Réflexions sur un  » limogeage  » !

Quand on a été ancien diplomate de carrière, on ne peut rester insensible à une nouvelle comme  » le limogeage « d’un Ambassadeur, Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU !
Tout d’abord, bien que je sois, par principe, fermement contre la notion de  » petite et grande ambassade  » car comme le disait si bien le très célèbre diplomate autrichien Klemens Wenzel Metternich ( tour à tour Ambassadeur d’Autriche en France, Ministre des Affaires Étrangères et Chancelier d’Autriche qui avait été l’un des principaux négociateurs du Congrès de Vienne tenu du18 Septembre 1814 au 9 Juin 1815 ) ,  » l’importance d’une Ambassade ne dépend que de la compétence et du dynamisme des diplomates qui la composent  » , il y a néanmoins de rares Missions Diplomatiques qui émergent du lot !
Pour la Tunisie, nous pouvons en citer quatre :
La Représentation Permanente auprès des Nations Unies et nos Ambassades à Paris, Washington et Moscou ! C’est pourquoi l’on ne peut se permettre d’y nommer n’importe qui
( que ce soit en tant que chef de poste ou membres ) dans ces Missions et que ceux qui y sont nommés sont en droit de considérer cette affectation comme le couronnement mérité d’une belle carrière diplomatique !
Pour revenir à notre Représentation Permanente auprès des Nations Unies, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, elle nécessite la présence d’un personnel diplomatique plus étoffé que les autres , étant donné que l’ONU compte six Commissions(dont les travaux doivent être suivis à longueur d’année ) sans compter la réunion périodique de l’Assemblée Générale
( de Septembre à Décembre, chaque année ) et les réunions du Conseil de Sécurité ( considéré comme l’organe le plus important de l’ONU ) !
Quand il se trouve que la Tunisie a été élue membre non permanent du Conseil de Sécurité pour les années 2020 et 2021,c’est dire l’importance supplémentaire que revêt notre Représentation Permanente auprès de l’ONU et qu’il faut, à tout prix, veiller à sauvegarder ( car les Nations Unies à
New-York représentent la vitrine de toutes les nations du monde ) !
Compte tenu des très importantes données qui précèdent, le
 » limogeage  » de M.Kaïs Kabtani dérange pour les raisons suivantes :
– Son  » limogeage  » a lieu seulement après cinq mois de service.
– Il avait jusqu’ici donné entière satisfaction dans sa mission ! Il avait même présenté, avec son collègue français, un projet de résolution appelant à la cessation d’hostilités dans le monde entier, en cette période de Covid 19, qui a été largement soutenu et adopté au Conseil de Sécurité ! Cela lui avait même valu les chaleureuses félicitations de la Présidence de la République Tunisienne !
– Son  » limogeage  » fait suite à celui de son prédécesseur,
M.Moncef Baati, diplomate aguerri, qui aurait été
 » disgracieusement  » remercié, justement après cinq mois d’exercice ! On lui aurait reproché de ne pas avoir assez coordonné avec la Centrale à Tunis au sujet d’un projet de résolution concernant la Palestine et rejetant notamment
le  » pseudo  » Plan de Paix de Trump !
– Quand les « limogeages  » de deux diplomates chevronnés ont lieu à des dates aussi rapprochées ( On en est maintenant à la nomination de notre troisième Ambassadeur, Représentant Permanent à New – York en moins d’une année ! ) , on est enclin et en droit de se demander pas mal de questions et à essayer de comprendre ce qui s’est vraiment passé !
– Est – ce – que les deux personnes révoquées, qu’on croyait être vraiment des  » lumières  » dans leur domaine, se sont avérées être, en fin de compte, au – dessous de tout, rien que de la poudre aux yeux ? Ont – ils été mal choisis par ceux qui les ont nommé à ce poste ? Ou ceux qui les ont nommé,
l’ont – ils fait sous l’influence de conseillers mal avertis ?
Nous sommes en droit de connaître la vérité, la stricte vérité ! Et,de grâce, dispensez – nous de raisons non valables, que la logique ne peut accepter !
Comment peut – on reprocher à M.Moncef Baati, qui a toujours donné satisfaction dans l’accomplissement de ses fonctions, notamment en tant qu’Ambassadeur, Représentant Permanent de Tunisie auprès des Institutions Spécialisées des Nations Unies à Genève, de ne pas avoir assez coordonné avec la Centrale à Tunis à propos d’un projet de résolution ?
