Rétrospective : Discours Caïd Essebsi du 10 mai : A chaque...

Rétrospective : Discours Caïd Essebsi du 10 mai : A chaque jour suffit sa peine

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Le discours du président Béji Caïd Essebsi le 10 mai a créé l’événement. Certains y ont allé de leurs prédictions, jugeant qu’il y aura un avant et un après cette date. Il n’en fut rien, bien évidemment. Mais c’était à la fois pour justifier l’attente, susciter le mystère et faire bouger les lignes. Ces spéculations trouvaient un bon prétexte : les appréhensions que les Tunisiens toutes générations et catégories confondues exprimaient à propos du présent et de l’avenir de leur pays. Depuis sept ans, ils ont l’impression d’être des Sisyphe. Ils ont beau porter les problèmes à bras-le-corps, ils les voient retomber avec encore plus de force au moment où ils espéraient les voir être réglés.

Les Tunisiens ont mal de leur pays. A leurs yeux, tout va de travers. Les difficultés sociales et économiques qui ont conduit à la révolte de la fin 2010-début 2011 sont toujours là, parfois encore plus aiguës, nourries insidieusement par un sentiment d’impuissance et d’incapacité. La réalité de la conjoncture économique et sociale ne peut que confirmer cette impression de faire du surplace sinon de reculer. La classe politique paraît comme anesthésiée, d’autant que chacune de ses composantes pense à ses propres intérêts et semble mener une campagne électorale non seulement avant terme mais plus gravement permanente.

Le président Béji Caïd Essebsi a déjà pris les devants en lançant depuis plus de dix mois l’initiative d’un gouvernement d’union nationale pour rassembler tout le monde ou presque autour du seul intérêt qui vaille, celui de la nation une et indivisible. Mais rien n’y fait. C’est indéniable, le pays commence à recouvrer un semblant de santé et des frémissements sont ressentis ça et là pour un retour des indicateurs à l’orange en attendant le vert qui finira par s’imposer. La hausse du taux de croissance à 2,1% au premier trimestre 2017 grâce à la bonne tenue de multiples secteurs est révélatrice du fait que la reprise, certes encore fragile est enfin de retour. Cependant, des voix se font entendre dans le microcosme politicien, qui pour réclamer un nouveau « dialogue national » devant déboucher sur un « nouveau gouvernement de compétences », qui pour appeler à des élections législatives et même présidentielles anticipées, qui pour revendiquer rien moins que le départ du gouvernement pour cause d’échec patent. Tous ces scénarios catastrophes ne font qu’ouvrir pour le pays les portes l’inconnu. Comme qui dirait on était au bord de la catastrophe et on devrait faire un pas en avant pour tomber dans le précipice.

Il fallait remettre les pendules à l’heure et c’est ce à quoi s’est évertué le Chef de l’Etat dans un discours de 55 minutes charpenté et bien structuré autour d’une notion précise, le retour de l’autorité de l’Etat. Il lui a fallu pendant de longues minutes expliquer que toutes les supputations et autres scénarios échafaudés n’ont pas de sens et qu’il est nécessaire de « laisser du temps au temps » avant de pouvoir récolter les fruits des semailles. Pour ensuite afficher l’autorité de l’Etat qui ne peut se laisser davantage se faire piétiner sans réagir. C’est le sens de la décision de confier à l’armée la protection des sites de production des ressources nationales et des entreprises stratégiques quand le besoin se fait sentir. Il n’est plus possible de laisser les richesses du pays otages de quelques groupes protestataires qui sous prétexte de revendications quand bien même compréhensibles poussent à la cessation d’activités de pans entiers de l’économie nationale. La protestation pacifique est garantie mais elle ne doit en aucune façon remettre en cause le déroulement de la vie normale ni les processus de production. « Le droit cesse où l’abus commence » a dit fort opportunément Béji Caïd Essebsi lui-même juriste pour avoir été longtemps un avocat de renom.

En confiant à l’armée nationale cette responsabilité, le Commandant suprême des forces armées sait que cette responsabilité est entre de bonnes mains. Les Tunisiens le savent aussi pour avoir éprouvé le caractère foncièrement républicain et le patriotisme sourcilleux de leur armée à laquelle ils vouent estime, respect et même admiration. Qualifier cette mesure de « militarisation » de régions ou de secteurs de production est un non-sens dans la mesure où l’armée n’a cessé de jouer le rôle de gardien des biens publics et de protecteur de la Nation.

Du haut de son magistère le président de la République a rappelé des vérités d’évidence mais il l’a fait avec conviction et éloquence. Tant et si bien que les Tunisiennes et Tunisiens de bonne volonté ne peuvent qu’y adhérer. La démocratie chèrement acquise et la liberté qui lui est intimement attachée ne peuvent souffrir ni dérapage, encore moins dérive. Pour les ancrer il faut de la responsabilité, mais aussi le respect des règles du jeu institutionnel et l’attachement à la notion d’Etat. Ce sont bien sûr les premiers pas sur cette voie qui comptent sinon le processus démocratique devient par la force des choses sérieusement menacé.

Le message est clair. Béji Caïd Essebsi en symbole de l’unité nationale et garant de la Constitution l’a fort opportunément rappelé. S’en écarter est dangereux. Le temps est maintenant au travail et au labeur. La démocratie a ses échéances et ses règles d’évaluation par les urnes. Il importe d’en attendre le verdict le moment venu.

Le président de la République n’a peut être pas convaincu tout le monde, surtout sur son initiative de loi de réconciliation économique et financière-qui reste un sujet clivant- à laquelle il continue à tenir même s’il reste ouvert aux modifications et amendements qui pourraient y être apportés par les législateurs, seuls maîtres sur ce terrain, mais le discours qu’il a prononcé n’en est pas moins utile. Utile sur le moment. Utile pour la durée.

Mais l’essentiel c’est qu’il soit entendu. Ce qui est moins évident. En tout cas, à chaque jour suffit sa peine.

Raouf Ben Rejeb

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