Tunisie : futur réservoir d’infirmiers pour l’Allemagne ?

Tunisie : futur réservoir d’infirmiers pour l’Allemagne ?

0
PARTAGER

Les maisons de retraite allemandes, de plus en plus fréquentées en raison du vieillissement démographique du pays, peinent à se procurer des infirmiers en gériatrie. Pour résoudre ce problème, elles peuvent désormais avoir recours à l’aide du gouvernement, qui a mis en place des structures de recrutement d’infirmiers étrangers, y compris tunisiens.  « Est-ce une bonne stratégie ? Et pour qui ? », demande le journal d’investigation Der Spiegel, qui y a consacré un long reportage. En voici les principaux extraits, commentés au besoin par Le Diplomate Tunisien.

L’hebdomadaire d’investigation allemand Der Spiegel s’est intéressé au parcours de Mohamed Ali Nefzi, jeune homme de 23 ans qui a quitté sa Tunisie natale, où il officiait en tant qu’infirmier au sein de Pireco, entreprise d’installation et de maintenance industrielle et pétrolière, pour s’installer en Allemagne. Un cas particulier de migration de personnel de santé, mais qui en illustre bien d’autres et qui pose la douloureuse question de la fuite des diplômés qualifiés tunisiens vers l’étranger.

M. Nefzi  a été sélectionné, ainsi que 17 autres personnes, pour participer au programme allemand «Triple Win » qui vise notamment à combler la pénurie de soignants gériatriques en Allemagne. Si à quelques centaines de kilomètres au sud de Tunis, des bateaux remplis de migrants désireux de quitter leurs nombreux pays africains pour atteindre l’eldorado européen, prennent illégalement le large pour les côtes italiennes, les gens comme « Dali » Nefzi prendront l’avion, en toute légalité, pour grossir l’offre de travail salarié dans les pays développés, victimes d’une démographie vieillissante et cherchant la rescousse d’une main d’œuvre peu chère, et souvent jeune.

Une profession peu convoitée en Allemagne

« Enthousiasmé par la liberté que l’Allemagne accorde aux jeunes hommes et femmes », Dali Nefzi veut « voyager et rencontrer de nouvelles personnes ». Il n’est pas conscient « du racisme » qui y existe, relève Der Spiegel, ni du fait que des partis politiques « populistes et islamophobes disposent de 92 sièges au Parlement allemand ». « Ce sujet ne fait pas partie des discussions qu’on tient au sein des cours intensifs d’une semaine [délivrés à Tunis aux futurs travailleurs tunisiens en Allemagne avant leur départ, NDLR] sur les différences culturelles et l’éthique de travail allemande », pointe non sans ironie le journal allemand.

Chaque Tunisien recruté avec l’aide de la GIZ (Société allemande de coopération au développement, active en Tunisie pour le compte du gouvernement allemand et de l’UE) coûte aux entreprises participantes plus de 100 000 euros. « C’est beaucoup d’argent, mais l’investissement est rentable », écrit l’hebdomadaire allemand. « Après tout, il y a très peu d’infirmiers gériatriques en Allemagne », en particulier dans les régions rurales du pays, explique Der Spiegel, qui rappelle que lorsque des postes concernés par cette profession sont créés, ils restent vacants pendant en moyenne 171 jours, soit « la pire moyenne parmi toutes les professions ». En cause : les salaires offerts pour ce type de postes, surtout lorsqu’ils sont affectés dans les régions rurales du pays. Dans le même temps, le nombre de personnes demandeuses de soins de vieillesse ne cesse de s’envoler. Aujourd’hui, l’Allemagne affiche la population la plus vieille d’Europe, en comptant 2,3 millions de personnes dépendantes de plus de 75 ans, un chiffre qui devrait passer à 3,4 millions en 2030 selon les chiffres de Destatis, l’institut allemand de statistiques.

« C’est la raison pour laquelle la division des services sociaux de la Croix-Rouge bavaroise rémunère les infirmiers qui s’occupent des personnes âgées, ce qui signifie que le salaire de Nefzi est inférieur à la moyenne des infirmiers en Bavière. De plus, il existe un écart important entre les salaires perçus par les infirmiers à domicile, le métier pour lequel Nefzi a été formé en Tunisie, et les aide-soignants gériatriques », poursuit Der Spiegel.

Triple victoire ?

La GIZ décrit son initiative de mettre en place le programme « Triple Win » comme étant une solution pour toutes les parties. Sur son site Internet, elle explique : « Le recrutement d’infirmiers étrangers qualifiés atténue la pénurie d’infirmiers en Allemagne et réduit le chômage dans les pays d’origine des infirmiers. Les envois de fonds des migrants et le transfert de savoir-faire contribuent au développement des pays d’origine. »

L’un des futurs collègues de Nefzi, approché par Der Spiegel, tient un discours similaire, que le journal qualifie de « plutôt stupéfiant » venant d’un praticien de la profession infirmière gériatrique : « Le travail ici ne vous écrase pas, on ne peut pas se plaindre. C’est, en d’autres termes, une triple victoire, une situation dont toutes les parties bénéficient. La Tunisie gagne parce qu’elle [se débarrasse] de plusieurs jeunes en recherche d’emploi, compte tenu du taux de chômage des jeunes de 35%. L’Allemagne gagne parce que l’afflux [de travailleurs étrangers] procure un peu de répit étant donné la pénurie de personnel soignant. Et l’infirmier en formation gériatrique d’Afrique du Nord gagne parce qu’il peut légalement migrer vers l’Europe et occuper un emploi sur le marché du travail allemand. C’est un rêve que des millions d’autres ne pourront jamais réaliser. »

Les responsables de la GIZ affirment qu’ils adhèrent à la déclaration d’intention de l’Organisation mondiale de la santé, selon laquelle les besoins du pays fournissant la main-d’œuvre migrante doivent également être pris en compte.

