Radhi Jâzi (1927-2020), un savant humaniste au service de la culture scientifique tunisienne.

Ancien Président de l’Ordre des Pharmaciens, Fondateur de la 1ère Pharmacie d’officine de Tunisie, Professeur à la Faculté de Pharmacie de Monastir et à l’Institut Supérieur de la Magistrature, Co-fondateur de la Société Tunisienne des Sciences Pharmaceutiques et de la Société Tunisienne d’Histoire de la Médecine et de la Pharmacie, l’un des plus célèbres pharmaciens d’officine tunisiens Radhi Jâzi s’est éteint, le 27 juillet 2020. Un hommage lui a été rendu à l’Académie des Sciences, des Lettres et des Arts, Bait al-Hikma, le 14 septembre, à l’occasion du 40ème jour de sa disparition.

Radhi Jâzi, un pionnier

Né à Nabeul le 28 septembre 1927, Radhi Jâzi, frère aîné de feu Dali Jâzi – ancien ministre de la santé et de l’enseignement supérieur tunisien – a, après avoir suivi une scolarité au collège Sadiki à Tunis, mené des études de Pharmacie sanctionnées par l’obtention du diplôme d’état de pharmacien à Paris en 1954.

Radhi Jâzi était un pionnier. A l’instar de son grand « maître » Ibn al-Jazzâr quelques siècles auparavant, il créa la première officine en Tunisie, en 1955 à Houmt- Essouk, île de Jerba. Au-delà de sa qualité de praticien, il se passionne pour l’histoire de la médecine et de la pharmacie arabes, et obtient son Doctorat en Pharmacie avec pour sujet : «Contribution à l’histoire de la pharmacie arabe : falsification et contrôle des médicaments pendant la période arabe », à l’Université de Strasbourg en 1966. Il s’installera définitivement à Tunis où il a exercé de 1961 à 2007.

Pionnier également dans le domaine du droit de la santé et de la législation pharmaceutique, il fut le premier enseignant de cette discipline à la Faculté de Pharmacie de Monastir (1978-1988) et dispensa également un cours de législation des substances toxiques à l’Institut Supérieur de la Magistrature. Il contribuera à structurer la législation pharmaceutique du pays à travers l’adoption de nombreux textes juridiques notamment le Code de déontologie pharmaceutique (1973). Soucieux de la diffusion et de la transmission des savoirs et des résultats des travaux de recherche, il a co-fondé (avec Moncef Zmerli) la 1ère et unique revue pharmaceutique en Tunisie « Essaydali » en 1981, hébergée par la Société des Sciences Pharmaceutiques dont il a été membre et au sein de laquelle il organisait  les Manifestations Scientifiques Pharmaceutiques depuis la 1ère session en 1984 jusqu’en 1992. Et en promoteur de l’histoire de sa discipline, il a co-fondé avec Ahmed Dhiab et Feu Sleiam Ammar ce qui devait s’appeler « Société Tunisienne d’Histoire de la Médecine » à laquelle il a tenu à ajouter « et de la Pharmacie », dont il est resté Président d’honneur ; il a par ailleurs assuré un cours d’histoire de la Pharmacie à la Faculté de Monastir entre 1998 et 2001.

Son riche parcours ne s’arrête pas là. Il a été Président du Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens de 1973 à 1976, Président Honoraire de la Société Tunisienne des Sciences Pharmaceutiques de 1980 à 1988 (et Président d’honneur), et membre d’un grand nombre de sociétés savantes à l’échelle régionale arabe et internationale : Président de l’Union des Pharmaciens arabes, membre correspondant de l’Académie Nationale de Pharmacie de France, membre de la Société Française d’Histoire de la Pharmacie et de l’Académie Internationale d’Histoire de la Pharmacie et Vice-président de la Société Internationale d’Histoire de la Médecine.

Radhi Jâzi, le militant

L’éminent scientifique était aussi un fervent nationaliste et un patriote. Pendant sa scolarité, le jeune Radhi Jazi a milité au sein de l’UGET, côtoyé les futurs leaders politiques du pays et a beaucoup fréquenté Hédi Chaker. Dans les années 1950 à Paris lorsqu’il militait au sein de l’association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord, il s’engagera avec ses camarades auprès de Bourguiba. Au lendemain de l’indépendance, il préféra s’éloigner des hautes sphères du pouvoir.

Radhi Jâzi, un historien de la Pharmacie arabe au rayonnement international

Sa passion pour l’histoire de la médecine et de la pharmacie arabes a commencé très tôt dès ses études supérieures. En véritable archéologue de la médecine et de la pharmacie, il a scruté les sources, fouillé les manuscrits, procédé à l’édition et au commentaire d’un grand nombre d’entre eux.

