Printemps arabes et interventions étrangères

Printemps arabes et interventions étrangères

0
PARTAGER

Moncef  Larbi, ancien ambassadeur

Les épreuves que traversent actuellement de nombreux pays arabes ont des racines profondes et résultent principalement de l’accumulation, pendant des décennies, des frustrations engendrées chez les peuples arabes par les erreurs et les excès de leurs dirigeants, souvent autoritaires et incapables de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations.

Une hirondelle ne fait pas le printemps

Le déclenchement en 2011 d’une vague de soulèvements populaires, que d’aucuns appellent « révolutions » et que d’autres qualifient, à tort, de « printemps arabe » constitue l’aboutissement de ces frustrations. Cet événement majeur a fait naitre l’espoir de voir ces peuples inaugurer une nouvelle étape de leur histoire à la faveur de laquelle ils pourraient accéder à des conditions de vie digne, dans la paix, la liberté et la démocratie. Six ans plus tard, le bilan que l’on peut faire de ce « printemps » n’est pas franchement à la hauteur des espérances et l’enthousiasme du début a cédé le pas au doute et à la déception. La Tunisie qui a initié la première expérience en ce domaine a su éviter tous les écueils et a réussi à s’engager sur la voie d’une transition démocratique, pacifique et prometteuse certes, mais qui nécessite d’être consolidée par des résultats tangibles tant dans les domaines économique et social que dans celui de la bonne gouvernance. Cependant une hirondelle ne fait pas le printemps et le cas de la Tunisie demeure l’exception. Ce que l’on constate, en effet, c’est que la plupart des autres pays touchés par ce « printemps » ne cessent depuis lors de sombrer dans l’instabilité, le terrorisme et la violence.  C’est le cas notamment de la Syrie et la Libye qui connaissent des situations catastrophiques, ainsi que du Yémen qui se trouve embourbé dans un conflit fratricide meurtrier, dans l’indifférence quasi générale des opinions publiques  et des médias.

Aspirations légitimes et changement de régimes par la force

Les aspirations et les revendications légitimes des populations et leur volonté de changer l’ordre des choses existant ont, sans aucun doute, joué un rôle déterminant dans le déclenchement de ce vaste mouvement de contestation et de révolte populaires. Il n’en demeure pas moins vrai que les interventions directes et indirectes de puissances étrangères y ont aussi joué un rôle non négligeable et ont contribué souvent à attiser et à amplifier les tensions et les conflits qui en ont résulté.
Il est, certes, du devoir de la communauté internationale de se montrer solidaire des peuples qui luttent contre l’oppression, de soutenir leurs revendications légitimes, et d’aider à la concrétisation de ces objectifs par des moyens pacifiques, dans toute la mesure du possible, sans chercher toutefois à en tirer un quelconque profit. L’on ne peut s’empêcher, cependant, de s’interroger sur le sens de certaines interventions étrangères, faites au nom de ce devoir d’assistance, lorsque de telles interventions s’écartent des objectifs humanitaires dont elles se réclament, optent d’emblée pour la solution militaire et aboutissent à déstabiliser des États souverains et à accroitre la souffrance des victimes qu’elles sont supposées secourir. Des justifications morales et juridiques sont toujours invoquées à l’appui de ces interventions : élimination de menaces potentielles, lutte contre le terrorisme, responsabilité de protéger … Autant de motifs respectables en soi mais qui, en réalité, ne sont pas toujours exempts de calculs et d’arrière-pensées car l’expérience de ces dernières années nous a montré que l’objectif recherché à travers la plupart des interventions étrangères, aboutit généralement à mener une opération de changement de régime par la force (régime change), et à éliminer un adversaire dont on ne veut plus. Celui-ci aura été préalablement diabolisé à outrance et désigné comme l’«ennemi » à abattre.

