arabisation
Le conseil municipal de Tunis mené par Souad Abderrahim a voté à l'unanimité un décret régissant l’arabisation des enseignes de la capitale (AFP).

Pour de nombreux Tunisois, l’arabisation des enseignes de la capitale n’était pas « une urgence »

Le 31 décembre, le conseil municipal de Tunis a voté à l’unanimité un décret relançant l’arabisation des enseignes de la capitale. La réaction des Tunisiens a été très commentée par la presse internationale, comme Middle East Eye, qui observe qu’entre partisans et détracteurs, « les Tunisiens sont divisés, certains trouvant que l’idée reflète un respect de la nation, d’autres estimant que la ville a des priorités plus urgentes ». Existant depuis les années 1990, ce décret n’avait pas été correctement appliqué pendant des années, avant de tomber dans l’oubli.

Une question de « souveraineté nationale »

Sur sa page Facebook, le conseiller municipal Ahmed Bouazzi, membre du Courant démocrate et à l’origine de cette initiative, qualifie cette décision « d’historique ». « Dans mon discours adressé à la maire et ses conseillers, j’ai évoqué l’absence des enseignes en langue arabe au centre-ville de Tunis, ce qui remet en question l’indépendance du pays. L’indépendance a eu lieu en 1956, mais la France voulait enraciner sa langue en Tunisie, qui lui garantissait le contrôle économique, culturel, intellectuel, politique, plus que la présence de l’armée sur ses terres », a-t-il affirmé dans une publication postée sur son compte Facebook.

في تونس العاصمة صوت المجلس البلدي يوم 31 ديسمبر 2018 استجابة لمبادرة من الدكتور احمد بوعزي على اصدار قرار بلدي يجبر…

Publiée par ‎Ahmed Bouazzi – د. أحمد بوعزّي‎ sur Jeudi 3 janvier 2019

Selon lui, c’est la question de l’identité nationale qui prime. « Un Etat qui a sa souveraineté, son drapeau, doit avoir aussi sa propre langue », argumente-t-il à Middle East Eye. « J’ai remis cette décision au goût du jour parce que la Constitution dans son article 39 [selon lequel l’Etat doit veiller à enraciner l’identité arabo-musulmane et à ancrer, soutenir et généraliser l’utilisation de la langue arabe] appelle à généraliser et à répandre la langue arabe, la langue officielle du pays. Ensuite, poursuit-il, tous les Tunisiens ne savent pas lire en français ou en anglais. Il ne faut pas qu’ils se sentent marginalisés. Le touriste voyage pour découvrir un autre pays, une autre culture. Il doit s’imprégner de la culture, de la langue du pays qu’il visite. »

Motez Bellakoud, lui aussi membre du Courant démocrate, dit approuver l’initiative du conseiller municipal, estimant que la langue arabe fait partie de l’identité tunisienne. Il estime que l’arabisation des enseignes est un préalable nécessaire à une émancipation vis-à-vis de l’héritage colonial.

« Ta langue est une partie de ton identité et non une exclusion du monde. Le combat pour l’arabisation est un combat de la conscience de la libération, plus important que l’arabisation des enseignes. Est-ce normal qu’après 62 ans d’indépendance, des rues soient encore baptisées du nom du colonisateur ? Si on a l’espoir de faire renaître ce pays, cela doit toucher à tous les petits détails de notre quotidien, de l’administration aux sciences », explique-t-il sur Facebook. La France cherche bien à « assurer la primauté de l’usage des termes français traditionnels face aux anglicismes », rappelle Laroussi Amri, un internaute. « Le rôle des autorités nationales consiste à protéger le patrimoine national contre les attaques. »

لغتك هي جزء من هويتك و ليست إنغلاقا عن العالم معركة التعريب هي معركة وعي تحررية أكبر من تعريب واجهة المحلات التجارية ….

Publiée par Motez Bellakoud sur Samedi 5 janvier 2019

Slim, un internaute d’El Menzeh cité par le MEE, estime lui que l’identité arabo-musulmane ne se concrétisera pas par la traduction d’enseignes, mais plutôt par une révolution industrielle, culturelle, ou scientifique, afin de faire traduire cette identité par des actes forts de progrès et faire qu’on en parle dans les pays occidentaux. « Où est l’exploit de traduire le nom de la marque allemande Mercedes, par exemple ? Aujourd’hui, nous ne sommes connus que par les terroristes que vous envoyez combattre au nom de l’islam », a-t-il expliqué. « Pour ancrer ton identité, il faut que tu sois un exemple, par une révolution industrielle, culturelle, scientifique, militaire, environnementale… et que tu sois connu grâce à tes réalisations, dont tu seras fier et dont on parlera sur CNN et le Washington Post. »

Car depuis mai dernier, les habitants de Tunis attendent de voire des réalisations concrètes capables d’impacter leur quotidien “alors qu’ordures et déchets envahissent les rues” et que “les trottoirs restent occupés par des étals anarchiques”, commente encore MEE.

Préserver le patrimoine national des attaques

Selon Ahmed Bouazzi, l’un n’empêche par l’autre. Après ce même conseil municipal, près de quinze décisions ont été prises au sujet de différents sujets tels que la propreté et les espaces verts, a-t-il assuré.

Pour l’heure, certains se demandent comment pourra être mis en oeuvre ce décret au sein des commerces de la ville. Saloua, propriétaire d’une pâtisserie à Tunis, se demande ainsi si la municipalité va prendre en charge les frais requis par la mise en place des nouvelles enseignes. « Je n’ai aucun souci avec l’arabisation des enseignes de ma boutique, ce qui me préoccupe, c’est plutôt de savoir combien cela va coûter. Ou encore, de devoir changer la charte graphique sur laquelle j’ai beaucoup travaillé », a-t-elle expliqué à MEE.

La polémique suscitée par ce décret a fait ressurgir un autre débat, celui sur la question identitaire, initiée par le mouvement Ennahdha, qui a remporté la plupart des sièges lors des élections municipales. Fathy Laâyouni, d’Ennahdha, élu maire du Kram, a par exemple refusé l’abolition de la circulaire obligeant un non musulman à se convertir à l’islam en cas de mariage avec une Tunisienne.

Souad Abderrahim, première femme élue maire de Tunis, dont l’élection a été très commentée, essuie depuis son arrivée à la tête de la mairie les moqueries des Tunisiens sur Internet. “Ces derniers ont par exemple énuméré les réalisations fictives de la mairie après la publication d’une photo partagée sur les réseaux sociaux montrant Souad Abderrahim inaugurer une poubelle, de fabrication 100 % tunisienne, don de la part d’une association à la municipalité, avec à ses côtés le gouverneur de la ville de Tunis”, conclut Middle East Eye.

 

N.B., avec Middle East Eye

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