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Les populations du monde arabe sont-elles vraiment d’origine arabe ?

Le « projet génographique » du National Geographic nous fournit des informations surprenantes et à rebours de nos croyances les plus ancrées sur la constitution génétique du monde arabe, bien que les peuples d’Afrique du Nord, traditionnellement compris dans cet espace, commencent de plus à en plus à devenir conscients de leur origine non entièrement arabe. Lancé en 2005, le projet, toujours en cours, met à contribution des techniques scientifiques pointues et, grâce à l’analyse de l’ADN des participants, permet de répondre aux questionnements parfois existentiels de ceux qui s’intéressent à leur appartenance et origine ethnique, d’aucuns diraient à leur « race », ainsi que de nous pencher sur la façon dont nous avons peuplé la Terre.

Les Tunisiens ne sont qu’à 10% d’origine arabe

Les Tunisiens ont une composition génétique assez intéressante. Sans surprise, ils affichent une origine à 62% méditerranéenne, mais aussi à 6% d’Europe du Nord, à 19% d’Afrique subsaharienne, mais à seulement 10% d’Arabie (ou Asie du sud-ouest dans la terminologie du National Geographic). « L’emplacement de la Tunisie sur la mer Méditerranée en Afrique du Nord contribue à sa grande diversité génétique. Principalement nord-africaine, [la population de référence, dont l’étude du profil génétique global a été réalisée par l’analyse d’échantillons prélevés chez des participants originaires de Tunisie] comprend également des composantes clairement européennes et arabes. La composante arabe est probablement arrivée en deux vagues, l’une avec la diffusion de l’agriculture [à partir de migrations provenant du Moyen-Orient il y a environ 8000 ans] et l’autre avec la conquête islamique du VIIe siècle », explique le National Geographic. La population de référence tunisienne détient également dans sa composition génétique une part de 2% provenant d’Asie du sud-est, un « mystère » selon le National Geographic.

 

Tunisiens ne sont qu’à 10% d’origine arabe

Le cas assez similaire des Egyptiens

La composition génétique des Egyptiens est composée de 4% de diaspora juive. Comme pour la population tunisienne de référence, la composition génétique d’un autochtone égyptien comprend 65% de diaspora méditerranéenne, mais 18% de diaspora arabe et 14% de diaspora subsaharienne. « Lorsque les anciennes populations ont migré d’Afrique, elles ont d’abord traversé l’Asie du Sud-Ouest. Les 65% de composantes méditerranéennes et 18% de composantes asiatiques du Sud-Ouest en Egypte sont représentatives de cette ancienne route migratoire, ainsi que des migrations ultérieures du Croissant fertile du Moyen-Orient avec l’extension de l’agriculture au cours des 10 000 dernières années et des migrations au VIIe siècle consécutives à la propagation de l’islam à partir de la péninsule arabique », précise le National Geographic.

Le Koweït et le Liban : autres carrefours civilisationnels

La population koweïtienne de référence est basée sur des échantillons prélevés sur des Koweïtiens autochtones et reflète la grande diversité génétique de cette région, car elle constituait un carrefour pour plusieurs groupes de migrants. Rappelant de nouveau que lorsque certaines anciennes populations ont émigré d’Afrique, elles ont d’abord traversé l’Asie du Sud-Ouest pour rejoindre le reste de l’Eurasie, le National Geographic explique que certaines populations sont restées au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Ouest, développant au fil du temps des modèles génétiques uniques. « Les composantes à 57% de Méditerranée et à 27% d’Asie du Sud-Ouest, que l’on trouve dans notre population koweïtienne de référence, reflètent ces schémas anciens. Le pourcentage de 4% d’Europe du Nord est représentatif de certaines interactions avec les populations européennes, soit via les populations situées au nord-ouest, soit lors de migrations traversant la steppe au nord-est. La composante de 2% Asie du Nord-Est est probablement arrivée par la migration de groupes originaires de cette région, tels que les Turcs et les Mongols. La Route de la soie pourrait également avoir servi à disperser les schémas génétiques est-asiatiques plus à l’ouest. Enfin, la composante de 8% d’Afrique subsaharienne reflète la proximité relativement étroite du Koweït avec l’Afrique et pourrait avoir été renforcée par le traite arabe des esclaves à partir du VIIIe siècle ».

