Hanoi
Le premier sommet Trump/Kim Jung Un eut lieu en juin 2018 à Singapour.

Sommet Trump/Kim Jung – Un mercredi à Hanoi La voie de la paix est-elle pavée de bonnes intentions ?

Par Mustapha KHAMMARI *

Hanoi s’apprête à vivre un événement inédit dans l’Histoire du Vietnam et de la paix mondiale : Le deuxième sommet américano nord-coréen y aura lieu mercredi et jeudi prochains (27 et 28 février).
Etrange retour de l’Histoire : La capitale de l’ex-Vietnam du nord, fief du Viêt-Cong. Il y avait tenu tête aux armadas américaines les poursuivant jusqu’au toit de l’ambassade US à Saigon dont le staff a été évacué sous le feu nourri des troupes nord vietnamiennes. Hanoi déroulera le tapis rouge pour recevoir le Président Donald Trump, auréolé de son initiative de paix en direction de son ex pire ennemi, le Président Kim Jung Un.

Un ballet diplomatique sans précédent prépare depuis plusieurs semaines ce deuxième sommet, tout aussi historique que le premier, qui s’était déroulé à Singapour en juin de l’année dernière.
Le ministre vietnamien aux affaires étrangères Pham Binh Minh vient de terminer une visite à Pyongyang pour discuter avec son homologue nord-coréen Ri Yung Ho des préparatifs du sommet Trump/Kim Un.

Le leader nord-coréen en profitera pour effectuer également une visite officielle au Vietnam, en signe d’amitié avec ce pays et en souvenir de la visite de son grand père Kim Il Sung et de sa rencontre avec Ho chi Minh il y a soixante-dix ans.

A Varsovie, la ministre sud-coréenne aux affaires étrangères Kang Kyung-Wha vient de rencontrer son homologue américain Mike Pompero pour poursuivre leurs discussions relatives à l’ordre du jour du sommet de Hanoi.

A Pyongyang, l’envoyé spécial américain pour la Corée du nord, Stephen Biegun chargé du dossier de la dénucléarisation s’est entretenu avec son homologue nord-coréen Kim Hyok Chol concernant les « concessions réciproques » qui doivent préparer un environnement propice au succès du sommet de Hanoi.

Ballet diplomatique incessant

Auparavant, l’envoyé américain avait rencontré, à Seoul, Chung Eui-Yong, directeur du bureau de la sécurité nationale à la Maison bleue, siège de la Présidence de la République de Corée.
Citons enfin la rencontre à Washington entre le Président Trump et Kim Yong Chol, bras de droit du leader nord-coréen en janvier dernier et qui avait abouti à la confirmation de la tenue de ce deuxième sommet des 27 et 28 février prochains.

Que conclure maintenant de toutes ces rencontres et concertations qui, avait-on laissé entendre dans les capitales concernées, visent à donner le maximum de chances de réussite du sommet de Hanoi ?

A souligner que le ballet diplomatique continue et se poursuivra jusqu’à la veille du sommet pour préciser les termes de l’accord attendu et qui intéresse principalement la question de la dénucléarisation.

Sujet majeur aux yeux du président américain qui veut, avait-il répété, un accord clair et précis sur les étapes de la destruction de toutes les capacités nucléaires nord coréennes.

Exigences face auxquelles le leader nord-coréen demande des garanties, tout aussi précises que solennelles, de sécurité et de non-agression pour son pays lorsqu’il consentira à se priver de son bouclier nucléaire. Ce que les observateurs les plus optimistes écartent indiquant que la Corée du nord se pliera à certaines formes d’inspection de l’AIEA, procèdera à la destruction d’un ou deux sites de fabrication de missiles, mais préservera le bouclier nucléaire pour lequel la RDPCN a dépensé les milliards de dollars qu’elle avait sacrifiés au prix d’années de famines lourdement subies par sa population.

