Emira Dakhlia
Copyrights Orchestre symphonique tunisien

On a rencontré Emira Dakhlia, mezzo soprano et chef du chœur de l’Orchestre symphonique tunisien

Même quand elle ne fait que parler, une sorte de grâce enchanteresse se dégage de sa voix, dont la douceur est augmentée par l’accent spécial et rieur avec lequel elle parle français. Joueuse de piano dès l’âge de six ans, Emira Dakhlia, jeune Tuniso-Russe qui vit aujourd’hui en Tunisie après avoir reçu une formation musicale de haut niveau en Russie, a été dotée par la nature (et continue de l’être grâce à un travail aussi passionné qu’acharné) d’une voix saisissante de mezzo soprano, qui exige une forte maîtrise technique et un sens aigu de l’esthétique classique. La vie de cette jeune femme, par ailleurs éduquée très tôt à la « science » du théâtre, est donc, grâce non seulement à la richesse de son timbre vocal mais encore à son talent de comédienne qu’elle a tissés tous deux en Russie, étroitement liée à l’univers opulent de l’opéra classique, dont elle interprète régulièrement de grands titres exigeants, dont beaucoup de Rossini.

Elle n’en est toutefois pas moins attirée par le répertoire de la musique orientale, et Fairuz, en particulier, constitue pour elle un horizon, une figure incontournable dont elle souhaiterait reprendre sur scène quelques-unes des plus belles chansons. Pour l’heure, sa taille haute, ses cheveux imposants et plus encore l’enchantement que produit l’ondulation de ses cordes vocales lui valent d’avoir une présence sur scène qui produit immanquablement une grande impression sur le public, comme cela a été le cas lors du concert du nouvel an donné par l’Orchestre symphonique tunisien à la Cité de la Culture de Tunis, où cette jeune admiratrice de Maria Callas a été longuement ovationnée. Interview.

Le Diplomate Tunisien : Vous êtes chef du chœur de l’Orchestre symphonique tunisien depuis 2017, lauréate de plusieurs concours de chant lyrique décrochés dans plusieurs pays… Comment tout ça a commencé ?

‎Emira Dakhlia : Grâce à ma mère ! C’est elle qui m’a initiée au monde de la musique, qu’elle affectionne particulièrement, comme d’ailleurs la plupart des Russes pour qui l’étude de la musique est aussi importante que celle des plus grandes disciplines scientifiques. Dès l’âge de six ans, je me suis inscrite dans un cours de piano très couru dans une école musicale après avoir réussi le concours d’entrée, à Saint-Pétersbourg où je vivais alors.

Plus tard, j’ai décidé de réellement m’immerger dans le royaume de la musique ! J’ai alors entamé des études poussées et complètes de musique, avec des cours de piano, de musicologie, de solfège, de chant lyrique, etc., au sein de l’Université d’Etat de Saint-Pétersbourg. J’en prends d’ailleurs encore aujourd’hui. Jeune, je l’ai fait sous la direction de musiciens connus comme Elena Petrova, Nicolay Kopylov, Paolo di Napoli, etc. J’en suis sortie avec une Maîtrise de l’éducation artistique, obtenue à la Faculté de musique et théâtre au sein de l’Université étatique de Russie. Mais en parallèle, j’ai également poursuivi des études « traditionnelles » à l’école, au lycée et au sein de la même Université d’Etat de Saint-Pétersbourg, où j’ai obtenu un diplôme de management et avant cela, suivi des cours de psychologie que j’ai par la suite décidé d’abandonner. Evidemment, c’est aujourd’hui autour de la musique que ma vie est intégralement organisée.