La constitution génétique des Libanais est l’une des plus diverses du monde arabe. Là encore, « lorsque certaines anciennes populations ont émigré d’Afrique, elles ont d’abord traversé l’Asie du Sud-Ouest pour rejoindre le reste de l’Eurasie. Certaines populations sont restées au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Ouest, développant au fil du temps des modèles génétiques uniques. Les composantes de 66% de la Méditerranée et de 26% de l’Asie du Sud-Ouest, présentes dans la population libanaise de référence, reflètent ces schémas anciens. La Route de la soie pourrait également avoir servi à disperser les schémas génétiques est-asiatiques plus à l’ouest. Enfin, la composante de 2% d’Afrique subsaharienne reflète la proximité relativement étroite du Liban avec l’Afrique et pourrait avoir été renforcée par le commerce des esclaves arabes entre le VIIIe et le XIXe siècles », exactement comme pour le Koweït.

Autre surprise : des pays non arabes possèdent effectivement des gènes arabes ou en tout cas d’Asie du sud-ouest comme la Géorgie, avec 5%, le Caucase du Nord avec 9%, l’Indonésie avec 6% ou encore l’Ethiopie (11%).

Le projet génographique est une vaste étude d’anthropologie génétique lancée dans le but de cartographier les migrations humaines, en réalisant l’analyse de l’ADN d’échantillons prélevés sur plus de 950 000 participants à travers 140 pays dans tous les continents. Des chercheurs sur le terrain ont ainsi collecté des échantillons d’ADN de populations indigènes mais le projet permet aussi au grand public d’y participer. Pour une soixantaine de dollars américains, n’importe qui dans le monde peut commander un kit de prélèvement d’ADN pour ensuite envoyer à la National Geographic l’échantillon récupéré en se grattant l’intérieur de la bouche. L’échantillon sera ensuite analysé et l’information génétique enregistrée dans une base de données. Mais le processus est anonyme et permettra par l’analyse des marqueurs génétiques de l’ADN de retracer l’ascendance lointaine des personnes testées permettant ainsi aux participants d’en savoir plus sur leur histoire génétique.

Ce projet de 40 millions de dollars est financé par la National Geographic Society (NGS), IBM et la Waitt Family Foundation (WFF). Il possède des relais dans les grands centres de recherches génétiques du monde entier.

Un vaste projet… très critiqué

Le projet a été décrit comme non éthique parce qu’il use de la curiosité des peuples autochtones dans le cadre de recherches commerciales. Des observateurs ont craint que les connaissances tirées de ce types de recherches puissent se heurter aux croyances ancrées de longue date dans la mémoire collective des peuples autochtones et menacer la résilience et l’unité de leur culture.

Le Monde diplomatique explique ainsi que ce projet, qui se construit selon une politique « participative » impliquant bon nombre d’acteurs, a bien une composante scientifique, dont la responsabilité revient à des chercheurs compétents pour « faire parler les variations de l’ADNmt ou du chrY », ou à des spécialistes des migrations. Mais « il affiche également une finalité philanthropique et commerciale qui n’est pas en désaccord avec la vocation naturelle des trois parties prenantes au projet. La NGS est connue pour son esthétisme de l’exotique et du voyage, son action pour la préservation de la nature et des cultures, mais aussi pour son activité commerciale et ses réseaux médiatiques ; la WFF pour ses actions caritatives préparant un monde meilleur (« aider les gens bien à faire des choses formidables ») ; et IBM pour son informatique mondialisée ».

Pour le mensuel d’opinion français, « donner tant d’importance à nos ‘liens’ ou à nos ‘différences’ génétiques avec tous les autres hommes, proches ou lointains, et leur attribuer une objectivité scientifique, n’est pas sans conséquence. Dans le contexte [de ce projet], où la migration est clairement mise en avant, les ‘liens’ qui nous relient à nos proches résulteraient d’une même histoire migratoire, tandis que les ‘différences’ construiraient a contrario le statut de l’étranger, celui qui a une histoire migratoire différente. En définitive, le produit génétique vendu par le projet génographique conforte l’acheteur, sur des bases scientifiquement fragiles, dans son appartenance identitaire à un groupe proche et, par conséquent, contribue à le démarquer des groupes différents ».

Unicité de l’espèce ou critères génétiques différenciants ?

Ecrit par Pierre Darlu, directeur de recherches au CNRS, l’article du Monde Diplomatique insiste enfin sur le fait que plusieurs anthropologues et ethnologues ne se sont pas privés de critiquer « vertement » ce projet génographique, en soulignant aussi bien ses limites méthodologiques que ses ambiguïtés : « mélange d’objectifs scientifiques avec des intérêts commerciaux, confusion entre un projet collectif et une mise en œuvre propre à satisfaire les désirs individuels d’histoires généalogiques, entre une forme de générosité altruiste envers les peuples et quelques suspicions de domination culturelle, entre l’affirmation de l’unicité de l’espèce humaine et la recherche de critères génétiques qui nous différencient ».

N.B.

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