Maghreb
Des migrants subsahariens se sont grimés pour célébrer la culture et le folklore africains dans le centre de rétention libyen d’Al-Hamra, dans la région de Gharian, près de Tripoli, en février 2018. MAHMUD TURKIA/AFP.

Racisme : « Comment le Maghreb en est-il venu à rejeter son africanité ? » (Le Monde)

Une tribune de l’historien tunisien Salah Trabelsi publiée sur le journal français Le Monde revient sur les bouleversements politiques qui ont secoué le Maghreb ces dernières années. Parmi eux figure la question « refoulée » qui concerne la situation des Noirs dans cet espace spécifique de l’Afrique. Un sujet qui, durant des décennies, a été « biffé de l’histoire commune ».

Déconsidération chronique des Noirs

« Qu’ils en soient natifs ou non, les Noirs au Maghreb font l’objet d’une déconsidération doublée de discrimination. Contrairement au reste de la population, ils sont les seuls à être perçus comme l’incarnation d’un groupe exogène, repérable à des caractéristiques ethniques et socioculturelles présumées distinctes », explique l’historien tunisien. Celui-ci souligne une contradiction dans cette relégation de la partie noire de la population maghrébine : « Le plus surprenant, c’est que cette assertion prend le contre-pied d’une autre opinion commune, selon laquelle l’Afrique du Nord serait le réceptacle d’un peuplement disparate et bigarré, une terre de migrations et de métissage. »

Cette représentation des Noirs a été à l’origine d’un « système de hiérarchisation et de catégorisation paradoxale » car elle a abouti à une vision qui tend à « faire du Maghrébin à peau noire l’archétype de l’altérité ». Or ce cliché s’est aujourd’hui incrusté dans les mentalités et a provoqué une « dissociation névrotique des identités » : deux types d’affiliation politique et ethnosociologique, l’une africaine, l’autre arabe et musulmane.

« Stocks idéologiques »

Salah Trabelsi souligne la confusion opérée entre ces deux catégories, qui relèvent pourtant de deux champs différents, l’un religieux, l’autre ethnolinguistique. « Rappelons que la majeure partie des musulmans n’est pas arabophone. D’ailleurs, malgré le mythe de la sacralité de la langue arabe, ni l’Iran ni la Turquie, pourtant très proches du berceau de l’arabité, n’ont à aucun moment de leur histoire revendiqué une commune filiation avec les Arabes. Il en est de même du Sénégal, ou de l’Indonésie, qui compte le plus grand nombre de musulmans au monde », indique-t-il.

Comment les Etats du Maghreb en sont-ils arrivés à revendiquer « avec zèle » cette parenté avec l’arabité et à rejeter avec force leur africanité ? L’historien rappelle la manière avec laquelle l’islam s’est imposé cinq ou six siècles après la conquête de l’Afrique du Nord, « non sans mépris envers les Berbères ». En effet, « aux yeux des premiers conquérants arabes, les Berbères étaient un peuple vil, fruste et sauvage ».

Pour expliquer l’abandon de l’identité afro-berbère, l’historien invoque aussi la littérature arabe classique, qui présente un réservoir d’informations « éclairantes sur la rhétorique de l’altérité à travers l’Histoire ». « Ces stocks idéologiques, réactualisés selon les problématiques politiques et sociétales du moment, ont traversé le temps et continuent de façonner les esprits », explique M. Trabelsi.

Négation de soi

Un des exemples les plus éclairants de la négation de soi est celui raconté par l’historien kairouanais du XIe siècle, Abu Bakr Al-Maliki. Salah Trabelsi le résume ainsi : « Dans Jardins des âmes (Riyad Al-Nufus), il dresse une série de biographies consacrées aux saints et aux grands lettrés de Tunisie. L’un des personnages, Al-Buhlul b Rashid Al-Ra’ini, un juriste et saint homme, vénéré pour sa piété et sa dévotion, était épouvanté d’appartenir à la multitude chamitique, déchue et flétrie. En effet, selon une vieille tradition musulmane, Cham, l’un des trois fils de Noé, était à l’origine un homme blanc, doté d’un beau visage et d’une allure fort agréable. Mais Dieu changea sa couleur à la suite de la malédiction prononcée par son père. Une partie de sa descendance s’établit en Inde, en Afrique et au Maghreb. C’est cette dernière lignée qui serait à l’origine des coptes d’Egypte et des Berbères. Inquiet pour le salut de son âme, Al-Buhlul vivait dans la hantise constante et effrayante de la disgrâce du Seigneur, jusqu’au jour où il apprit qu’il n’était pas de souche berbère : ‘Alors, pour remercier Dieu, il organisa un somptueux festin auquel il convia tous ses amis et proches.’ »

D’autres récits montrent le caractère prégnant dans la culture arabe d’une « négrophobie doctrinale, agrémentée d’une haine de soi ». La noirceur de peau a toujours constitué, selon la plupart des exégètes musulmans, « un défaut inacceptable et ce au même titre que tous les autres vices rédhibitoires pour accéder au pouvoir suprême ». L’historien cite ainsi Ibn Khaldun, l’auteur de la Muqaddima, qui a souligné dans ses écrits « l’extravagance des inventions sans fondement de certains généalogistes qui font descendre de la péninsule Arabique les ancêtres des Berbères, manière de ‘blanchir’ leur origine ».

Anthropologie désuète

Or ce sont ces mêmes réservoirs idéologiques de « représentations stéréotypées » qui continuent à modeler les choix des dispositifs éducatifs actuels, poursuit l’historien. « Il suffit de jeter un coup d’œil sur le contenu des ouvrages du collège ou du lycée pour se rendre compte des dommages irréparables causés par la référence quasi constante à ces vieux topos, hérités d’une anthropologie médiévale, imaginaire et désuète. »

Pour lui, si les éléments cités n’expliquent pas l’exacerbation actuelle des discriminations dans les pays du Maghreb, il s’agit quand même d’un détour qui permet d’expliquer « la source des préjugés et la mise en place des marqueurs d’une hiérarchie imaginaire des identités biologiques et socioculturelles ».

La Tunisie, terre de paradoxes

Les récits scandaleux de vente aux enchères de jeunes Subsahariens en Libye et les affreux témoignages d’agressions violentes et parfois meurtrières contre des Noirs montrent « l’étendue des ravages qui affectent toutes les sphères de la vie sociale, que ce soit en Libye, au Maroc, en Algérie ou en Tunisie ». Pour lui, la Tunisie, « terre de paradoxes », tente pourtant de faire figure d’exception. Berceau des « printemps arabes », ce pays avait été en outre le premier Etat de la région à abolir, en principe, l’esclavage en 1846, rappelle l’historien.

Des préjugés qui se multiplient

L’une des caractéristiques marquantes de l’histoire des pays arabes est celle d’une « extrême durabilité des formes de servitude et d’esclavage ». Les esclaves noirs ont été les derniers à obtenir leur émancipation, « bien après celle des esclaves mamelouks, européens et circassiens ». La lenteur de ce processus toujours inachevé explique, en partie, « l’émergence tardive de la question des inégalités sociales et raciales ». « Par ailleurs, l’extension des violences racistes montre à quel point les préjugés, que l’on croyait appartenir à un temps révolu, continuent de proliférer. Manifestement, le problème est encore d’actualité. Aujourd’hui comme hier, la persistance des inégalités sociales et raciales fait obstacle à l’accès aux libertés publiques et citoyennes », prévient Salah Trabelsi.

N.B.

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