ont vécue sous le régime du président Ben Ali. « J’ai découvert que toutes les familles [de dissidents] ont vécu une expérience de répression et vu au moins un de leurs membres avoir été emprisonné, torturé, contraint de quitter son emploi ou de quitter le pays », a-t-elle déclaré. « J’ai parlé à des hommes qui ont passé plusieurs années en prison, principalement en isolement cellulaire. Ils faisaient souvent l’objet d’une rotation aléatoire dans les prisons qui, on le sait, constitue une forme supplémentaire de torture psychologique. »

« Les dissidents ont subi des tortures physiques systématiques et horribles », a-t-elle relevé, ajoutant que plusieurs d’entre eux lui avaient déclaré que leurs femmes avaient été violées par les hommes de main du régime. Et la répression s’est poursuivie après la libération des dissidents, ces derniers ayant été longtemps l’objet de procédures d’interdiction de voyager, entre autres. Mais la particularité tunisienne est que tous les groupes de l’opposition ont été soumis à la répression, qu’ils soient de gauche ou islamistes, ce qui, selon Mme Nugent, a contribué à les unir. « Ce n’était pas l’effet recherché de la répression, c’était destiné à les faire abandonner », mais l’union a eu lieu, a-t-elle fait valoir.

Les expériences de répression partagées en Tunisie ont contribué à renforcer la capacité des dissidents de bords politiques différents à faire des compromis, et ceux-ci ont constitué une aubaine pour la construction d’une démocratie dans le pays. « Plusieurs des membres de la première assemblée constituante ont fait de la prison ou ont vécu un exil de groupe, et je pense que cela a fait une énorme différence. Il existe un terrain d’entente sur ce que doit être l’identité tunisienne » dit-elle. Ainsi, si des principes normatifs de l’Islam ont un rôle indéniable à jouer dans la redéfinition des valeurs communes de la société, ils ne posent pas les fondements du cadre global du gouvernement.

En Egypte, les Frères musulmans en ligne de mire

En Egypte, le régime du président Hosni Moubarak a ciblé les Frères musulmans pour être l’objet d’une répression brutale, rassemblant et emprisonnant régulièrement les membres de l’organisation de l’opposition. Par la suite, la victimisation des Frères a compromis leur capacité ou leur volonté de coopérer avec d’autres groupes d’opposition après l’effondrement du régime de Moubarak, note la professeure américaine.

Lorsque le candidat des Frères musulmans, Mohammed Morsi, a remporté l’élection présidentielle de 2012 en Egypte, « il a adopté une approche sans compromis dans la poursuite de l’agenda du groupe, ce qui a provoqué de nombreuses manifestations ». Morsi a été renversé en 2013 et emprisonné par la suite. Le gouvernement égyptien actuel, dirigé par l’ancien général Abdel Fattah al-Sissi, a ainsi interdit les Frères musulmans, les qualifiant d’organisation terroriste. Les membres du groupe sont actuellement à nouveau soumis à l’emprisonnement et à l’exil. « L’une des choses les plus malheureuses à propos de l’Egypte est que le schéma n’a pas changé », explique-t-elle. Et « victimiser ce grand groupe politique ne va pas contribuer à la démocratisation du pays. Il semble que les groupes d’opposition de gauche ont adhéré à la rhétorique du régime actuel qui assimile les Frères à des terroristes ».

En conséquence, l’Egypte reste profondément victime d’une division insoluble, et bien plus farouche que celle qui prévaut en Tunisie, entre laïcs et islamistes. « Les dirigeants politiques estiment que l’Egypte sera soit une société laïque et pluraliste, soit une société islamiste », précise Mme Nugent, qui étudie également l’influence de la religion sur le comportement politique.

Travaux sur l’islam politique

« Ce qui m’a motivée à m’intéresser au Moyen-Orient, ce sont les questions que je me pose à propos du rôle que joue la religion dans la vie des gens et explicitement dans leur vie politique», a-t-elle déclaré. La littérature actuelle proposée par la science politique dans le domaine de la recherche sur l’islam politique énonce diverses raisons pour lesquelles les gens se tournent vers la religion, telles que les préoccupations liées à la moralisation de la vie économique ou la nécessité de fournir des services sociaux. « Moi, ce que j’essaie de comprendre, c’est la raison pour laquelle des citoyens veulent se tourner vers la religion en politique à des fins explicitement religieuses. »

Elle a coécrit plusieurs articles examinant l’impact de la prise en compte de considérations économiques sur le soutien aux partis islamistes et la présence d’éléments religieux dans les facteurs économiques qui poussent à voter pour des candidats islamistes. Un de ses travaux teste la croyance commune selon laquelle l’islam est une religion fondamentalement conservatrice. « Nous avons constaté que mettre l’accent sur certains aspects progressistes du Coran peut persuader les gens de soutenir davantage l’autonomisation des femmes », a-t-elle déclaré. « En Afrique du Nord, par exemple, de nombreuses féministes islamistes veulent revendiquer cet héritage […] et trouvent quelque chose de plus progressiste dans la tradition religieuse elle-même. »

Une étude récemment publiée explore le rôle des médias sociaux dans le soulèvement égyptien de 2011, en comparant les effets mobilisateurs des réseaux sociaux avec ceux des réseaux « hors ligne » traditionnels, tels que les syndicats, les associations communautaires et les groupes religieux. L’étude, basée sur une enquête auprès d’un échantillon représentatif au niveau national, a révélé que les réseaux traditionnels ont joué un rôle crucial et supérieur à celui des réseaux en ligne pour mobiliser et amener les Egyptiens dans les rues.

Les travaux de recherche d’Elizabeth Nugent intègrent une large gamme polyvalente de techniques d’exploration permettant de recueillir des données de terrain basées sur des interviews, des enquêtes, des études randomisées et des analyses de documents d’archives.

N.B.

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