Ses travaux ont démontré que, bien qu’étroitement liée à la médecine, la pharmacie était chez les savants arabes médiévaux une discipline autonome[1]. Des pharmacies indépendantes fleurissaient déjà à Bagdad, et une distinction nette entre saydala et tibb est révélée par les textes savants, ce qui amène le pouvoir à réglementer davantage la profession afin d’éviter fraudes et charlatanisme[2]. Radhi Jâzi illustre cela pour le Maghreb par la naissance avec Ibn al-Jazzâr d’un véritable « cabinet médical » constitué d’une salle d’attente (où riches et pauvres se côtoient sans priorité), un cabinet où a lieu la consultation avec parfois des prélèvements à analyser, et une officine située à l’extérieur du cabinet : à la fin de la visite, le médecin rédige une ordonnance à l’intention du pharmacien qui fournit les médicaments au patient (Rashîq était le pharmacien préparateur d’Ibn al-Jazzâr qui avait dans son officine 2 types de préparations : celles dites « officinales » déjà prêtes à l’avance, et celles dites ‘magistrales’ aux formules personnalisées selon les patients[3]).

Autre contribution de Radhi Jazi à l’histoire de la médecine et de la pharmacie, le traitement des manuscrits d’Ibn al-Jazzâr, notamment ceux du Livre VI de son Zâd al-Mussâfir – sur les maladies des organes génitaux[4] – qui ont permis de révéler des éléments disparus (ou du moins abrégés) de la traduction latine de Constantin l’Africain (1020-1087), qui avait omis les passages sur les contraceptifs et les abortifs, sujets gênants et tabous dans l’Europe chrétienne du XIe siècle. Ainsi, Radhi Jazi a pu montrer le rôle précurseur des médecins et pharmaciens arabes dans l’étude et la conception de traitements contraceptifs et abortifs – goudrons, alun, menthe, sabine prescrits par voie vaginale, buccale ou en fumigation. A ce propos, Radhi Jâzi et son collègue l’historien Jomaa Chikha avaient rappelé que ce sujet n’était pas tabou chez les médecins musulmans car l’Islam ne condamne pas la contraception et tolère l’avortement pendant les 16 premières semaines de grossesse (l’interdisant strictement ensuite) [5].

Aussi, et avec la collaboration d’Adel Omrani, l’édition, puis la traduction française du Kitâb al-Malikhûliya (De la mélancolie) a permis au non-arabisant de visualiser les apports concrets d’Ishâq ibn ‘imrân (IX-Xe s.) à la psychiatrie. En effet, ce médecin originaire de Samarra, ayant exercé à Bagdad, puis venu en 887 s’installer en Ifriqiyya y fonder l’école de Kairouan, a apporté de nombreuses innovations dans le domaine de l’étiologie et de la symptomatologie de la maladie, il a « esquissé les grandes lignes du diagnostic et de l’éventail thérapeutique du trouble bipolaire (soutien, correction cognitive, physiothérapie, soins hygièno-diététiques et médicamenteux »[6]).

Ishâq ibn ‘imrân ne propose pas d’explication surnaturelle à la mélancolie, mais une explication mécanique : la bile noire remonte au cerveau. « Ce lien entre émotion et cerveau n’avait pas été fait par Galien, c’est là l’un des grands apports de la médecine arabe, penser comment les émotions, venues du cœur, peuvent toucher le cerveau et l’âme »[7]

Rappelons que l’ouvrage Kitâb al-Malikhûliya (De melancholia) avait été traduit en latin par Constantin l’Africain (1020-1087), mais que ce dernier se l’était approprié ; la supercherie n’a été révélée que plus tardivement.

Ainsi, la contribution majeure du Pr. Radhi Jazi à l’histoire de la médecine et pharmacie arabes – et à l’histoire des sciences en général – a été d’apporter un éclairage nouveau autour de l’école de médecine arabe médiévale de Kairouan dans laquelle se sont illustrés Ishâq ibn ‘imrân (IX-Xe s.), son disciple Ishaq ibn Suleymân al-Israili (830/50-932), médecin juif d’expression arabe, originaire du Caire mais ayant exercé à Kairouan, médecin du premier fatimide Ubaid Allah al-Mahdi (909) et à qui l’on doit de nombreux traités sur l’étude des fièvres (Kitâb al-Hummayât), des urines (Kitâb al-baul) et de la diététique (Kitâb al-adwiya almufrada wal-aghdhyâ),  et Abu Jaafar Ibn al-Jazzâr (898-980), qui a développé des savoirs médicaux importants à travers des traités sur la santé du voyageur, sur les maladies de l’estomac et les maladies des enfants et des personnes âgées (pédiatrie et gériatrie).

Les manuscrits médicaux édités par Radhi Jâzi (éd. Tunis, Beit al-Hikma)

  • (avec M. Souissi) Ibn al-Jazzâr, Zâd al-Mussâfir, 3 premiers livres, 1986, et (avec F. Asli et J. Chikha) texte complet, 1999
  • (avec F. Asli) Ibn al-Jazzâr, Traité des parfums et des essences, Tunis, 2007,
  • (avec F. Asli) Ibn al-Jazzâr, Traité de la médecine des pauvres et des déshérités, 2009,
  • (avec F. Asli) Ibn al-Jazzâr, Traité de la médecine des personnes âgées et de leur hygiène de vie, 2009,
  • (avec A. Omrani) Traité de la Mélancolie, (trad.fr A. Omrani, éd. Beit al-Hikma, 2009)

Hommages

L’Académie Tunisienne des Sciences des Lettres et des Arts Beit al-Hikma, dont le Pr. Radhi Jâzi était membre du Conseil scientifique depuis 2012, a rendu hommage à sa mémoire le 14 septembre dernier, jour de la commémoration du 40ème Jour de son décès. Cet événement a été promu par la Société tunisienne d’Histoire de la médecine et de la Pharmacie.

