Ibn Khaldoun

Solliciter Ibn Khaldoun pour comprendre la défaillance de l’Arabie saoudite ?

On rapporte de plus en plus que Mohammed Ben Salmane, le prince héritier hyperactif de l’Arabie saoudite, est en train de voir son emprise diminuer. Son programme de réforme économique est au point mort depuis que son père, le roi Salmane, a fait échouer le plan de privatisation partielle de la société d’Etat Aramco. La guerre saoudienne au Yémen, déclenchée par le prince en mars 2015, est plus que jamais un bourbier, alors que le glaive que royaume a brandi contre l’Iran a plongé toute la région dans la nervosité, explique Daniel Lazare dans un long article d’analyse publié il y a quelques jours sur le site Web de Strategic Culture Foundation et intitulé : « Arabie saoudite : prochain Etat défaillant du Moyen-Orient ? »

Des tirs nourris à Riyadh en avril dernier ont provoqué des rumeurs selon lesquelles « MBS », comme on l’appelle, avait été tué lors d’un coup d’Etat dans son propre palais. « En mai, un prince saoudien en exil a exhorté les principaux membres de la famille royale à l’évincer et de mettre un terme à sa politique ‘irrationnelle, erratique et stupide’ », explique Daniel Lazare. Bruce Riedel, ancien analyste et expert en contre-terrorisme à la CIA, a lui indiqué que le prince avait tellement peur pour sa vie qu’il a décidé de passer plusieurs de ses nuits sur son yacht dans le port de Djeddah, sur la mer Rouge, pour pouvoir prendre rapidement la fuite en cas de besoin.

Sollicitons Ibn Khaldoun pour comprendre

Qu’est-ce que tout cela veut dire ? La pensée à solliciter pour y répondre pourrait bien être celle du grand Ibn Khaldoun, le célèbre historien, géographe et théoricien sociologue tunisien. « Vous pourriez avoir des difficultés à le contacter au téléphone, cependant, depuis sa mort en 1406. Mais il reste le meilleur guide pour approfondir notre compréhension de la crise saoudienne », explique M. Lazare.

Ibn Khaldoun, auteur de La Muqaddima, un prologue de son livre intitulé L’histoire universelle que l’historien britannique Arnold Toynbee a décrit « comme la plus grande œuvre de ce genre jamais créée par un esprit, à quelque moment que ce soit », Ibn Khaldoun, que plusieurs anthropologues ont par la suite décrit comme un précurseur de la sociologie moderne, a en effet traité de la question de la décadence des dynasties lorsque celles-ci ne sont plus capables de mobiliser leur peuple autour d’une ambition nationale sacralisée. Pour l’analyste, faire appel à la pensée d’Ibn Khaldoun sur la prospérité et le déclin des dynasties pourrait permettre de prédire que « MBS s’en ira, qu’il emportera probablement les Al-Saoud avec lui, et que les personnes qui attendent dans les coulisses [pour prendre le pouvoir] ne seront pas les ‘modérés’ appréciés par Washington, mais des groupes comme l’Etat islamique (EI) ou al-Qaïda. Un Etat moderne dont le territoire est parsemé de centres commerciaux, d’autoroutes et d’armes de haute technologie [pourrait ainsi succomber] à une milice désordonnée conduisant des camionnettes Toyota et agitant des AK-47 ».

La Muqaddima, « étrange ouvrage mêlant considérations relatives à la foi et au fatalisme et réflexions scientifiques », est surtout connue pour ses thèses sur le conflit entre les urbains et les nomades et le processus par lequel les dynasties se développent puis se décomposent.
L’auteur cite ce passage éloquent d’Ibn Khaldoun dans la première partie de sa Muqaddima :

« Nous avons dit que la durée d’un empire [ou dynastie] ne dépasse pas ordinairement trois générations. En effet, la première génération conserve son caractère de peuple nomade, les rudes habitudes de la vie sauvage, la sobriété, la bravoure […] et l’habitude de s’entre-partager l’autorité ; aussi l’esprit de tribu dans cette génération reste en vigueur ; son glaive est toujours affilé […] et les autres hommes se laissent vaincre par ses armes.