Dilemme cornélien en effet, devant le dirigeant nord-coréen alors que son pays subit les dures sanctions imposées par le conseil de sécurité, le punissant de ses manifestations guerrières de l’épisode des essais de missiles balistiques menaçant jusqu’au territoire américain.

Le résultat est catastrophique avec dix millions de citoyens coréens souffrant de sous-alimentation, soit 41% de la population !

La Corée du nord, rappelle-t-on, avait eu, pendant les années soixante-dix, sous la direction de Kim il Sung un PIB de 500 dollars par habitant, équivalent au PIB de de son frère du sud.

Bush allume le feu nucléaire coréen

La disparition de l’union soviétique a réduit le soutien du voisin du nord. Le fils et successeur de Kim il Sung, Kim Jung Il, pourtant rasséréné par les propos apaisants du Président Carter, lors de sa visite historique en Corée du nord, a vite déchanté : Le Président Bush annonçait devant le congrès US après l’attaque des tours du world Trade center à New York, que l’Amérique allait raser les pays du mal, citant entre autres la Corée du nord.
Pour le leader nord-coréen, la menace était claire et la réaction fut immédiate : Tout le budget et les ressources dont disposait son pays étaient consacrés à l’Armée et à la reprise du programme nucléaire.

Le sort du Président Saddam Hussein comme celui du leader de la Lybie ont conforté Pyongyang dans ses choix et conduit à l’escalade et aux tensions qui ont marqué les relations intercoréennes et celles entre la Corée du nord et Washington.

Séoul, où stationnent quarante mille GI’s et qui bénéficie du parapluie anti missile et nucléaire américain n’a pas été en reste.

La « sunshine policy » conduite par le Président libéral Kim Dae Jung, élu après des années d’opposition et de prison à l’ère du dictateur Park Chung Hee avait pourtant fait naître beaucoup d’espoir de voir s’apaiser la tension entre les deux Corées.

Kim Dae Jung avait créé la surprise et l’évènement en se rendant en Corée du nord accompagné de son épouse, bénéficiant d’un accueil expressément chaleureux de son homologue du nord ainsi que par la population nord-coréenne sur tout le trajet le menant de l’aéroport à son lieu de résidence.

Premier sommet, premiers entretiens, beaucoup de chaleur et de convivialité et une déclaration d’intention ouvrant des horizons de coopération et d’échanges devant mener vers une réunification espérée.

A la question de Kim Jung il à son visiteur lui demandant quand est ce que cette réunification pourrait avoir lieu, Kim Dae jung répondit : D’ici deux ou trois ans ! Non lui rétorqua le leader nord-coréen : Dans quarante ou cinquante ans !

Les évènements allaient montrer que les deux Corées n’étaient pas seules à décider de leur sort !

Contradictions coréennes internes

Le président Kim Dae Jung recevra en 2000, le prix Nobel de la Paix pour son initiative mais les relations intercoréennes n’ont pas connu de grandes évolutions, mis à part une autre visite d’un autre président libéral sud-coréen, Roh Myo Hyun, en 2007 et quelques avancées économiques comme l’ouverture d’un complexe industriel sud-coréen a Kaesong, au nord du trente huitième parallèle, employant cinquante mille ouvriers nord-coréens et amenant les devises dont le nord avait besoin pour acheter le riz a son peuple.
Un complexe touristique érigé par Hunday au mont Kumgang au nord du trentième parallèle a permis aux sud-coréens de visiter la partie nord de leur pays dans une zone que les coréens considèrent comme sacrée.

Toutes les espérances nées du rapprochement opéré par les libéraux centristes à Seoul en direction de leur frère du nord, ont vite été déçues par le retour au pouvoir des conservateurs avec le Président Lee Myung back d’abord qui, suite au bombardement d’un patrouilleur sud-coréen dont fut accusé le nord et qui a fait plusieurs dizaines de victimes parmi les marins, a stoppé l’aide alimentaire et réduit drastiquement les tentatives d’assouplissement menées par des organisations de la société civile pour ne pas couper le cordon ombilical avec la population du nord, sachant que soixante mille familles ont été séparées par la division du pays entre sud et nord.

