Moktar Mahouli/AFP/Getty Images

Pourquoi l’armée tunisienne se range souvent du côté des manifestants (Washington Post)

La question de savoir pourquoi certaines forces armées répriment les manifestants alors que d’autres se rangent à leurs côtés a suscité un regain d’intérêt depuis les mouvements sociaux nés dans le monde arabe. Ces dernières semaines, les forces armées algériennes et soudanaises ont abandonné leurs dirigeants face aux manifestations, alors que les Etats-Unis n’ont pas réussi à convaincre les Vénézuéliens d’en faire de même. Ces événements ont amené les spécialistes à décrypter les facteurs qui influent sur la défection ou la loyauté des militaires, tels que les intérêts matériels des officiers ou les offres d’immunité pour les violations passées, analyse Sharan Grewal, chercheur postdoctoral à la Brookings Institution et Professeur au College of William & Mary, dans les colonnes du Washington Post.

Dans sa tribune publiée par le quotidien américain The Washington Post, M. Grewal indique que des enseignements supplémentaires peuvent être tirés de l’expérience de la Tunisie. « En 2011, des manifestations de masse ont renversé le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali. Tandis que des comptes-rendus suggèrent que Ben Ali n’a pas demandé à l’armée de tirer, la plupart des personnes croient que l’armée aurait de toute façon refusé de le faire si on le lui avait demandé. Plus explicitement, en mai 2017, le président Beji Caid Essebsi a demandé publiquement à l’armée de défendre un site pétrolier à Tataouine […]. Dix jours plus tard, les militaires ont laissé les manifestants entrer par effraction et arrêter la pompe à huile », rappelle-t-il. Alors, « pourquoi l’armée tunisienne se range-t-elle régulièrement du côté des manifestants ? » interroge-t-il.

C’est dans un article d’International Studies Quarterly que Sharan Grewal a examiné cette question en interrogeant 72 officiers supérieurs à la retraite. Lors du sondage, le chercheur a notamment demandé aux officiers quelle serait leur réaction si on leur ordonnait de tirer sur les manifestants. Deux facteurs sont apparus comme pouvant être « des prédicteurs significatifs de défection », explique-t-il.

Une question identitaire

Le premier d’entre eux était l’identité des officiers. La majorité des militaires tunisiens, en particulier ceux issus des rangs inférieurs de l’armée, sont recrutés dans les régions intérieures du pays. Pendant des décennies, ces régions ont été négligées par rapport aux territoires centraux et côtiers et ont donc été à l’origine de nombreuses manifestations, « comme à Sidi Bouzid en 2010-2011 et à Tataouine en 2017 ». Venant des mêmes régions de l’intérieur, les membres de l’armée tunisienne ont ainsi « tendance à adhérer aux demandes de leurs frères qui protestent », voire à sympathiser avec eux, fait valoir Sharan Grewal. Son enquête a révélé que les officiers originaires de l’intérieur du pays étaient presque deux fois plus susceptibles de se ranger du côté des manifestants que les officiers provenant d’autres régions, notamment côtières.

« Plus généralement, ces résultats suggèrent que la composition de l’armée par rapport aux manifestants joue un rôle critique dans le choix de la défection. Les militaires ont peu de chances de réprimer les membres de leur propre groupe – qu’il s’agisse d’un groupe ethnique, régional ou idéologique – et inversement, ils sont plus susceptibles de réprimer un groupe externe », écrit-il encore.

Intérêts et corporatisme

Au-delà de sa composition, les intérêts de l’armée constituaient le deuxième facteur prédictif de la défection dans l’enquête du chercheur américain. Celui-ci note que l’armée tunisienne a été historiquement marginalisée par rapport au ministère de l’Intérieur, ses membres souffrant de salaires plus bas, d’équipements délabrés et de peu d’influence sur la politique. « Bien que beaucoup de choses se soient améliorées après la révolution, les officiers continuent de rechercher une influence accrue sur la politique de sécurité nationale », ajoute-t-il. Dans son enquête, les officiers qui n’étaient pas satisfaits du niveau d’influence politique que leur accordait le gouvernement se sont dits « nettement plus favorables à la défection ». Ces résultats suggèrent que les officiers militaires se soucient non seulement de leurs intérêts matériels, mais également de leur pouvoir politique – en l’occurrence, de leur influence politique.

En bref, la composition de l’armée tunisienne et ses « intérêts corporatifs » ont probablement façonné son positionnement sur la question de la répression des manifestations. « Ces résultats sont de bon augure pour la démocratie naissante en Tunisie, car ils suggèrent que les futurs présidents ne seront pas en mesure de compter sur l’armée pour la répression », assure-t-il. Tandis qu’un futur homme fort pourrait théoriquement renforcer les intérêts économiques de l’armée dans le but de l’orienter dans le sens d’une politique sécuritaire répressive, la composition « identitaire » de l’armée est, elle, « plus difficile à modifier ». Sharan Grewan souligne aussi que les régions côtières étant les « fiefs électoraux des partis contre-révolutionnaires », les forcer à envoyer leurs fils dans l’armée serait logiquement un « suicide politique ». Et avec une armée principalement recrutée dans les régions de l’intérieur, les élites côtières seront moins en mesure d’initier un revirement violent vers l’autocratie.

Implications pour l’Algérie

Ces découvertes aident également à mieux comprendre d’autres cas de défection militaire. « Prenons l’exemple de l’Algérie voisine, poursuit le chercheur, où l’armée a abandonné le président Abdelaziz Bouteflika le mois dernier face aux manifestations de masse contre son régime. Cette défection était quelque peu surprenante, car Bouteflika avait largement satisfait les intérêts de l’armée. Sur le plan politique, les militaires ont régné en coulisses et ont profité matériellement d’un budget croissant et de la corruption. »

La composition de l’armée algérienne par rapport aux manifestants peut aider à expliquer son comportement. L’armée algérienne a toujours eu un penchant séculier et pro-arabe, ce qui lui a permis, selon M. Grewal, de réprimer les groupes marginaux : islamistes dans les années 1990 et kabyles berbères dans les années 2000. Mais les manifestants d’aujourd’hui sont représentatifs de la composition diverse de la société : arabe et berbère, islamiste et laïque. « L’armée algérienne a beaucoup plus de mal [aujourd’hui] à réprimer de telles manifestations [car les frères et sœurs] de ses membres se trouvent peut-être dans la foule », fait-il remarquer.

Le défi actuel pour l’Algérie consiste dans la nature que prendra la tournure des revendications sociopolitiques. Tant que le mouvement en faveur de la démocratie restera unifié et mobilisé, l’armée continuera à « avoir du mal à réprimer » de telles manifestations de grande envergure. Mais si le mouvement en faveur de la démocratie se fragmente, peut-être à la suite des élections, « le régime pourra peut-être [présenter] les manifestants comme étant un groupe plus restreint – composé d’islamistes ou de berbères, par exemple. Il deviendra alors beaucoup plus probable que l’armée algérienne s’engage dans un processus de répression », conclut Sharan Grewal.

N.B.

A voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A ne pas manquer