L’Irak comme cas d’école

L’exemple de l’Irak constitue à cet égard un cas d’école. Ce pays a subi, en mars 2003, une invasion brutale sous le prétexte fallacieux qu’il détenait des « armes de destruction massive ».  Cette invasion a abouti à la décapitation de l’armée de ce pays, à la destruction de ses institutions et ses infrastructures et à l’élimination de ses principaux dirigeants. Pour G.W. Bush et les néo-conservateurs américains, pour Blair et Israël, l’Irak ainsi débarrassé de Saddam Hussein et de son régime et converti à la démocratie et aux lois du marché, devait cesser de représenter un danger et servir d’exemple à suivre pour tous les pays arabes de la région. En réalité, cette invasion devait, dans l’esprit de ses organisateurs, préluder au remodelage de l’ensemble de cette région dans le cadre d’un « Grand Moyen-Orient », plus conforme aux intérêts des États-Unis et de leur principal allié dans la région, Israël. Plus d’une décennie plus tard, l’Irak n’est pas devenu ce havre de prospérité, de paix et de démocratie, imaginé par G.W Bush.  Au contraire, aujourd’hui, l’Irak est un pays appauvri, en proie à des clivages ethniques et confessionnels, au terrorisme aveugle et à une profonde instabilité.

La démocratie, comme panacée

L’exemple de la Libye constitue un autre cas typique de ces interventions faites au nom des principes humanitaires et qui aboutissent au final à des catastrophes dont pâtissent principalement les peuples auxquels on prétend porter secours. C’est ainsi que des puissances occidentales, en l’occurrence, la France de Sarkozy et le Royaume-Uni de Cameron ont, avec l’aval et le soutien des États-Unis, mis à contribution le Conseil de sécurité de l’Onu et fait adopter la Résolution 1973 (dont elles ont détourné la portée) puis utilisé les capacités militaires de l’Otan pour éliminer Kadhafi et son régime, sans avoir prévu une solution de rechange, ni pris le soin d’élaborer un scénario de sortie de crise. Du même coup ce pays se trouve, depuis six ans, pris dans l’engrenage du terrorisme, livré à la guerre civile, à la destruction et au pillage.
« Le changement de régime par la force devait, en Irak comme en Libye, importer la démocratie dans les fourgons armés. Résultat des États faillis tombent aux mains de factions instables ou d’un pouvoir sectaire qui remplace pas à pas une oppression par une autre, dans l’organisation de l’armée et de l’administration» . i
Dans le cas de la Syrie les enjeux sont plus nombreux et plus cruciaux et les dégâts occasionnés sont considérables. État laïque occupant une position stratégique au cœur du Moyen-Orient, doté d’un régime autoritaire et répressif certes, méfiant vis-à-vis de l’Occident et opposé à toute normalisation avec Israël, la Syrie était devenue au fil du temps, la cible privilégiée de ses nombreux détracteurs aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Le déclenchement des « printemps arabes » en 2011 a agi comme un détonateur et, ce qui était au départun soulèvement interne opposant un régime dictatorial à une partie de la population et qui aurait pu trouver sa solution dans un cadre national, comme cela fut le cas en Tunisie, s’était transformé en un conflit meurtrier de dimension internationale auquel participent des protagonistes venus de tous les horizons : acteurs locaux et étrangers, groupes terroristes de toutes obédiences et de toutes nationalités, puissances régionales et puissances extérieures à la région dont les motivations et les intérêts sont différents ou même contradictoires :
• Abattre Bachar El Assad et son régime pour l’opposition syrienne et la coalition occidentalo-arabe qui la soutient ;
• Créer un État islamique à cheval entre la Syrie et l’Irak pour Daech ;
• Constituer une zone de sécurité sous contrôle turc au nord de la Syrie et contrecarrer les velléités indépendantistes kurdes pour Ankara ;
• S’opposer à l’expansion de l’influence iranienne dans la région pour l’Arabie saoudite et le Qatar.
Autant de considérations et de calculs qui sont éloignés des véritables intérêts du peuple syrien.
Le recours systématique à la force pour résoudre des conflits internes qui sont d’ordre politique ou pour imposer la démocratie et le respect des droits de l’homme, que l’on feint de considérer comme une panacée, est une tentation à laquelle certaines puissances occidentales ont cédé trop facilement ces dernières années, sans chercher à explorer d’autres voies comme la diplomatie, la médiation et la négociation. Dans les cas de l’Irak, de la Libye et de la Syrie, le recours à la solution militaire a abouti à la déstabilisation de ces pays qui mettront encore longtemps à se relever et n’a fait, au bout du compte, que profiter aux terroristes de tous acabits, aux fabricants et marchands d’armes, au détriment des peuples concernés.

Moncef LARBI

i : Dominique De Villepin, Le triple échec du recours à la force, Le Monde 19.06.2014

Pas de commentaires

Laisser un Commentaire