Une grande tristesse et de grandes souffrances sont endurées par ces familles dont les membres sont « écartelés » et empêchées de se rencontrer sauf à de rares occasions au cours de réunions de familles consenties après moult négociations et offrant des spectacles émouvants de père rencontrant son fils qu’il n’a pas vu depuis soixante ans ou d’une mère qui, pour la première fois depuis 1950, pouvait embrasser sa fille. Chaque année réduit le nombre de survivants de ces familles séparées qui perdent l’espoir de voir au moins une dernière fois leur proche !

L’arrivée en 2012 de la Présidente Park Gun Hee n’a pas arrangé les choses puisqu’elle a fermé Kaesong et Kumgang, suite à la reprise des essais nord-coréens de missiles balistiques et à des attaques d’une île du sud par l’artillerie du nord.

Les dirigeants du Sud et du Nord se sont rencontrés trois fois en 2018
Les dirigeants du Sud et du Nord se sont rencontrés trois fois en 2018.

Espérances et raisons d’espérer

C’est dire combien ces sommets, entre dirigeants sud et nord, entre le Président américain et le leader du nord, entretiennent l’espoir de voir au moins finir la tension et la méfiance qui opposent les deux Corées et permettre aux populations du nord et du sud de se retrouver en tant que peuple après plusieurs décennies de souffrances et de séparation.
Il ne s’agit pas forcément d’une attente fébrile de réunification au sein d’une Corée réunifiée. L’espoir existe mais sa réalisation requiert encore de longues années et surtout une volonté politique de tous les acteurs stratégiques qui entourent la péninsule coréenne.

C’est que la Corée représente aujourd’hui la « frontière » dans ce qui reste de la guerre froide et ce qui commence de cette nouvelle guerre économico-commerciale entre des acteurs aussi puissants que les Etats-Unis d’Amérique et la Chine mais aussi le Japon et l’URSS.

J’avais avancé dans une de mes précédentes analyses que la DMZ, la frontière entre les deux Corées située sur le 38ème parallèle remplace le mur de Berlin dont la chute avait accompagné et conduit à celle de l’Union soviétique.

Le face à face entre Gis et vopos de la RDA soviétisée, a migré pour se reproduire au 38ème parallèle avec les GI’S américains et sud-coréens d’un côté et les soldats de la République démocratique de Corée de l’autre soutenue par l’Union soviétique et la Chine.

La configuration est la même comme est identique le souci des uns et des autres de veiller jalousement à la pérennisation de leurs zones d’influence :

Simple exercice de prospective-fiction si on imaginait demain les deux Corées réunies, on constaterait que les américains, alliés de la Corée du sud pouvaient avoir une belle vue en direct sur les frontières de la Chine et de la Russie !

C’est dans ce contexte que l’on peut mesurer la portée et les limites du sommet américano nord-coréen de Hanoi dans quelques jours.

Seoul déploie de grands efforts pour que ses alliés américains et ses partenaires chinois, russes et japonais comprennent l’urgence pour la Corée du sud d’en finir avec l’état de guerre larvée et de tensions extrêmes que sa population subit depuis près de soixante-dix ans, aggravées par la puissance nucléaire et balistique exhibée par la Corée du nord.

L'auteur de l'article avec le conseiller du président sud-coréen pour la sécurité et la réunification
L’auteur de l’article avec le conseiller du président sud-coréen pour la sécurité et la réunification.