Comment peut – on d’abord féliciter M.Kaïs Kabtani puis tout d’un coup opérer un revirement total et l’accuser après coup
( je dis bien après coup ) de mauvaise gestion administrative et financière au sein de la Mission à New – York ?
Y a – t – il une Commission d’Inspection qui s’est rendue à
New – York et qui a confirmé ces accusations ( car dans la normale des choses, des inspecteurs sont envoyés pour enquêter et c’est seulement quand les accusations sont irréfutablement prouvées qu’elles peuvent être formulées) ?
On en est même, paraît-il, arrivé au point que les collègues de
M.Kaïs Kabtani à la Mission de New – York aient été remontés contre lui et encouragés à écrire des pétitions contre lui !
Comment ceci n’est apparu que soudain, juste après son
 » limogeage  » et surtout après sa réaction à son
 » limogeage  » ? Ou est-ce – que, comme le dit si bien notre dicton tunisien ,  » quand la vache s’écroule, pour la dépecer, les couteaux sont alors nombreux  » ? On est vraiment tenté de croire qu’il y a anguille sous roche !
Venons – en maintenant à la réaction de M.Kaïs Kabtani. Un brillant diplomate de 49 ans qui se retrouve, après le
 » limogeage  » de M.Moncef Baati, promu ( car il s’agit bien d’une promotion ) de son poste d’Ambassadeur à Addis-Abeba et Représentant Permanent auprès de l’Union Africaine ( de 2018 à 2020 ) au poste d’Ambassadeur, Représentant Permanent de Tunisie aux Nations Unies à New – York, comment voulez-vous qu’il accueille, après seulement cinq mois de brillants et loyaux services, son  » limogeage  » ou même sa mutation, par le biais des réseaux sociaux, à un poste de moindre importance ?
Voulez-vous qu’il le prenne avec un large sourire et avec une reconnaissance sans limites envers celui qui l’a décidé, de quelque niveau qu’il soit ? Mettez – vous bien à sa place ! Qu’est-ce – que vous auriez fait ?
S’il était demeuré à son poste d’Addis-Abeba, bien sûr, tout ceci ne serait point arrivé ! Je suis pratiquement certain qu’il n’avait pas demandé à être muté d’Addis-Abeba ! Cela ne veut pas du tout dire qu’il n’était pas extrêmement ravi de se retrouver chef de poste à New – York mais maintenant qu’il
y était, en reconnaissance de sa compétence et de sa spécialisation dans le domaine multilatéral, il n’était plus question, surtout au point de vue psychologique, de faire machine arrière ! Et c’est pour cela, je le suppose, que M.Kaïs Kabtani a eu cette violente réaction !
Analysons maintenant cette réaction de la façon la plus objective possible ! À mon avis, il est fort compréhensible qu’une personne qui reçoit ce genre de nouvelle par ce moyen peu orthodoxe, rentre dans une colère terrible !
Cependant, en tant que diplomate rompu à son métier, passé le premier moment de colère, il aurait dû se calmer lui – même et avoir une réaction différente !
Il aurait dû, toujours à mon humble avis, se donner ne
serait – ce que 24 heures de mûre réflexion et puis prendre une décision définitive car il s’agit d’un double enjeu d’importance : et la dignité de son pays ( au service duquel il est censé oeuvrer ) et son avenir personnel ! Et si, à l’issue de cette réflexion, sa décision était quand même de présenter sa démission de la diplomatie tunisienne ( ce qui constitue son droit le plus absolu et qui ne concerne que lui – même ) , il aurait alors dû en informer la Centrale par lettre strictement confidentielle dans laquelle il aurait pu protester ,à sa guise, pour le mauvais traitement dont il a été l’objet ! Car il n’aurait pas dû oublier que bien qu’il soit pratiquement arrivé au top de sa carrière, hiérarchiquement, il dépend toujours d’une Administration Centrale !
Et si jamais il n’est pas satisfait de l’éventuelle réaction de l’Administration Centrale, il a toujours le loisir d’avoir recours au Tribunal Administratif !
Il aurait pu aussi demander audience avec son nouveau Ministre et avoir une très franche  » explication  » avec lui !
En quelques mots, il aurait mieux valu que le problème soit circonscrit à un niveau exclusivement tuniso – tunisien !