La possession d’un empire et le bien-être qui s’ensuit influent sur le caractère de la seconde génération ; chez elle, les habitudes de la vie nomade se remplacent par celles de la vie sédentaire, la pénurie est changée en aisance et la communauté du pouvoir en autocratie. Un seul individu exerce toute l’autorité ; le peuple, trop indolent pour essayer de la reconquérir, échange l’amour de la domination contre l’avilissement et la soumission. L’esprit de corps qui l’anime s’affaiblit à un certain degré ; mais on aperçoit que cette génération, malgré son abaissement, en a conservé encore une portion considérable, qu’elle tenait de la génération précédente.

La troisième génération a oublié complètement la vie nomade et les mœurs agrestes du désert ; elle ne reconnaît plus les douceurs de la gloire et de l’esprit de corps, habituée, comme elle l’est, à subir la domination d’un maître et plongée, par l’influence du luxe, dans toutes les délices de la vie. Des hommes de cette espèce sont une charge pour l’empire […] »

La décadence conduit donc à l’effondrement, « alors que de féroces fondamentalistes nomades se rassemblent dans le désert et se préparent à punir les citadins pour leur laxisme religieux », nous dit M. Lazare. « Une nouvelle purification de la foi est nécessaire », a résumé Friedrich Engels, qui lisait à l’évidence Ibn Khaldoun, et « un nouveau Mahdi [rédempteur] apparaît et le jeu reprend depuis le début ». « C’est un cycle récurrent qui a caractérisé un nombre remarquable de dynasties musulmanes à partir du septième siècle », soutient Daniel Lazare.

Les preuves de l’instabilité

La grande question à présent est de savoir si ce schéma sera valable pour les Saoudiens. « La réponse pourrait être positive. Les événements [qui pourraient le prouver] sont en cours. Ibn Saoud, fondateur de l’Etat saoudien moderne, en s’alliant au wahhabisme, la version locale de l’ultra-fondamentalisme islamique, a incarné le concept d’Ibn Khaldoun du guerrier du désert sans pitié qui utilise la religion pour mobiliser ses compatriotes et se frayer un chemin jusqu’à la couronne en 1932. Une fois que Saoud a pris le pouvoir, il s’est révélé être un homme politique dur et rusé, qui a réprimé la rébellion et joué habilement sur la rivalité anglo-américaine pour consolider son trône.

Mais la demi-douzaine d’héritiers qui ont suivi étaient différents. Le premier, Saoud, était un « gros dépensier » qui a amené le royaume au bord de la faillite. Le second, Fayçal était un autocrate tellement « inexpérimenté » qu’il « croyait que le sionisme engendrait le communisme ». Khaled, qui a pris le pouvoir en 1975, était un monarque absent qui fut paralysé par la prise de la Grande Mosquée de la Mecque par des centaines de rebelles islamistes en novembre 1979, une crise qui a nécessité l’intervention de commandos français venus spécialement pour l’occasion. Fahd, qui a succédé au trône en 1982, était « obèse, diabétique et un grand fumeur », et fut victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC) majeur. Abdallah, son successeur, était également malade et obèse, tandis que Salmane, qui a accédé au trône en 2015 à 79 ans, a subi au moins un AVC, et on dit qu’il présente une « démence légère ».

Pour Lazare, il s’agit d’un « groupe en décrépitude ». MBS, qui a presque pris le trône en 2015, « incarne quant à lui toute la sottise et la décadence attribuées par Ibn Khaldoun à la troisième génération » des dynasties. « Il est plus énergique que son père. Mais comme on peut s’y attendre de la part de quelqu’un qui a passé toute sa vie dans une opulence fantastique, il est têtu et immature. Nommé ministre de la Défense par son père à l’âge de 29 ans, il déclare la guerre au Yémen, voisin du sud de l’Arabie saoudite, puis disparaît lors d’un séjour de luxe aux Maldives où Ashton Carter, le secrétaire de Barack Obama à la Défense, a été incapable de le joindre pendant des jours », explique encore Daniel Lazare.

Un an plus tard, MBS dévoilait le plan grandiose Vision 2030 visant à faire entrer l’Arabie saoudite dans le XXIe siècle en diversifiant son économie, en relâchant l’emprise de l’ultra-intolérant wahhabisme et en mettant fin à la double dépendance du pays aux revenus pétroliers et à la main d’oeuvre étrangère. Dans un pays où les jeunes hommes attendent habituellement des années pour s’installer dans les rangs confortables de la fonction publique, l’objectif était de les encourager à occuper des emplois dans le secteur privé.

