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Une femme marche avec un enfant dans le camp de Roj, où sont détenus des épouses et des enfants étrangers de membres de l'État islamique (EI, ou Daech), dans le nord-est de la Syrie, en septembre 2018. © 2018 Delil Souleiman/AFP/Getty Images

Tunisie : Des efforts insuffisants pour rapatrier les enfants des membres de l’EI

Il s’agit selon les données de Human Rights Watch (HRW) de 200 détenus dans des prisons et camps « sordides » en Libye, Syrie et Irak. Pour l’organisation, les responsables tunisiens ont tardé à faciliter le retour d’enfants tunisiens qui sont actuellement détenus sans inculpation à l’étranger, dans des prisons ou des camps mis en place pour les familles de membres de l’Etat islamique (EI), a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui dans un communiqué. La plupart de ces enfants sont détenus avec leur mère, mais au moins six sont orphelins.

Dans leurs rares appels et lettres à leur famille, les mères des enfants décrivent des conditions de vie pénibles dans des cellules de prison surpeuplées en Libye ou dans des camps de fortune au nord-est de la Syrie, où les détenus subissent de graves pénuries de nourriture, vêtements et médicaments, explique HRW. Deux membres de leurs familles vivant en Tunisie ont déclaré que les mères leur avaient raconté que certaines femmes et certains enfants détenus avaient été frappés par ceux qui les interrogeaient, parfois à plusieurs reprises, dans la prison al-Jawiyyah de Misrata, en Libye, et que certains détenus, dont des enfants, étaient extrêmement renfermés, allant jusqu’à avoir parfois des pensées suicidaires.

« Les préoccupations légitimes portant sur la sécurité ne donnent pas aux gouvernements le droit d’abandonner leurs ressortissants, notamment les jeunes enfants, détenus à l’étranger sans inculpation, dans des prisons et des camps sordides », a déclaré Letta Tayler, chercheuse senior sur les questions liées à la lutte antiterroriste à HRW. « Des enfants tunisiens sont bloqués dans ces camps, sans éducation, sans avenir et sans moyen d’en sortir, tandis que leur gouvernement semble ne pas lever le petit doigt pour les aider. »

Même si la Tunisie n’est pas le seul pays qui se montre réticent à assister ces femmes et ces enfants afin qu’ils puissent rentrer chez eux, il s’agit du pays qui a le plus de ressortissants dans cette situation. Environ 200 enfants et 100 femmes se réclamant de la nationalité tunisienne sont ainsi incarcérés à l’étranger sans inculpation, parfois depuis deux ans, en tant que membres de la famille de combattants de l’EI, essentiellement en Syrie et dans la Libye voisine, et pour certains en Irak, a déclaré à HRW le ministère tunisien de la Femme et de l’Enfance. De nombreux enfants n’ayant pas plus de six ans, il serait dans leur intérêt de rapatrier également leurs mères, soutient l’ONG.

Lettres sans réponse

Presque tous les proches interrogés ont déclaré qu’ils n’avaient reçu aucune réponse aux lettres qu’ils avaient adressées au ministère des Affaires étrangères et à d’autres responsables, pour leur demander de faire rapatrier les femmes et les enfants. « Nous sommes allés voir tout le monde, mais personne n’a réagi », a déclaré Hamda Laouini, dont la fille, la belle-fille et quatre petits-enfants sont détenus dans le camp d’Aïn Issa dans le nord-est de la Syrie.

Les autorités du nord-est de la Syrie et de Libye ont pourtant demandé aux pays d’origine de récupérer les femmes et les enfants, assurant qu’ils ne prévoyaient pas de les poursuivre. Quant à l’Irak, il a poursuivi des adultes et des enfants étrangers, certains de 9 ans seulement, pour leurs liens avec l’EI – souvent lors de procédures non conformes aux règles d’un procès équitable – mais lui aussi a demandé aux pays de récupérer les enfants.

« Répondant par écrit à nos demandes de commentaires, le ministère tunisien des Affaires étrangères a déclaré que la Tunisie attachait ‘une importance particulière’ au cas des enfants détenus, étant ‘fermement convaincue de la valeur des droits humains’. Pourtant, jusqu’ici, la Tunisie n’a aidé que trois de ces enfants à revenir, de Libye en l’occurrence. En janvier, la Tunisie aurait également accepté de rapatrier, pour la mi-février, six orphelins vivant dans un refuge du Croissant-Rouge en Libye », explique encore l’ONG.

