Portrait de Sophonisbe par le Tintoret

[Ces Tunisiennes qui font l’histoire] Sophonisbe, reine numide au destin tragique

Elle a inspiré nombre de poètes et de compositeurs de musique classique, suscité émoi et fascination à son époque et au cours des siècles qui ont suivi… Il s’agit de la reine Sophonisbe, née à Carthage au troisième siècle avant notre ère (235 avant J. -C.) et morte à Cirta (cœur historique de Constantine, en Algérie) en 203 avant J. -C. Cette reine de Numidie fut l’épouse de Syphax, roi berbère de Numidie, après avoir été fiancée à un autre roi numide, Massinissa, rival de Syphax avant qu’il ne devienne l’allié des Romains commandés par le consul Lélius (lieutenant de Scipion l’Africain). Le récit, que nous ont laissé quelques historiens de la Rome antique, de sa vie tumultueuse où s’entremêlent histoires d’amour passionnées et intrigues politiques, sa vaillance hors du commun, l’amour sacrificiel qu’elle porta à sa partie… Tout cela lui valut d’être un personnage captivant au centre de nombre d’oeuvres d’art.

Fille du général carthaginois Hasdrubal, la reine Sophonisble est célèbre pour sa beauté et la qualité de son éducation. « Dotée d’une rare beauté, et d’une belle instruction aussi bien dans les lettres que dans les arts, elle fut élevée dans l’amour de sa patrie et la haine des Romains », raconte par exemple l’un des rares historiens de qui nous tenons des éléments de la vie de cette reine, Tite Live, dans le chapitre XXX de son Histoire de Rome depuis sa fondation.

Son mariage avec Syphax, qui a tenté tant bien que mal de défendre la ville de Cirta contre les Romains lors de la seconde guerre punique opposant Romains et Carthaginois, avait une visée politique : sceller une alliance stratégique entre Carthaginois et Numides alors que grondait la guerre punique contre Rome. Des historiens de l’antiquité romaine comme Appien rapportent qu’elle fut auparavant fiancée à Massinissa, autre roi numide devenu allié des Romains, et rival de Syphax. Une rivalité d’autant plus forte que Sophonisbe avait été initialement promise à Massinissa…

Mourir, plutôt que d’avoir à subir l’ignominie

En -203, à la suite de la victoire des Romains contre Syphax et Hasdrubal à l’issue de la bataille des Grandes Plaines face aux forces romaines, puis à la prise de Cirta par Massinissa, celui-ci, toujours épris d’elle, l’épousa pour la protéger du joug des Romains – cause perdue -, après avoir fait prisonnier et livré son époux aux Romains. Le spectacle de l’arrestation de Syphax fut « plus doux pour Masinissa que pour tout autre », nous relate Tite Live. Mais la (re)naissance de l’histoire d’amour entre Sophonisbe et Massinissa a fait craindre aux Romains les retombées politiques que n’aurait pas manqué de produire une telle union conjugale. Scipion l’Africain aurait en effet désapprouvé ce mariage, craignant que Massinissa ne se détourne de l’alliance romaine au profit de Carthage.

Selon le récit de Tite Live, Scipion se serait adressé à Massinissa en ces termes : « Syphax a été vaincu et fait prisonnier sous les auspices du peuple romain. Ainsi sa personne, sa femme, ses états, ses places, leur population, enfin tout ce qui était à Syphax, est devenu la proie du peuple romain. Le roi et sa femme, ne fût-elle pas Carthaginoise et fille du général que nous voyons à la tête des ennemis, devraient être envoyés à Rome pour que le sénat et le peuple décidassent et prononçassent sur le sort d’une femme qui passe pour avoir détaché un roi de notre alliance et l’avoir poussé à la guerre tête baissée. »

Les Romains exigèrent ainsi que la reine subisse le sort des vaincus et qu’elle leur soit livrée. Mais préférant la mort au déshonneur de se voir livrée aux mains des Romains, dans la haine desquels elle a grandi, craignant d’être enchaînée et traînée dans les rues de Rome, « Sophonisbe supplia son époux de ne pas la remettre vivante aux mains des Romains ; Masinissa lui tendit alors une coupe de poison, qu’elle but sans hésiter », raconte le site Myth’art, qui se base, en le mythisant, sur le récit étendu de Tite Live.

La mort de Sophonisbe par Giambattista Pittoni

Dans les arts, on représente souvent l’histoire de cette reine numide, qui a dû épouser le vieux roi Syphax pour satisfaire une ambition à visée patriotique, sous un angle tragique : ayant sacrifié son amour de jeunesse pour Massinissa à sa patrie, elle finira par sacrifier son amour pour ce roi numide déchu sur l’autel de l’insoumission à la répression des Romains… Un sacrifice dépeint dans toutes les œuvres littéraires ou théâtrales dont cette reine fut la protagoniste comme étant un arrachement dramatique.

« Je meurs toute à Carthage »

A noter que toutes les œuvres dramatiques, qu’elles soient musicales ou théâtres, prenant l’histoire de Sophonisbe comme noyau d’une trame souvent tragique, sont inspirées de l’ouvrage de Tite-Live qu’on a cité plus haut. Le récit que ce dernier nous livre constitue en effet, à côté de rares autres sources tels les écrits d’Appien et de Plutarque, biographe de la Rome antique, la seule source historique concernant cette personnalité exceptionnelle. Mais c’est surtout grâce à la littérature qu’il nous est donné d’imaginer certains de ses états d’âme ou des déclarations qu’elle aurait pu faire à certains moments déterminants de sa vie.

Parmi les différentes mises en scène savamment romancées de sa vie, citons Sophonisbe de Pierre Corneille, dramaturge français du XVIIe siècle. Insistant sur le dévouement de la jeune reine à la cause de sa patrie, l’auteur de cette pièce maîtresse du théâtre classique français explique dans sa préface que Sophonisbe, n’ayant pas abandonné Syphax après deux défaites, était au contraire « prête de s’ensevelir avec lui sous les ruines de la capitale, s’il y fut revenu s’enfermer avec elle après la perte d’une troisième bataille : mais elle voulait qu’il mourut, plutôt que d’accepter l’ignominie des fers et du triomphe que lui réservaient les Romains ». Dans l’oeuvre de Corneille, la reine numide finit par prendre Massinissa en grippe, le jugeant trop soumis aux Romains. S’adressant au tribun romain Lépide, qui lui fut envoyé afin de la convaincre de suivre Scipion, ce sont ces vers téméraires qu’elle prononce en réponse, juste avant de s’administrer le poison mortel :

 

« Dites à Scipion qu’il peut dès ce moment

Chercher à son triomphe un plus rare ornement.

Pour voir de deux grands rois la lâcheté punie,

J’ai dû livrer leur femme à cette ignominie :

C’est ce que méritait leur amour conjugal ;

Mais j’en ai dû sauver la fille d’Asdrubal.

Leur bassesse aujourd’hui de tous deux me dégage ;

Et n’étant plus qu’à moi, je meurs toute à Carthage,

Digne sang d’un tel père, et digne de régner,

Si la rigueur du sort eût voulu m’épargner ! »

Nejiba Belkadi

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