Touristes
Dans le quartier d’Al-Azzouzia, en banlieue nord-ouest de Marrakech, le 21 décembre 2018. FADEL SENNA / AFP

Touristes tuées au Maroc : les quartiers des meurtriers présumés marqués par la pauvreté et le salafisme

Lundi dernier, deux touristes scandinaves ont été retrouvées mortes dans une zone montagneuse du sud du Maroc, avec sur leur cou des « signes de violence à l’arme blanche », avaient annoncé les autorités marocaines. Isolée, la région montagneuse où les corps des deux femmes, l’une Danoise, l’autre Norvégienne, avaient été retrouvés est située à 10 km d’Imlil, un petit village du Haut-Atlas, selon un communiqué du ministère de l’Intérieur. Depuis, l’arrestation des jeunes hommes pour ce double homicide à caractère « terroriste » a plongé Al-Azzouzia, banlieue populaire et marginalisée de Marrakech, dans la consternation et la honte.

« Une catastrophe pour tout le Maroc »

Avec son urbanisation sommaire et anarchique, ses demeures modestes et ses jeunes désœuvrés, Al-Azzouzia se distingue nettement des quartiers chics de Marrakech, joyau du tourisme marocain. « C’est dans cette banlieue déshéritée qu’a été interpellé, dès lundi 17 décembre, Abderrahim Khayali, l’un des meurtriers présumés des deux touristes scandinaves », explique Le Monde.

« Je n’arrive pas à le croire ! », a expliqué à l’AFP Fatima Khayali, 46 ans, une tante de ce plombier de 33 ans suspecté du meurtre de Louisa Vesterager Jespersen, une étudiante danoise de 24 ans, et de Maren Ueland, une Norvégienne de 28 ans. « C’est une catastrophe pour tout le Maroc », regrette-t-elle.

Cette banlieue du nord-ouest est à la fois très proche géographiquement et radicalement éloignée, isolée socialement et économiquement, du cœur de la ville de Marrakech, destination touristique phare du royaume. « Le contraste avec les hôtels de luxe et les belles avenues bordées de palmiers est saisissant », poursuit ainsi le quotidien français.

« Des jeunes socialement marginalisés »

Premier mis en cause dans ce double homicide dont le caractère « terroriste » est désormais attesté par les autorités marocaines, Abderrahim Khayali est apparu jeudi dans une vidéo aux côtés des trois autres principaux suspects, arrêtés trois jours après lui. Tous y prêtent allégeance à Abou Bakr Al-Baghdadi, le chef de l’Etat islamique (EI). Selon les autorités marocaines, cette séquence a été filmée une semaine avant le meurtre survenu dans ce secteur du Haut-Atlas particulièrement apprécié des amateurs de randonnée. L’une des jeunes femmes a été décapitée, selon une source proche du dossier citée par l’AFP.

Selon ses proches, Abderrahim Khayali a embrassé il y a trois ans la branche salafiste de l’islam, qui prolifère dans certains quartiers populaires du royaume et qui diffère totalement de l’« islam du juste milieu » revendiqué par les autorités du royaume chérifien. « Il travaillait comme plombier dans un hôtel. En devenant salafiste, il a démissionné au motif qu’il est illicite de travailler dans un établissement qui sert de l’alcool », a expliqué à l’AFP sa tante Fatima Khayali.

Exclusion sociale

Les quatre suspects sont « tous âgés de 25 à 33 ans, socialement marginalisés et ont des connaissances limitées en matière de savoir religieux », a pour sa part indiqué à l’AFP le chercheur Mohammed Masbah, spécialiste des mouvements islamistes.

A une cinquantaine de mètres de là, vivait encore chez ses parents un autre suspect, Younes Ouaziyad, un menuisier de 27 ans également de condition modeste. « C’était un garçon sans histoire. Rien ne pouvait laisser croire qu’il pourrait faire ça », a assuré à l’AFP Abdelaati, un marchand de légumes du quartier. « Il ne manifestait aucun signe de radicalisation », a affirmé un autre voisin. Selon ses proches, il était toutefois devenu adepte du salafisme il y a « un peu plus d’un an », se laissant pousser la barbe et portant « immanquablement un qamis ». « Il nous encourageait à faire notre prière. Mais, avant de devenir salafiste, il fumait et buvait de l’alcool », a expliqué à l’AFP Nourredine, un autre de ses proches.

« Toutes les causes des dérives sont réunies »

Les habitants interrogés par l’AFP n’ont pas fait état d’une présence flagrante de prédicateurs salafistes dans le quartier. Mais selon Hassan Khayali, acteur associatif et cousin du premier suspect arrêté, l’endroit est « une bombe à retardement à cause de la drogue, de la pauvreté, du chômage et de la prostitution. Toutes les causes des dérives sont réunies », avance-t-il.

Cette précarité doublée d’un sentiment d’exclusion sociale touche aussi la commune rurale de Harbil, située à une vingtaine de kilomètres de Marrakech et dans laquelle vivaient les deux autres principaux suspects, Rachid Afatti, 33 ans, et Abdessamad Ejjoud, 25 ans, tous deux marchands ambulants.

Les rares riverains de ce village qui semble dépeuplé ont préféré s’abstenir de parler à la presse : « Les gens sont tétanisés et ressentent de la honte à voir leur village associé à ce crime », a expliqué une femme du quartier à l’AFP qui a tenu à ce que son prénom ne soit pas cité.

En plus de ces quatre suspects, neuf autres personnes ont été arrêtées jeudi et vendredi en raison de leurs liens présumés avec ce double meurtre qui ébranle le Maroc, épargné jusqu’ici par les attentats de l’EI mais déjà meurtri par des attaques passées, à Casablanca (33 morts en 2003) et à Marrakech (17 morts en 2011). Celles de Casablanca avaient profondément marqué l’opinion publique marocaine lors de la découverte du profil des douze kamikazes, originaires de Sidi Moumen, l’un des principaux bidonvilles situé à l’est de la capitale économique.

Si cette attaque terroriste suscite l’inquiétude au Maroc, c’est aussi en raison des risques de propagation de la terreur et de la violence qu’elle risque de provoquer. Cette affaire, « même si elle a l’air isolée, peut aiguiser l’appétit d’autres cellules terroristes, notamment dans les endroits marginalisés », a ainsi prévenu Mohammed Masbah.

N.B., avec Le Monde et AFP

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