Ma prédisposition pour le chant et mon instruction musicale m’ont ensuite permis de participer à plusieurs classes de maître (masterclass) de musiciens et de chanteurs de renommée mondiale comme Elena Obraztsova, Edda Moser, Peter Dvorsky, Dimitri Hvorovstovsky, Marcello Giordani… J’ai aussi été invitée à des festivals et joué des airs d’opéra dans le cadre de productions de certains théâtres d’opéra et de ballet à Saint-Pétersbourg. Cours réguliers, assiduité à l’entraînement et expériences multiples de la scène ont donc contribué à ma formation de cantatrice. Parmi les chefs d’orchestre avec lesquels j’ai collaboré figurent notamment Pavel Aaronovitch Boubelnikov et Stanislav Gorkovenko.

Vous avez d’ailleurs remporté plusieurs compétitions de chant…

J’ai gagné une dizaine de concours internationaux de chant lyrique, décrochés aussi bien en Russie que dans des pays européens comme l’Italie, le Portugal ou l’Autriche, et d’un concours de piano. En 2011 par exemple, j’ai obtenu le premier prix du concours de chant « L’univers de Mozart », à Saint-Pétersbourg et la première place au concours international « J.-S. Bach », en Estonie.

J’ai aussi pris part dans ces pays à des concerts de chant lyrique et des représentations d’opéras. Le premier rôle que j’ai incarné sur scène, à l’âge de 22 ans, est celui, [réputé difficile], d’Angelina dans l’opéra-bouffe La Cenerentola de Gioachino Rossini, un souvenir inoubliable !

Quels sont donc vos opéras préférés ?

Les maîtres italiens de l’opéra me fascinent. Parmi eux, Rossini bien sûr, dont j’ai joué dernièrement un morceau d’opéra, celui très connu intitulé « Air de Rosine » (du Barbier de Séville), lors du concert du nouvel an de l’Orchestre symphonique tunisien au Théâtre de l’opéra de la Cité de la Culture de Tunis. Mais également Verdi, dont j’admire la richesse de l’œuvre et dans les opéras duquel j’aimerais davantage me spécialiser au cours de ma carrière. Rimski-Korsakov et Tchaïkovski font également partie de ces compositeurs grandioses et j’ai adoré participer à la représentation de certains de leurs opéras avec mes collaborateurs russes et autres. J’ai aussi été fière de me voir attribuer des rôles pour mezzo soprano dans des représentations en Russie des Noces de Figaro de Mozart et de Carmen de Bizet.

Emira dakhlia avec l'orchestre symphonique de tunis .du très haut niveau.

Publiée par Samuel D'artagnan sur Mardi 31 janvier 2017

En dehors du registre vocal de l’opéra, l’un des morceaux que j’ai pris le plus de plaisir à interpréter est Erbarme dich, mein Gott, de Bach, pour moi l’un des plus beaux airs que ce grand maître de la fugue ait composés, fameux ! A l’avenir, j’aimerais me familiariser avec l’univers si particulier des vocalises fleuries de la zarzuela espagnole, qui s’apparente à l’opéra-comique français et que je vois pour ma voix comme une gageure à soutenir.

La musique orientale me passionne aussi beaucoup et l’exceptionnelle Fairuz, dont j’ai interprété une fois une chanson en Russie devant un public ému (car en Russie, les amateurs de musique adorent celle de l’Orient), fait partie de ces artistes dont j’aimerais beaucoup reprendre certains titres.

Lorsqu’on mène une vie si entièrement pétrie de musique classique, si étroitement liée au monde du théâtre musical et de l’opéra, avec toute la discipline et tout l’effectif talentueux que leur interprétation exige, pourquoi choisir de vivre en Tunisie plutôt que dans un pays comme la Russie où ce genre de choses sont prises autrement au sérieux ?

