diplomatie culturelle

Tunisie : « La diplomatie culturelle est tout aussi importante que la diplomatie économique » (séminaire de l’Association tunisienne des anciens ambassadeurs et consuls généraux)

Lors d’un séminaire sur la « diplomatie culturelle », organisé le samedi 22 juin 2019 par l’Association tunisienne des anciens ambassadeurs et consuls généraux (ATAACG) au Palais des Lettres et des Arts de Ksar Saïd, en collaboration avec les ministères des affaires étrangères et des Affaires culturelles, un échange de points de vue et une présentation de l’état des lieux ont pris place en présence du ministre des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui, du ministre des Affaires culturelles, Mohamed Zine el-Abidine, de l’ex-ministre des Affaires culturelles Salah Baccari, de Tahar Sioud, président de l’ATAACG et de Mohamed Jnifen, son vice-président.

Dans son discours d’ouverture, Tahar Sioud a indiqué que « la culture, la civilisation et le patrimoine matériel et immatériel » représentent autant de domaines fortement développés en Tunisie, mais qui peuvent être davantage construits et valorisés. Ils sont à la base des relations continues que la Tunisie entretient avec toutes les nations et tous les peuples du monde, a-t-il assuré. « L’histoire de la Tunisie est riche et diverse et constitue une source d’excellence dans le cadre de ses affiliations géographiques ou culturelles et de ses horizons directs ou plus vastes, la mettant en phase avec le temps et capable de marcher durablement vers le progrès. » Pour lui, la diplomatie culturelle est l’un des outils du « soft power » et de la consolidation de partenariats constructifs entre les ministères des Affaires étrangères et de la Culture, et l’ensemble des intellectuels, des artistes et des universitaires qui peuvent y contribuer. « Il faut sans doute, a-t-il indiqué, jeter les bases de la création et de la mise en place de partenariats sur le terrain, selon une perspective stratégique. »

« Défendre son identité »

Mohamed Jnifen, vice-président de l’Association organisatrice du séminaire, a lui aussi estimé que la diplomatie culturelle tunisienne devait être développée davantage afin que le pays puisse défendre son identité, sa culture et sa particularité en tant que civilisation. Mais si la diplomatie culturelle n’est pas encore suffisamment développée dans notre pays, c’est parce que la Tunisie a dû, historiquement, passer par des périodes qui ont nécessité une focalisation sur l’économique, le politique et la sécurité, afin de construire un Etat national stable, a dit le vice-président. Aujourd’hui, « il faut établir un cadre administratif et stratégique pour mettre sur pied une structure dédiée à la diplomatie culturelle », a-t-il encore assuré, car l’intégration de la Tunisie dans la marche du monde vers la modernité et la valorisation des particularités culturelles est, à terme, « une nécessité ».

Divers programmes de développement déjà mis en place

Le ministre des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui, a lui souligné l’importance d’investir dans les atouts culturels et patrimoniaux de la Tunisie pour servir ses objectifs de développement. Il est « plus urgent que jamais » de servir les objectifs de développement du pays en soutenant les efforts de la diplomatie culturelle et économique, a indiqué M. Jhinaoui. Les plus importantes caractéristiques de la stratégie de la diplomatie culturelle, qui a commencé à prendre forme au sein du ministère des Affaires étrangères, « concernent un certain nombre d’objectifs centrés sur la valorisation du patrimoine et le rayonnement culturel de la Tunisie », a-t-il dit. Il s’agit de centrer le plan de développement de la diplomatie culturelle sur « des programmes de coopération » visant notamment « la valorisation des monuments culturels et historiques » dont la Tunisie peut se targuer, tout en investissant dans « l’activation d’un nouveau cycle économique basé sur la création de richesses ».

Il a ajouté qu’il fallait faire en sorte que la culture tunisienne soit un élément fondamental dans « les relations de notre pays avec ses partenaires et avec les institutions internationales » comme l’Unesco, l’Alecso (Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences) et d’autres. Il est en effet nécessaire de créer une « dynamique dans nos relations avec nos partenaires », une orientation stratégique qui contribuerait à « couper la voie aux courants extrémistes » et à « l’isolement ».

A cet égard, Khemaies Jhinaoui a évoqué les projets actuellement négociés en coopération avec l’Union européenne, qui visent à « restructurer le secteur de la culture en Tunisie » en mettant l’accent sur « la promotion de la diversité culturelle aux niveaux local, régional et national ». L’un d’eux est doté d’une enveloppe de six millions d’euros, a-t-il indiqué. M. Jhinaoui a également affirmé que le ministère des Affaires étrangères profitera de la 18e session du Sommet de la francophonie 2020 pour « confirmer sa position sur la scène internationale, mettre en évidence sa diversité de ressources culturelles et ouvrir de nouveaux horizons pour soutenir et développer ses relations avec ses partenaires dans divers domaines ». M. Jhinaoui a enfin souligné la volonté de son ministère d’atteindre ces objectifs nationaux en sensibilisant davantage les missions diplomatiques et consulaires à l’étranger à l’importance de se concentrer sur l’aspect culturel de la diplomatie tunisienne, en coordination avec le ministère des Affaires culturelles.

