Rétrospective de la diplomatie dans le monde en 2019 : année de toutes les perturbations (Partie 2/4)

Par Ali Hachani, ancien Ambassadeur, avec la collaboration de Néjiba Belkadi

Sur les plans local, régional, interrégional et global ainsi que sur le plan national tunisien, l’année qui s’achève n’a pas été de tout repos pour la diplomatie. Les crises héritées de l’année passée ont, pour la plupart, perduré. Certaines se sont aggravées et de nouvelles ont vu le jour ce qui n’augure rien de bon pour la période à venir. Le Diplomate Tunisien propose une rétrospective en quatre parties de la diplomatie internationale, ainsi que de ses réussites et échecs, constatés en 2019.Ci-après la deuxième partie :
—Dans la région Soudano-Sahélienne et en Afrique du Nord :
Dans cette vaste zone, le conflit interne au Soudan semble s’orienter vers l’apaisement, avec l’installation d’un gouvernement transitoire en remplacement du régime militaire détrôné par un autre « mouvement populaire » fortement appuyé de l’extérieur. Ce gouvernement est d’ailleurs en passe de faire regagner au pays sa place de favori de ce même « extérieur » moyennant des « corrections » importantes dans sa politique intérieure et extérieure qui penchait d’une manière trop voyante vers la mouvance islamiste. Par ailleurs, l’ancien président soudanais Omar el-Béchir, déchu par l’armée, a été condamné, samedi 14 décembre, par un tribunal de Khartoum, à deux ans en « résidence surveillée » pour corruption. L’ex-chef de l’Etat intéresse également la justice internationale. La procureure de la Cour pénale internationale (CPI), Fatou Ben souda, avait en effet plaidé en juin dernier, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, pour une traduction d’Omar el-Béchir devant la CPI pour accusations de génocide, de crimes contre l’humanité et crimes de guerre en relation avec le conflit au Darfour . Toutefois, les nouvelles autorités en place ne semblent pas vouloir le transférer à cette instance internationale se contentant de la juridiction nationale.
En dehors de ce pays, le reste de la région du Sahel et d’Afrique du Nord a connu tout au long de l’année une effervescence exceptionnelle et souvent grandissante avec le retour en force des terroristes libérés de leurs anciens foyers au Moyen-Orient et l’accroissement de l’interventionnisme étranger des puissances mentionnées ci-dessus et d’autres puissances régionales plus proches. Ce vaste ensemble d’acteurs est engagé dans une lutte sans merci pour les richesses de la zone profitant de la disponibilité de forces politiques intérieures voulant jouer le jeu des grands pour s’approprier une partie du pouvoir, sinon la totalité.
La Libye est à l’avant-garde des pays exposés à cette lutte d’influence. Livrée à elle-même après l’intervention armée de l’OTAN, malencontreusement tolérée par l’ONU, elle est depuis au cœur d’un affrontement entre différentes forces opposées et se voit aujourd’hui envahie par des mouvements extrémistes et terroristes qui se sont partagé le territoire et les richesses du pays. Au cours de l’année écoulée, l’une des factions les plus importantes, sous la conduite du Maréchal Khalifa Haftar, a méthodiquement avancé, à partir de l’Est du pays, avec ses propres forces et un appui actif de certaines puissances régionales et extrarégionales dans l’objectif d’occuper la Capitale Tripoli. Ceci, s’il devait arriver, pourrait enrayer le dernier soupçon de légitimité accordé par la communauté internationale à une équipe gouvernementale, sous la présidence de Faiez Sarraj , dont les limites du pouvoir n’ont cessé de se rétrécir.
Trois jours après l’annonce faite à la mi-décembre d’une « bataille décisive » par le maréchal Haftar, Tripoli se retrouve au cœur de la tourmente. Les combats ont redoublé d’intensité au sud de la capitale, opposant les forces pro-Haftar à celles du gouvernement d’union nationale (GNA) de Faïez Sarraj. L’Armée de libération nationale (ALN) de Khalifa Haftar a affirmé avoir pris le contrôle de la ville d’al-Tawghaar, une information démentie par les forces loyales au GNA. Les forces pro-Haftar, qui ont récemment bombardé l’aéroport de Misrata, ciblaient des entrepôts militaires abritant des drones de fabrication turque utilisés par les milices associées au GNA. Chacun des deux camps qui s’affrontent rassemble une coalition de milices disparates, renforcées par des mercenaires bénéficiant du soutien, direct et indirect, de puissances étrangères.
Tout ceci met en danger la souveraineté du pays. Cette souveraineté a été en fin d’année davantage ébranlée par l’accord sur la sécurité et les limites de la zone économiques exclusive signé entre M. Sarraj et le président Erdogan de Turquie avide d’étendre son emprise sur la Méditerranée et ses richesses. L’accord signé à la hâte par les deux parties et qui a été largement dénoncé, pourrait devenir un point majeur de discorde internationale, voire de conflits, au cours des prochaines années et ce quelle que soit l’issue finale du conflit interne libyen.