C’est vrai que la formation musicale des jeunes instrumentistes tunisiens est assez faible et que la mentalité générale ici a décidé de décerner la médaille de l’intelligence humaine aux métiers scientifiques, à la médecine et ou aux professions juridiques, plutôt qu’aux grands artistes… Mais tout reste à faire ! Au sein de l’Orchestre symphonique tunisien, ça grouille de talent, de curiosité, de sensibilité artistique et de goût raffiné pour la musique occidentale classique. Le talent est donc bien présent et le public est de plus en plus en train de développer un appétit pour ce type particulier de musique, dont la beauté ne peut d’ailleurs finir que par s’imposer. Mais nous avons toujours besoin de l’assistance de musiciens internationaux et en sommes même assez dépendants (l’Orchestre symphonique tunisien compte dans ses rangs nombre d’instrumentistes, solistes et choristes étrangers et fait parfois appel à des chefs d’orchestre étrangers, NDLR). Mais on retrouve ce phénomène dans plusieurs pays, même en France, où je sais qu’officient dans certains orchestres plusieurs musiciens russes, etc. Les musiciens étrangers viennent régulièrement de bon cœur dans la seule optique de participer et de partager leurs connaissances et leur talent. Grâce à eux, des cours de maître sont ainsi régulièrement organisés au service des jeunes musiciens de l’OST, qui de la sorte perfectionnent leur formation et s’initient davantage aux arcanes du métier sur le plan technique.

Pour ma part, depuis que j’ai décidé de m’installer ici en 2016 et que j’officie au sein de l’OST en tant que chef du chœur amateur et membre du comité artistique chargé de la programmation, je prends un immense plaisir à contribuer à la vie artistique de la Tunisie, qui est un pays dans lequel j’ai toujours désiré vivre, malgré mon grand attachement à la Russie, pays avec lequel d’ailleurs je n’ai nullement décidé de couper les ponts puisqu’il m’arrive d’y aller régulièrement dans le cadre de collaborations avec des compositeurs contemporains et de représentations au sein de théâtres russes. L’année dernière, d’ailleurs, j’ai joué le rôle principal pour mezzo soprano dans l’opéra La Fiancée du tsar de Rimski-Korsakov lors d’une représentation à Saint-Pétersbourg.

Quel mode de vie avez-vous ? Y a-t-il des rituels, des exercices particuliers, voire une « hygiène » à respecter pour préserver une voix pareille ?

Pas particulièrement, mais la régularité du sommeil et la relaxation par l’exercice physique peuvent être bénéfiques. Je fais du yoga tous les matins, prends parfois des pastilles spéciales à base de plantes, mais ne consomme pas, contrairement aux idées reçues sur les chanteuses professionnelles, de cognac, avant de monter sur scène ! Je pense que tout est affaire de psychologie. Petite astuce : le gingembre, dont les vertus curatives peuvent jouer sur la pureté du timbre en plus de présenter des avantages évidents pour la solidité du système immunitaire !

Quand je prépare un opéra, par ailleurs, j’en écoute toutes les versions existantes disponibles, afin que j’identifie celle dont la justesse me paraît la meilleure pour ensuite m’en inspirer et la compléter par ma propre vision de l’interprétation du rôle tel qu’appréhendé par ma sensibilité propre et tel que pouvant être redéfini, modulé par ma coloration vocale personnelle.

Mais pour préserver ma voix, et en perfectionner la technique de chant, ce sont surtout les formations à l’étranger avec des chanteurs de haut niveau que je continue de suivre régulièrement, car la voix ne cesse d’évoluer, comme le corps, et qu’il faut continuellement l’entretenir, l’exploiter au mieux selon notre âge. A ce propos, j’ai connu une grande cantatrice russe qui, du haut de ses quatre-vingt-trois ans, continuait non seulement à monter sur scène, mais même à prendre des cours !

Nacqui all'affanno, de Rossini par Emira Dakhlia et l'OST diri…

Notre cendrillon nationale Emira Dakhlia dans une magnifique interprétation de Nacqui all'affanno, de la Cenerentola de Rossini, une interprétation magnifique qui lui a valu l'ovation des spectateurs de l'Opéra d'Alger. Bravo Emira !

Publiée par Hafedh Makni sur Samedi 3 décembre 2016

Propos recueillis par Nejiba Belkadi

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