Donner plus de place au débat et aux échanges d’idées

Mohamed Zine el-Abidine, ministre des Affaires culturelles, a pour sa part souligné l’importance de ce genre de séminaires rassemblant anciens diplomates, acteurs de la diplomatie culturelle et intellectuels, ainsi que la portée de leur rôle dans la mise en valeur du concept de diplomatie culturelle et dans la véritable compréhension de la composante culturelle de la diplomatie tunisienne. Il a fait remarquer que « le gouvernement d’union nationale [tenait] à porter une attention accrue à ce secteur [de la diplomatie] dans le cadre d’une vision culturelle globale qui puisse contribuer à renforcer la présence de la Tunisie à l’étranger, en mettant en valeur son image, son histoire et sa civilisation ». Le ministre de la Culture a aussi affirmé à quel point était grande la contribution de la diplomatie culturelle dans le renforcement de la coopération et de la communication entre les ministères des Affaires étrangères et de la Culture d’une part, et entre l’Etat et la société civile d’autre part.

Selon lui, des efforts importants sont actuellement déployés par le ministère des Affaires culturelles pour sensibiliser davantage à la diplomatie culturelle, celle-ci n’étant « pas moins importante que la diplomatie politique et économique ». Il a rappelé l’impact important de la mise en place d’un certain nombre d’institutions et de centres culturels, tels que le Palais des Lettres et des Arts de Ksar Saïd, ou encore la Cinémathèque tunisienne et le Théâtre de l’Opéra, tous deux abrités par la Cité de la Culture.

De l’importance du « soft power »

L’ex-ministre de la Culture Salah Baccari a, lui, estimé que la culture est, dans les temps modernes, devenue un concept multiforme ne se limitant plus aux arts et aux beaux-arts. Elle épouse aujourd’hui « le monde des idées, des valeurs, des traditions et des croyances ». Elle inclut ainsi aujourd’hui l’artisanat, l’audiovisuel, l’architecture, la gastronomie, le patrimoine oral, ou encore les légendes. « La culture construit la gouvernance […] et ne concerne plus tant l’individu que la communauté et le peuple » dans leur ensemble, a ajouté M. Baccari. C’est le fondement de toute civilisation, un fondement qui permet de renforcer l’attractivité du pays, d’en diffuser la culture et les valeurs, et de répandre un certain rayonnement culturel à l’étranger ». La diplomatie culturelle permet, dit-il, de « soutenir les échanges et la coopération dans le domaine culturel ». Ce pouvoir « discret » des Etats constitue une « capacité d’attirer et de s’associer à des alliés ».

Contrairement à une politique étrangère basée sur les guerres et l’hégémonie économique, qui représente un pouvoir qu’on pourrait qualifier de « dur » ou de « grossier », le soft power vise à défendre les intérêts nationaux avec un minimum de coûts matériels et humains. « Le soft power est un arsenal de lois publiques et privées et de codes des droits de l’homme, dans lesquels la vie des individus, des groupes et des peuples est censée être organisée de manière pacifique », a-t-il souligné. Le sport et les activités touristiques, culturelles et de communication représentent également une « force douce » ayant un impact profond sur l’image des Etats.

Sortir de l’isolement culturel

« Dans notre monde arabo-musulman, il existe un débat ancien sans cesse réactualisé sur la soi-disant invasion culturelle et l’acculturation, ainsi que sur la nécessité de renforcer l’identité locale, en ne croyant pas en la crédibilité des valeurs universelles. Ce qui conduit parfois à la stagnation, au recul et à la croissance de la pensée extrémiste, tous également alimentés par l’hégémonie économique et l’agressivité de la politique occidentale », a estimé M. Baccari. Dans le contexte de la croissance des tendances nationalistes et des courants religieux rigides, l’Unesco a affirmé dans une Déclaration universelle de 2001 que la diversité culturelle ne peut être invoquée pour justifier la violation des droits de l’homme inscrits dans le droit international, a-t-il également rappelé. M. Baccari juge que « le dialogue entre les cultures et les civilisations est la meilleure garantie de la paix » et que ce dernier peut infliger un sérieux revers à « la théorie des conflits inévitables entre les cultures et les civilisations ».

La Tunisie est un acteur important de la médiation dans le monde

Par ailleurs, il a dit penser que « la récente création de l’Académie diplomatique constituera un noyau dur pour la formation des jeunes diplomates et qu’elle leur permettra d’approfondir le concept de diplomatie culturelle pour mieux construire l’avenir de la Tunisie dans le monde ». Selon lui, « les élites, les leaders d’opinion et les diplomates ont la responsabilité commune de soutenir l’équilibre culturel qui règne dans le pays, ce qui n’est pas difficile à réaliser, car les Tunisiens sont connus pour leur dynamisme, leur intelligence et leur patriotisme, ainsi que pour le rôle de médiateurs qu’ils ont toujours réussi à assurer ».

A la fin du séminaire, un débat s’est tenu avec la participation de certains des diplomates et experts présents, débat qui a permis de mettre en lumière certains aspects du lien entre l’activité diplomatique et la diplomatie culturelle en insistant sur le rôle qui doit être assumé, à cet égard, par l’Académie diplomatique en cours de création.

N.B.

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