Les combats intenses qui sévissent en Libye depuis avril ont fait, selon l’ONU 1000 morts et plus de 140 000 déplacés dont nombreux se dirigent vers les pays voisins, dont la Tunisie, qui pourraient se voir confrontés à une situation intenable si une fin rapide n’est pas trouvée. A cette fin et pour essayer de relancer le processus de transition politique, le représentant spécial de l’ONU Ghassan Salamé prépare une conférence internationale, prévue début 2020 à Berlin. Le but est de parvenir à un consensus international, entre les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité et les autres puissances impliquées en Libye, en faveur de la reprise d’un dialogue politique dans ce pays. Outre la mise à l’écart inexplicable de certains pays voisins, les développements rapides sur le terrain pourraient rendre ce projet mort-né !
Les pays du Sahel africain(Burkina Faso, Mali, Niger, Tchad) ont été directement affectés par le conflit libyen dans la mesure où leurs longues frontières avec ce pays ont permis, en raison de leur porosité, le passage de terroristes qui, par leurs attaques répétées, ont affaibli les autorités en place, entraîné la mort de nombreux civils et provoqué l’intervention militaire étrangère, notamment celle de la France soucieuse particulièrement de préserver l’accès aux ressources de la région comme l’uranium, vital pour son économie. L’année qui s’écoule a plus que jamais transformé cette région pour en faire une zone à forts enjeux internationaux puisque des appels ont été récemment lancés en vue d’intéresser l’Union Européenne, voire l’OTAN, à ce qui s’y passe. Tout cela pourrait aggraver davantage la situation dans cette partie du monde, ce qui provoque déjà l’inquiétude des populations locales amenant les Chefs d’Etat de ces quatre pays, en plus de la Mauritanie, à tenir en fin d’année un sommet à Niamey pour se concerter sur les moyens d’éviter à leur région davantage d’enlisement.
L’Algérie, toujours exposée aux risques du terrorisme importé, a elle aussi été touchée cette année par un « mouvement populaire » ayant des origines similaires à ceux qui ont parcouru d’autres parties du monde arabe et au-delà, mais qui a frappé par sa longévité et son caractère pacifique. Ce pays semble s’orienter à la fin de l’année vers l’épilogue de ce processus après le départ des principaux symboles de l’ancien pouvoir et l’organisation d’une élection présidentielle inédite dans sa forme. Les résultats de ces élections seront-ils acceptés par les jeunes d’El Harak populaire ? Seront-ils suffisants pour apaiser les tensions ? Des doutes subsistent bien que l’accueil réservé au Président élu semble être plus favorable que prévu. Abdelmadjid Tebboune, considéré comme un ex-fidèle du président déchu Abdelaziz Bouteflika, a été élu dès le premier tour pour lui succéder à la tête de l’Etat algérien, comme l’a annoncé, vendredi 13 décembre, l’Autorité nationale des élections. Lors de l’élection du jeudi 12 décembre, ce candidat âgé de 74 ans a ainsi récolté 58,15 % des suffrages. Le scrutin a été cependant marqué par une abstention importante (60 % des inscrits sur les listes électorales ne se sont pas rendus aux urnes).

La Tunisie est directement concernée par les développements en Libye, en Algérie et dans la région du Sahel africain pour des raisons non seulement historiques mais également sécuritaires et économiques évidentes, d’autant que malgré les succès enregistrés dans la lutte contre le terrorisme, elle reste la cible d’actes de violence sporadiques qui ne manquent pas de provoquer des appréhensions au sein de la société. L’équilibre maintenu jusqu’à présent reste fragile en dépit du succès des dernières élections législatives et présidentielles tenues en octobre de cette année et qui ont accrédité la conviction que si la transition démocratique est sur la bonne voie, l’éparpillement politique, notamment au sein du Parlement, et l’impatience des franges de la population et des zones qui se sentent délaissées, menacent la stabilité du pays, berceau du « Printemps arabe ». Subsistent aussi de grandes difficultés économiques et sociales, qui se sont davantage cristallisées au cours des derniers mois. La mise en place du nouveau Gouvernement issu des récentes élections enclenchera-t-elle le processus de réconciliation, d’apaisement et de réforme ? Ceci ne sera pas uniquement déterminant pour le peuple tunisien. Il le sera sans doute également pour ceux des autres pays du monde arabe qui sont actuellement ébranlés par des « mouvements populaires » de contestation des pouvoirs en place.

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