Témoignage concernant l’Ambassadeur Abdelaziz Hamzaoui. Exigence et sens de l’Etat

Témoignage concernant l’Ambassadeur Abdelaziz Hamzaoui. Exigence et sens de l’Etat

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La nomination de Si Abdelaziz Hamzaoui comme Secrétaire Général du Ministère des Affaires Etrangères fut accueillie avec un sentiment diffus de considération mêlé d’une certaine appréhension. Cette nomination était précédée par la réputation de Si Abdelaziz de sérieux, d’exigence et de rigueur. Exigeant si Abdelaziz l’était d’abord envers lui-même. Il l’a payé plus tard de sa personne et de sa santé.
Exigeant il l’était aussi avec ses proches et ses connaissances. A un visiteur à notre Ambassade à Bruxelles, où j’étais « second », qui sollicitait un traitement de faveur en faisant prévaloir sa connaissance personnelle de l’Ambassadeur, il lui répondit que pour lui « ici il n’y a de passe-droit ni pour ma famille ni pour mes connaissances ».
Premier tunisien à recevoir un doctorat (Ph.D) des prestigieuses « Fletcher School of Law and Diplomacy » et « Harvard Business School » l’Ambassadeur Hamzaoui avait exercé, avant sa désignation à Bruxelles, les fonctions de Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères et d’Ambassadeur au Canada, en Iran et au Pakistan.

Deux événements significatifs pourraient, entre autres, témoigner du sens de l’Etat qui habitait l’Ambassadeur Hamzaoui :
Défense du dossier de l’huile d’olive.
A l’occasion de la tenue à Bruxelles, au niveau ministériel, du Conseil de la Coopération, l’Ambassadeur Hamzaoui avait approché la Ministre des Affaires Etrangères, côté européen, et sa condisciple à Harvard pour la sensibiliser au sujet de la demande tunisienne d’augmentation de notre quota d’exportation d’huile d’olive au marché européen.

La situation était délicate du fait des pressions des Etats Unis pour l’écoulement de l’huile végétale américaine et de l’adhésion récente de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce à la CEE.

La Ministre européenne avait fait part de son appui à l’initiative de l’Ambassadeur Hamzaoui en précisant toutefois que pour faire aboutir la demande en question, il revenait à la partie tunisienne de bien défendre ce dossier .

Notre Ministre des Affaires Etrangères sensibilisé quant à l’importance de la question avait au départ donné son accord pour appuyer l’initiative de Si Hamzaoui. Cependant, suite aux réticences de certains de ses collègues européens à ce sujet, notre Ministre s’est rétracté à la levée de la réunion pour consultations. Il a argué du fait qu’il craignait que des reproches ne lui soient adressés « en haut lieu » à Tunis d’avoir « gêné nos amis européens ».

La demande en question n’a pas eu de suite mais la Tunisie avait fait front, bien avant cette réunion du Conseil, à une tentative bien plus grave émanant de la Commission Européenne. Celle ci avait en effet sondé l’Ambassade au sujet d’une curieuse « suggestion » visant l’arrachage d’oliviers en contrepartie de compensations financières. La Tunisie s’est fermement opposée à cette initiative en mettant en exergue le patrimoine civilisationnel et l’héritage historique de l’oliveraie dans notre pays et l’importance primordiale socio-économique et environnementale de ce secteur d’autant que l’olivier est planté dans des zones arides et semi arides préservant la fixation du sol et limitant le mouvement d’exode rural.

Lettre de démission au Président Bourguiba

A la fin de sa mission à Bruxelles l’Ambassadeur fit ses adieux aux autorités belges, luxembourgeoises et communautaires de façon « normale » et selon le protocole d’usage.
Grande fut ma surprise d’apprendre, par voie de presse, la démission de l’Ambassadeur Hamzaoui, quelques jours après son départ, alors que nous pensions qu’il allait rejoindre sous peu son nouveau poste à Londres.
J’avais contacté, Si Abdelaziz, avant de saisir le siège du Département, pour m’enquérir de la nouvelle auprès de lui qui me confirma la démission.

Bien que l’agrément ait été accordé par les autorités britanniques pour la nomination de l’Ambassadeur Hamzaoui à Londres, le Président Bourguiba s’est ravisé au moment de la signature du décret et de la lettre d’accréditation suite à l’interférence de l’entourage présidentiel.

Dans la lettre qu’il avait adressée, fin octobre 1981, au Président de la République, l’Ambassadeur Hamzaoui a mis en exergue le « préjudice porté au sérieux et à la crédibilité de l’Etat du fait du revirement inattendu sous prétexte d’une amitié avec une haute personnalité très proche du pouvoir.
Faisant fi des considérations personnelles il a indiqué qu’il aurait pu agréer d’être sacrifié si ce revirement était motivé par « l’intérêt supérieur de la Tunisie ou du fait de contingences internationales imprévues ».

Il avait souligné que « dans un Etat de droit nul n’est ou ne doit être au dessus des lois, ni trop grand pour être comptable de l’exercice du pouvoir », en ajoutant qu’il continue à croire en « l’équité et la décence du peuple tunisien ». Il conclut par le souhait de ne pas voir la maladie et la vieillesse ternir l’œuvre et la place dans l’histoire du Président Bourguiba.

L’Ambassadeur Hamzaoui connut par la suite une traversée éprouvante du désert dont il s’en tira dignement et stoïquement avant d’être réhabilité et désigné à la tête de notre mission diplomatique à Londres.

C’est là un message sur le sens de l’Etat que nos jeunes collègues sont invités à méditer et une leçon de courage, d’abnégation et d’exigence éthique et professionnelle à l’égard de soi et envers les autres aussi haut placés soient-ils.

Mongi Lahbib

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