Rétrospective: La Tunisie et les alliances militaires : Quel bilan ?

Rétrospective: La Tunisie et les alliances militaires : Quel bilan ?

0
PARTAGER

Il y a presque un an et demi, le 19 janvier 2016, ce journal a publié un article d’opinion sous le titre suivant : « de l’appartenance à des alliances militaires » dans lequel l’auteur réagissait à la nouvelle, dont le peuple tunisien venait d’avoir connaissance dans les médias internationaux puis nationaux, sur l’intégration, presque en catimini, de la Tunisie à deux Alliances à caractère militaire, l’une dirigée par les Etats Unis d’Amérique engagée dans la lutte contre Daech et les «autres groupes terroristes en Irak et en Syrie », l’autre dite « islamique », destinée à s’opposer à des mouvements terroristes non identifiés, et dont le Royaume d’Arabie Saoudite s’est autoproclamé chef de file.

L’article, en tentant de faire ressortir les différentes interrogations qui s’attachaient à une telle initiative, avait appelé à un « débat réfléchi tant il est vrai que dans une démocratie comme la nôtre les questions de politique étrangère ne doivent plus être au dessus d’un examen public attentif bien que respectant la nature particulière de l’activité diplomatique ». Ce débat n’a jamais eu lieu et les responsables de la politique étrangère dans notre pays ainsi que les principales forces politiques n’ont jamais mis en doute la validité de l’engagement ainsi pris sans consultation préalable des représentants du peuple. Certes, il a été affirmé qu’en fait il ne s’agissait pas d’un engagement militaire mais plutôt d’une marque d’appui politique à des initiatives favorisant la lutte contre le terrorisme et la « Tunisie est prête à se joindre à n’importe quel effort allant dans ce sens ». Ceci supposait que nous nous refusions à assumer les conséquences de notre décision, comme si le fait de laisser les autres agir en notre nom nous dispensait de la responsabilité morale, voire juridique, de cet acte. Aujourd’hui, il est peut être temps d’évaluer ces conséquences:

–L’Alliance dirigée par les Etats Unis d’Amérique a certes engagé le mouvement terroriste Daech en Irak et semble être, en compagnie des forces armées nationales, sur le point de l’éliminer en tant que force organisée contrôlant une large partie du territoire du pays. Il reste que ce succès s’est traduit par le renforcement de certaines forces nationalistes, voire sectaires, sur lesquelles l’Alliance s’est appuyée pour mener son combat et personne ne sait si ces forces vont remettre leurs armes ou si elles comptent se transformer en un facteur de pression en faveur d’une communauté plutôt que d’une autre risquant ainsi de jeter les bases de conflits futurs et peut être de nouveaux mouvements séparatistes. Par ailleurs, il n’est pas clair si l’élimination de Daech des grandes villes irakiennes veut dire nécessairement son élimination du pays ou si des forces résiduelles se sont redéployées vers la partie orientale et vers certains pays limitrophes, notamment la Syrie, déplaçant ainsi le conflit sans le résoudre définitivement.

Quant à la Syrie, l’Alliance y conduit une action encore plus ambigüe puisque ses forces y agissent en dehors de toute légalité n’étant pas invitées par les autorités légales syriennes et n’étant pas mandatées par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Et alors que l’armée régulière du pays, qui reste bien structurée, mène un combat acharné et largement couronné de succès contre les mouvements terroristes avec l’aide des forces extérieures auxquelles elle a fait appel, les moyens de l’alliance semblent être destinés essentiellement à maintenir en vie des mouvements opposés au régime pour leur assurer la mainmise sur des parties du territoire afin de les monnayer dans un éventuel accord politique ou, pire encore, pour en faire un foyer en faveur de certaines communautés qui lorgnent vers un statut d’autonomie ou même d’indépendance, en particulier dans le nord du pays. Si cette politique devait se confirmer, elle annoncerait de nouveaux conflits intérieurs et avec certains voisins comme la Turquie tout en donnant raison à ceux qui soupçonnaient dès le départ l’Alliance d’avoir pour objectif inavoué le démembrement de certains pays arabes. Le fait qu’Israël de son côté mène de temps à autre des actions militaires destinées à déstabiliser davantage le régime en place et à maintenir certaines zones hors de son contrôle, ne fait que confirmer ces soupçons.

Avons-nous été consultés par les autres membres de l’Alliance sur leurs intentions en Irak et en Syrie ? Y-a-t-il eu des réunions de coordination politique ou militaire ? Comment évaluons-nous les frappes aériennes dirigées de temps à autre contre des installations et des moyens militaires du Gouvernement syrien sur son propre territoire pour des raisons qui restent opaques?

–S’agissant de l’Alliance « islamique », elle a été dès le départ utilisée comme alibi pour étendre la guerre au Yémen menée par certains pays du Golfe pour apparemment lutter contre des mouvements terroristes, mais qui en fait ne va pas au-delà d’un conflit de positionnement géostratégique dont le peuple yéménite paie le prix fort en termes de morts, de blessés, de destruction d’infrastructures et plus récemment de propagation du choléra et même des prémices d’une famine dévastatrice…Et le récent passage du flambeau dans certains pays de la région semble promettre davantage de souffrances pour ce pays, classé avant le début du conflit parmi les pays les moins avancés de la planète et aujourd’hui, grâce aux voisins et frères sunnites et chiites, est en passe de perdre tous les attributs d’un Etat.
Avons-nous été consultés sur ces agissements et y-a-t-il eu des réunions de coordination politique ou militaire entre les membres supposés de cette Alliance ?

Par ailleurs, ceux qui escomptaient de notre identification à ces deux Alliances un bénéfice pour la Tunisie sur les plans sécuritaire et économique devraient aujourd’hui se demander si leurs calculs étaient justifiés avec les niveaux d’aide militaire et économique américaine en voie de baisser d’une manière significative, l’effort étant placé sur l’aide à l’Egypte et à Israël, et avec les aides de nos frères du Golfe restant plus aléatoires que jamais, l’attention de ces pays étant centrée, pour la plupart, sur leurs propres besoins et sur ceux (encore une fois) de l’Egypte et…la création d’emplois aux Etats Unis d’Amérique.

Sans aller jusqu’à proposer le retrait pur et simple de ces deux Alliances, il est peut être temps pour notre pays, par des déclarations autorisées, de marquer sa différence quant aux politiques qu’elles suivent et aux objectifs qu’elles semblent se donner chaque fois que ces objectifs s’éloignent de ceux prévus au départ. Ceci pourrait peut être nous permettre de rester fidèles aux fondements de la politique étrangère tunisienne et d’éviter de nous trouver un jour face à des situations politiques ou légales gênantes, tout en maintenant la possibilité de mener une coopération sécuritaire et économique bilatérale et multilatérale saine avec les pays et organisations qui respectent notre volonté.

Pas de commentaires

Laisser un Commentaire