Séoul n’est qu’à quelques encablures, à portée des canons et des menaces nord-coréennes. Depuis son accession à la présidence, Moon Jae In chef de l’Etat sud-coréen multiplie les initiatives pour créer les conditions de l’apaisement des relations avec le nord. Son conseiller pour la sécurité et la réunification, le Professeur Moon Chung In, venu il y a un mois à Tunis sur initiative de l’Ambassadeur de Corée du sud, Son Excellence Cho Koo Rae, animer un séminaire organisé par l’institut d’analyses stratégiques ( IVASP) avait fortement mis l’accent sur le souci du Président Moon Jae In, de réaliser, grâce à la paix retrouvée avec le nord, les conditions de la quiétude pour les populations du sud et du nord, rejoignant, nous avait-il affirmé, la ferme volonté du leader nord-coréen de créer les conditions de la prospérité pour son pays, conjointement avec la sécurité.

Leitmotiv qui revient souvent dans les propos rapportés de Kim Jung Un qui, contrairement à son frère, partage le budget de son pays entre l’Armée et le peuple. Il insiste pour que son interlocuteur américain comprenne que la dénucléarisation qu’il exige est possible mais que Pyongyang veut la paix et le progrès économique, mais attend des garanties fermes qu’elle ne connaitra pas le sort peu enviable d’autres pays qui ont livré les atouts sans contrepartie et l’ont payé de leurs survies !

 

Objectif : Ne pas décevoir !

Que peut-on maintenant attendre de ce deuxième sommet préparé semble-t-il avec des efforts de part et d’autre pour éviter la déception qui avait fait peu à peu place à l’euphorie du sommet de Singapour ?

Les positions n’ont pas beaucoup changé, soulignent les observateurs à Séoul comme à Hanoi et dans les entourages respectifs des différents négociateurs du ballet diplomatique qui précède le sommet.
Le Président Trump a cependant besoin d’un succès même relatif pour confondre ceux qui, dans le camp démocrate lui font des misères avec le « shut down » et cette politique de méfiance qu’il suscite avec ses démêlées avec le mur mexicain et autres questions qui trainent relatives au conflit avec l’ex patron de la CIA et les soupçons concernant les élections et les interférences russes.

C’est ainsi que le Président américain pourrait baisser le niveau de son intransigeance en agissant comme le rapporte l’agence sud-coréenne Yonhap « par très gros morceaux pour dénucléariser la Corée du Nord ». Autrement dit, il ne s’agit plus d’une exigence de dénucléarisation totale et immédiate. Oui, dit-on à Washington, pour la dénucléarisation mais on va procéder par étapes successives sans grands délais, tout en prenant en considération l’engagement à prendre par le nord de démanteler ses programmes nucléaires et balistiques.

En contrepartie, les Etats Unis d’Amérique offriront des concessions substantielles telles que la baisse de la rigueur des sanctions onusiennes.

On parle de la fermeture immédiate sous contrôle international de la principale installation nucléaire de Yongbyon, opération qui sera suivie d’une déclaration américaine d’allègement des sanctions.
Washington accepterait également une déclaration mettant fin à la guerre de Corée (1950-1953).
Le Président Trump aurait laissé entendre qu’il n’était pas pressé de voir se réaliser la dénucléarisation mais qu’il était résolu à ce que tout le processus de fabrication et tests de missiles balistiques, de tests et d’essais nucléaires soit stoppé ».

La voie de la paix s’ouvre encore une fois pour le peuple coréen qui rêve de paix, de prospérité de réunification. Les souffrances que ce peuple a endurées et les millions de victimes de la guerre qu’il eut è subir avec ses famines, ses destructions, ses familles séparées et les années de misères supportées ont affirmé sa détermination d’en sortir avec le brio que l’on reconnaît aujourd’hui pour le miracle réalisé par la Corée du sud.

Encore faut-il que les relents de la guerre froide et les appétits insatiables des puissances d’hier et d’aujourd’hui ne frustrent pas les coréens du nord comme du sud du rayon de soleil qui réchauffe et ravive de nouveau les espérances du pays du matin calme.

M.K
*Journaliste
Ancien Ambassadeur en Corée du sud

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