SOIXANTE ANS DE DIPLOMATIE MULTILATERALE TUNISIENNE

SOIXANTE ANS DE DIPLOMATIE MULTILATERALE TUNISIENNE

0
PARTAGER

Par Ali HACHANI, Ancien Ambassadeur, ancien Représentant Permanent de Tunisie auprès de l’ONU

La diplomatie d’un pays comporte plusieurs dimensions, dont la bilatérale et la multilatérale, les deux se complétant et s’influençant mutuellement. Si la diplomatie bilatérale constitue la colonne vertébrale des relations internationales modernes, la diplomatie multilatérale en est le cœur. En effet, les organisations internationales et régionales deviennent le centre vers lequel convergent la quasi-totalité des préoccupations du monde et au sein duquel se discutent et se décident les grandes orientations de la vie entre les nations en se propageant ensuite vers toutes les composantes de la communauté internationale. Ceci est vrai depuis que le monde a décidé, après l’échec de la première expérience avec la SDN, de créer le noyau de la diplomatie multilatérale moderne qu’est l’Organisation des Nations Unies afin de « préserver les générations futures de la guerre qui par deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances…de proclamer la foi dans les droits fondamentaux de l’homme…de créer les conditions nécessaires au maintien de la justice…et de favoriser le progrès social ».Le noyau a ensuite réuni autour de lui des dizaines d’institutions internationales et d’organes spécialisés dans divers secteurs de la vie pour constituer le « Système des Nations Unies », complété par une multitude d’institutions régionales et d’organisations non gouvernementales à portée internationale, certes autonomes mais dont la plupart ont un lien avec la famille onusienne.

Aujourd’hui comme hier, le Système des Nations Unies, malgré le scepticisme qui entoure certaines de ses actions, demeure un instrument indispensable pour le maintien de la paix et de la sécurité dans le monde et pour le développement de la coopération entre les nations. Tout pays, en particulier s’il est de taille petite ou moyenne et dispose de moyens individuels limités pour se défendre et prospérer, doit maintenir une présence active dans ce Système. Les fondateurs de la Tunisie moderne ont parfaitement saisi cette donnée. Avant l’indépendance, ils ont compris que l’ONU, grâce à la pression collective qu’elle peut exercer, pouvait  apporter un soutien déterminant au mouvement de libération nationale. La soumission en 1952 par les pays afro-asiatiques de la « question de la Tunisie » à l’ordre du jour de l’Assemblée Générale de l’ONU en tant que question coloniale a représenté non seulement le point de départ de l’internationalisation des aspirations tunisiennes à l’indépendance, mais également un  exemple pour les autres peuples sous domination coloniale, déclenchant un mouvement irrésistible qui ne devait se terminer que par l’affranchissement de tous ces peuples. Les leaders tunisiens d’alors, conscients de l’importance de ce mouvement pour l’avenir de la Tunisie mais également pour le rôle qu’elle peut jouer dans le concert des nations, a pris très tôt l’initiative d’ouvrir un « Bureau auprès des Nations Unies »dont la direction avait été confiée à feu Bahi LADGHAM, représentant permanent avant la lettre. Ce Bureau a été le fer de lance d’une action tout azimut qui a trouvé sa consécration en Novembre 1956 avec l’admission de la Tunisie indépendante aux Nations Unies et qui n’a cessé depuis cette date de se développer avec l’ouverture des Missions Permanentes à New York et dans d’autres villes dites « internationales ».

Cette action, tout au long des soixante dernières années et sous la houlette d’un Ministère des Affaires Etrangères rétabli, a eu plusieurs manifestations que nous essaierons de résumer plus loin. Il importe de préciser à ce stade que les activités multilatérales de la Tunisie au cours des décennies successives ont fait de notre pays un apôtre en matière de décolonisation et d’appui à l’œuvre collective en faveur de la paix mondiale et du développement économique et social. En retour, l’Organisation des Nations Unies nous a aidés à consolider notre indépendance et à tenir tête aux agressions auxquelles notre pays a été soumis. Et des agressions il y en a eu : De l’affaire de Sakiet Sidi Youssef le 08 Février 1958 , au siège de Rémada par les troupes françaises et l’invasion de la ville de Bizerte en Juillet 1961, en arrivant à l’attaque israélienne contre Hammam-Chatt en Octobre 1985 et l’assassinat du dirigeant palestinien Abou Jihad dans notre capitale en Avril 1988. Dans chacune de ces agressions, la Tunisie «a retrouvé les Nations Unies à ses côtés » pour reprendre le témoignage de feu Habib Boulares. Dans l’affaire de Bizerte en particulier, les leaders tunisiens d’alors, quel que soit le jugement que l’on peut porter sur leur stratégie militaire, ont fait preuve d’une maitrise parfaite de la diplomatie multilatérale en alertant le monde entier sur les droits de la Tunisie et ce par une grande mobilisation de la diplomatie tunisienne et la désignation d’envoyés spéciaux dépêchés aux quatre coins du monde ,ce qui a permis, fait assez rare, d’obtenir la tenue d’une session extraordinaire de l’Assemblée générale de l’ONU qui a conforté la position tunisienne, à défaut d’obtenir une résolution au Conseil de Sécurité où la France disposait et dispose toujours du droit de véto. L’affaire de Bizerte s’est transformée, grâce à cette action, d’une opération militaire aux conséquences incertaines pour la Tunisie en un succès diplomatique retentissant qui s’est soldé par l’évacuation des bases militaires de Bizerte en 1963 et la libération totale du territoire tunisien confirmée quelque temps après par la nationalisation des terres agricoles détenues par les colons. La même habileté s’est manifestée dans les cas de Hammam-Chatt et Abou Jihad où la Tunisie, neutralisant l’opposition des amis d’Israël, a pu obtenir du Conseil de Sécurité des résolutions de condamnation de ces agressions, condamnation rare dans les annales du Conseil quand il s’agit de cette entité.

Pas de commentaires

Laisser un Commentaire