Madame Fatma Lakhdhar, Présidente de la Société et le Dr Hamza Essaddam, l’un de ses membres actifs, auteur de nombreuses publications sur l’histoire de la médecine en Tunisie[8], étaient présents et ont rendu au Professeur un vibrant hommage.

De nombreux témoignages de personnalités de la sphère médicale et pharmaceutique, comme la généticienne Habiba Chaabouni, l’ancien ministre de la santé Slaheddinne Sellami, l’ancien directeur Général de la direction de la pharmacie et du médicament, expert de l’OMS, Kamel Idir, le pharmacologue, expert en règlementation Amor Toumi, ainsi que les membres de l’Académie Essedik Jeddi, Ibrahim Ben M’rad et Jalel Abdallah n’ont pas manqué de rappeler à quel point la personnalité de feu Radhi Jâzi a été marquante et qu’il aura été un acteur décisif autant dans la pratique pharmaceutique que dans l’écriture de l’histoire des sciences médicales et pharmaceutiques de notre pays. Ses proches, ses collègues et amis sont revenus sur son long et riche parcours et ont tenu à saluer son érudition, son engagement politique, sa passion pour l’histoire et la philosophie des sciences qui l’ont fait s’enquérir autant sur le cheminement du savoir scientifique, médical et pharmaceutique que s’interroger sur l’éthique du saydalâni et du tabib, promouvant l’esprit critique et la réflexivité du chercheur rigoureux.

Ses qualités d’enseignant, de pédagogue, et enfin ses qualités humaines, sa générosité, son humilité et son soutien indéfectible aux jeunes générations de chercheurs qu’il a pu accueillir en stage et introduire auprès des sphères savantes à l’échelle internationale ont également été relevés par les intervenants.

Officier de l’Ordre de la République tunisienne en 1977, Chevalier de l’ordre National du Mérite en France, 1975. Citoyen d’Honneur de la ville de Kairouan en 1990, Radhi Jâzi aura écrit une page de notre savoir et une page de notre histoire savante, il aura mis la lumière sur des épisodes oubliés, voire méconnus. Il aura été le praticien rigoureux, le chercheur curieux, l’historien humble, portant un regard déférent aux anciens, défenseur de la perspective pluridisciplinaire dans la transmission des savoirs à travers l’ouverture des sciences médicales aux sciences humaines, et promoteur du patrimoine intellectuel de son pays.

[1] R. Jazi, « Contribution à l’histoire de la pharmacie arabe, organisation de la profession pharmaceutique. La dispensation du médicament », Medicina nei secoli, Arte e Scienza, 1995, 7, p. 195-215.

R.Jazi & K. Shehadeh, « Séparation de la Pharmacie et de la médecine », Revue d’Histoire de la Pharmacie, 1996, 312, p. 509-511

[2] R. Jazi & k. Shehadeh, op. cit. p. 509.

[3] R. Jâzi, Ibn al-Jazzâr, illustre figure de la médecine arabe à Kairouan au X siècle, Ouverture du 31ème Congrès National de Chirurgie, Tunis, mars 2010.

[4] Zâd al-Mussâfir (Le Viatique), Livre VI – Des maladies des organes génitaux par Abû Ja ‘fâr Ahmad ibn al-Jazzâr (284-369H/898-980 J.C). Texte établi, annoté et introduit par Radhi Jazi et Jomaa Cheikha. De l’histoire de la médecine arabe en Ifriqiyya, Tunis, Beit al-Hikma, 1999

[5] J. Ricordel, « Les maladies des organes génitaux selon Ibn al-Djazzâr, trad. fr par nos collègues pharmaciens tunisiens : Zâd al-Mussâfir, Viatique, Livre VI –  des maladies des organes génitaux par Abû Ja ‘far Ahmad Ibn al-Jazzâr (284-369H/898-980 J.C), Revue de l’Histoire de la Pharmacie, 95è année, N°359, 2008, p. 380-381

[6] Adel Omrani, Ishaq Ibn ‘Imrân, De la Mélancolie, éd. Radhi Jâzi, trad. Adel Omrani Tunis, Bait al-Hikma, 2009, p. 42.

[7] Florian Besson, « La mélancolie dans la médecine arabe médiévale », Compte-rendu de la Conférence de Pauline Koetschet, https://www.lesclesdumoyenorient.com/La-melancolie-dans-la-medecine-arabe-medievale-compte-rendu-de-la-conference-de.html voir également, P. Koetschet, « Médecine du corps, médecine de l’âme », Bulletin d’Etude Orientales, LVII, Damas, 2008.

[8] H. Essaddam, « Place de l’œuvre de Aziza Othmana dans l’histoire de la médecine en Tunisie », Tunisie médicale, 1998, 76, 10, p. 290-2

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