Mais cela « n’a pas marché ». Un journal saoudien a récemment rapporté que des milliers d’employeurs contournaient les quotas d’embauche du gouvernement « en payant les travailleurs saoudiens pour qu’ils ne se présentent pas ». « Les employeurs affirment que les jeunes hommes et femmes saoudiens sont paresseux et ne sont pas intéressés par le travail. Ils accusent les jeunes saoudiens de préférer rester à la maison plutôt que d’occuper un emploi peu rémunéré qui ne correspond pas au statut social d’un demandeur d’emploi saoudien », rapportait en effet le média saoudien.

Quelque 800 000 travailleurs étrangers ont quitté le pays à la suite de la « rafle massive » de novembre dernier au cours de laquelle des centaines de princes et d’hommes d’affaires ont été rassemblés dans le Ritz-Carlton de Riyadh et contraints de restituer des milliards d’actifs. L’investissement direct étranger a chuté de 7,5 milliards à 1,4 milliards de dollars depuis 2016 alors qu’une série de projets de développement sont en danger maintenant que la privatisation de Saudi Aramco est en attente.

Tout en accordant aux femmes la permission de conduire, MBS a emprisonné les défenseurs des droits des femmes, menacé un membre du clergé dissident et cinq militantes chiites de peine de mort, et réprimé des messages satiriques publiés sur les médias sociaux. Il prêche l’austérité et le travail acharné, mais a déboursé 500 millions de dollars pour son yacht, 450 millions de dollars pour un tableau de Léonard de Vinci et 300 millions de dollars pour un château français. « L’hypocrisie est si grande que c’est presque comme s’il voulait être renversé », commente l’analyste.

Ennemis fondamentaux

En ce qui concerne les fondamentalistes « pauvres » qui, selon Ibn Khaldoun, pourraient bien donner le coup de grâce, il ne fait aucun doute qu’il ne pourrait que s’agir de groupes comme l’EI ou al-Qaïda. Les deux sont féroces, guerriers et pieux, tous deux opposés à un régime saoudien noyé dans la corruption, et ils ne voudraient rien de plus que défiler avec la tête du prince héritier sur une pique.

En mai, al-Qaïda avait qualifié les réformes religieuses saoudiennes d’« hérétiques » et avait appelé les clercs à se soulever contre un « islam modéré et ouvert, que tous les spectateurs connaissent comme l’islam américain ». En juillet, l’EI a revendiqué l’attaque d’un poste de contrôle sécuritaire saoudien qui aurait coûté la vie à un agent de sécurité et à un résident étranger. En août, Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EI, a accusé l’Arabie saoudite de « tenter de laïciser le royaume et ses habitants pour finalement détruire l’islam ».

Ce sont des mots de combat. Les deux groupes bénéficient quant à eux d’un soutien important à l’intérieur du royaume. Avant l’attaque du World Trade Center, des Saoudiens fortunés, dont des membres de la famille royale, avaient aidé à financer al-Qaïda à hauteur de 30 millions de dollars par an, selon le best-seller d’Anthony Summers et Robbyn Swan en 2011, « Le onzième jour : tout le récit du 11 septembre ».

En 2009, la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton avait déclaré dans un mémorandum diplomatique que « les donateurs en Arabie saoudite constituaient la principale source de financement des groupes terroristes sunnites dans le monde ». Plus de 3000 Saoudiens se sont rendus en Syrie et en Irak pour rejoindre al-Qaïda, l’EI et d’autres groupes jihadistes. Une fois rentrés chez eux, ces jihadistes pourraient constituer une cinquième colonne menaçant également la famille royale. « La famille royale en ruine pourrait tomber comme une date mûre dans leur paume étendue », dit M. Lazare.

Pour lui, Washington est rempli de « soi-disant experts » du Moyen-Orient qui « contribuent à l’enchaînement des catastrophes ». Ainsi, se pourrait-il que le plus grand discours de compréhension du Moyen-Orient qui mérite d’être écouté soit celui d’un érudit nord-africain décédé il y a plus de six siècles ? En nous rapportant en tout cas à sa pensée, il se pourrait bien, fait remarquer Daniel Lazare, que l’Arabie saoudite soit le prochain Etat défaillant du Moyen-Orient.

Nejiba Belkadi

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