La grossière et monumentale erreur a été de faire une déclaration intempestive à une agence de presse étrangère, en l’occurrence l’AFP, où il manque de respect au Chef de l’État tunisien !
Certains vont probablement me répliquer que le mal avec les observateurs étrangers était déjà fait puisque ces derniers, après les deux surprenants et successifs  » limogeages », avaient certainement dû se demander ce qu’il était arrivé à la Mission de Tunisie auprès de l’ONU qui avait, dans le passé, toujours brillé par son excellente renommée et son efficacité légendaire !
Je dois malheureusement avouer qu’une telle remarque serait fort justifiée mais je dois néanmoins souligner que par sa réaction incongrue, M.Kaïs Kabtani a encore  » empiré  » la situation qui n’était déjà pas reluisante !
D’autres me diront qu’il est facile de commenter à tête reposée, qu’on ne sent toute la portée extrêmement négative d’un problème que lorsqu’on y est soi – même impliqué !
Et puis, il y a le côté humain avec les transferts successifs, en un temps très réduit, de M.Kaïs Kabtani d’Addis-Abeba à
New – York puis de New – York vers Tunis ou éventuellement un autre poste et ses incidences psychologiques sur les membres de sa famille, et plus particulièrement sur la scolarité de ses enfants ! Cela est également vrai mais, encore une fois, ne justifie point le genre de réaction qu’a eue
M.Kaïs Kabtani qui aurait dû exclusivement suivre la  » filière hiérarchique  » !
Il y a lieu de relever que M.Moncef Baati et M.Kaïs Kabtani ont eu des réactions tout à fait différentes, suite à leurs
 » limogeages  » !
Le premier a su se contenir et se maîtriser en quittant la scène, sans tambour ni trompette ! Je suis cependant sûr qu’au fond de lui – même, il a été autant blessé que M.Kaïs Kabtani !
Le second, bien qu’il ne soit pas du tout ignorant de la notion
 » d’obligation de réserve  » ,a quand même, sous l’effet terrible de la colère, décidé de réagir violemment ! Il a dû se dire :
 » Au diable, l’obligation de réserve ! Je dois réagir proportionnellement à la profonde blessure que j’ai ressentie, advienne que pourra  » !
Cette différence dans les réactions est sans doute imputable à la  » sagesse  » de M.Moncef Baati résultant de son âge plus avancé !
Je voudrais souligner que l’objectif de ma présente publication n’était point de prendre partie pour tel ou tel protagoniste ! Je voulais essayer d’analyser le problème sous tous les angles possibles pour faciliter essentiellement la recherche d’une solution à de pareils cas à l’avenir, en évitant au moins les erreurs déjà commises jusqu’ici !
Car je suis fermement convaincu que de pareils incidents, dont la Tunisie n’a nullement besoin, auraient pu aisément être évités par toutes les parties concernées !
Je pense, en outre, que par cet incident fort regrettable, notre pays perd, en M.Kaïs Kabtani, une valeur sûre qui aurait pu être si précieuse et utile à la Tunisie ! Qui dit que sur sa lancée et vu son jeune âge, il ne serait pas devenu lui- même, un jour, chef de la diplomatie tunisienne ?
Il ne faudrait surtout pas que ces incidents laissent des séquelles auprès des missions diplomatiques tunisiennes et de leurs chefs !
Je souhaite bon succès et bon courage à M.Tarak El Adab, successeur de M.Kaïs Kabtani à la tête de notre Mission Diplomatique à New – York ! Je lui souhaite également de passer, sans perte et fracas, le cap des cinq premiers mois de son séjour professionnel à New – York ( car il ne faut point que cette  » période fatidique  » devienne une obsession ! ) et d’y poursuivre sa mission pour une durée raisonnable traditionnellement réservée aux Chefs de Missions à l’étranger !
J’espère, par ailleurs, que Si Othman Jerandi, diplomate de carrière, de nouveau à la tête du Ministère desAffaires Étrangères, puisse s’atteler sérieusement à la restructuration totale du Département qui est tombé si bas ( et notamment à l’élaboration d’un nouveau Statut juste et équitable garantissant les  » droits et devoirs  » de chacun ) afin d’éviter que des incidents de ce genre ne se reproduisent à l’avenir !

– MOHAMED MEDDAH –
( ancien diplomate )

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