La réponse du ministère des Affaires étrangères précisait également que le gouvernement ne refoulerait pas de détenus dont la nationalité est établie, expliquant que la constitution tunisienne interdit de retirer la nationalité ou d’empêcher ses citoyens de revenir dans leur pays. Même si HRW n’a trouvé aucun élément indiquant que la Tunisie ait refoulé des ressortissants à ses frontières, « il faut dire que la plupart des détenus, si ce n’est la totalité, n’ont aucun moyen de partir des camps fermés et des prisons afin d’atteindre les consulats ou les frontières de la Tunisie, qui se trouvent parfois à des centaines de kilomètres et au-delà de zones de conflit, à moins que leur gouvernement n’intervienne », explique l’ONG.

Pour l’organisation humanitaire, la Tunisie doit veiller à ce que tous ses ressortissants enfants qui sont détenus à l’étranger uniquement parce leurs parents sont des membres de l’EI suspectés ou avérés, soient rapatriés rapidement et « sans encombre ». Si une mère est détenue sans inculpation, ses enfants ne devraient pas être rapatriés sans elle, à moins qu’il ne soit prouvé que cette séparation est dans l’intérêt de l’enfant, indique l’organisation.

Par ailleurs, à leur retour, les ressortissants doivent bénéficier de services d’assistance, notamment psychologique, favorisant leur réadaptation et leur réinsertion. Les enfants doivent être traités avant tout comme des victimes et ne doivent pas être poursuivis pour leurs liens avec des groupes armés comme l’EI, en l’absence d’éléments indiquant qu’ils ont commis des actes violents, souligne l’ONG. « La détention d’enfants doit rester une mesure exceptionnelle et de dernier recours et durer le moins possible, conformément aux règles de la justice des mineurs. »

Tunisiens présents dans les camps et les prisons

L’Association de sauvetage des Tunisiens bloqués à l’étranger (RATTA), organisation non gouvernementale, a rassemblé une somme d’informations sur 116 détenus tunisiens – 93 enfants et 23 femmes. Selon cette structure, plus de la moitié sont en Libye, près d’un tiers en Syrie, et le reste en Irak, en Turquie ou ailleurs. Près de la moitié des enfants suivis par la RATTA n’ont pas plus de deux ans et quatre sur cinq n’ont pas plus de six ans.

Un rapport d’avril 2018, publié par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, décrivait la prison de Mitiga, à Tripoli, et celle d’al-Jawiyyah, à Misrata, comme « des lieux de détention connus pour la torture endémique et les autres violations ou atteintes aux droits humains », y compris à l’égard des femmes et des enfants. Le rapport ne mentionnait pas de détenus apparentés à des membres de lEI. Dans les prisons de Mitiga et al-Jawiyyah sont détenus au moins 53 personnes tunisiennes, 29 enfants et 24 femmes, d’après des membres de leur famille, des défenseurs des droits humains et des journalistes.

Enfants rapatriés

Dans sa réponse écrite à HRW, le ministère des Affaires étrangères a déclaré qu’il avait confirmé la nationalité tunisienne d’un « certain nombre » d’enfants au moyen de tests ADN et qu’il était en train de les réhabiliter, mais sans davantage de précisions. Des militants des droits de l’homme, des proches et d’autres responsables du gouvernement ont déclaré qu’ils ne connaissaient que trois cas d’enfants rapatriés.

Le ministère des Affaires étrangères a aussi assuré à l’ONG que le gouvernement était actuellement en train de concevoir divers programmes de prévention, réadaptation et réinsertion pour lutter contre l’extrémisme violent. La Tunisie « œuvre à réadapter et réinsérer les anciens combattants terroristes étrangers et leurs familles », conformément aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, telle que la Résolution 2396 de 2017, a ainsi expliqué le ministère des Affaires étrangères. Cette résolution contraignante insiste notamment sur la nécessité de réinsérer et réhabiliter « rapidement » les enfants.

N.B.

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