La GIZ indique également qu’elle travaille en étroite collaboration avec l’Agence tunisienne pour l’emploi. Mais, relève l’hebdomadaire allemand, « il y a une lacune importante dans le système » : l’Allemagne ne dépense pas d’argent pour faire évoluer les diplômés non formés en spécialistes en soins gériatriques. Au contraire, le programme Triple Win « enlève » les infirmiers déjà formés dont la Tunisie a également besoin.

« L’Europe gagne, l’Afrique perd »

« Quand tout le monde gagne », c’est la devise que la GIZ a choisie pour son programme visant à recruter des infirmiers étrangers. « Mais la vérité est que l’Europe gagne et l’Afrique perd, du moins lorsqu’on demande leur avis à ceux qui sont directement touchés par le projet pilote ‘Triple Win’ en Tunisie », poursuit le journal allemand. « Mounir Daghfous, médecin et professeur, chef de service du SAMU à Tunis, était responsable de la formation de Nefzi en médecine d’urgence, comme il l’a fait pour des centaines d’autres avant lui. Pour lui, ‘nous les formons, puis ils sont attirés loin d’ici’, regrette le médecin tunisien. »

Nefzi et les autres ne font pas partie de l’armée de réserve de travailleurs non qualifiés en Tunisie qui désespèrent de trouver un emploi. Au contraire : depuis qu’il a quitté son emploi chez Pireco il y a un an, Nefzi a reçu quatre offres d’emploi. Mais, dit-il, il les a toutes rejetées pour qu’il puisse se consacrer entièrement à ses cours d’apprentissage de la langue de Goethe.

« Mais quid du reste des 35% de jeunes hommes et femmes sans emploi ?, demande justement Der Spiegel. Ils ne recevront, eux, aucune formation professionnelle pour travailler dans leur pays ou partir à l’étranger. Ils restent sans espoir. » Et de rappeler qu’après avoir été plusieurs années attirés en Syrie et en Irak, dans l’espoir de participer au projet galvanisant de création d’un « Califat islamique » par l’EI, les chômeurs tunisiens optent aujourd’hui en nombre pour la dangereuse traversée de la Méditerranée vers l’Italie et les autres pays européens.

La désillusion de Nefzi

Pendant ce temps, Nefzi a été recruté pour travailler en tant qu’assistant dans une maison de retraite à Olching, petite ville bavaroise de moins de 30 000 habitants située dans le nord-ouest de Munich. Début mai, tout allait encore très bien pour lui. Sa patronne s’extasiait de son empathie et de sa jovialité vis-à-vis des patients. « Il est si amical avec les personnes âgées, disait-elle, en les soulevant patiemment, en les lavant et en les nourrissant. » Avant de prendre l’avion pour aller travailler en Allemagne en tant qu’infirmiers gériatriques, Nefzi et les autres ont été prévenus que ce type d’emploi consistant à subvenir aux besoins élémentaires de personnes dépendantes n’était pas très valorisé dans le pays, et qu’ils seraient « simplement là pour laver et nourrir les patients ». Ce n’est qu’après un an, une fois leurs qualifications reconnues, qu’ils seraient autorisés à assumer plus de responsabilités, comme administrer des injections d’insuline.

« Dali » est pourtant extatique. « J’aime mon travail », répète-t-il à Christoph Titz, l’auteur du reportage. « Et tout le monde ici est si gentil, ils sont comme ma nouvelle famille. » Hélas, à la fin mai, un revers de situation se produit, qui donnera bien des désillusions à ce jeune homme. Le Ramadan a en effet commencé le 16 mai et Nefzi s’adonne à la pratique du jeûne. « Et apparemment, l’un des 24 soignants de l’équipe d’Olching, un membre de la ‘nouvelle famille’ de Nefzi, semble avoir un problème avec cela », continue de raconter Christoph Titz.

Le jeune infirmier tunisien semble être « confronté à un conflit », dit sa patronne, visiblement moins élogieuse qu’aux premiers temps vis-à-vis de sa nouvelle recrue, et à une incompréhension de la part du personnel soignant, qui l’accuse de ne « plus laver les femmes pendant le Ramdan » et de ne « pas répondre aux sonnettes des résidents » de la maison de retraite pendant les moments de rupture du jeûne. « C’est un mensonge », rétorque-t-il pourtant, assurant que sa pratique quotidienne du jeûne ne porte pas atteinte à son assiduité et qu’il est simplement victime de rumeurs. « Les supérieurs de Nefzi sont embarrassés et la rumeur ne peut être confirmée. Juste des paroles, apparemment. Mais tout l’optimisme que Nefzi a apporté avec lui de Tunisie a disparu. »

Une bonne nouvelle réconforte toutefois Nefzi : Adel, avec qui il a pris des cours d’allemand en Tunisie et qui a finalement réussi ses examens oraux, viendra également à Olching en juin. Bonne nouvelle ? « Cela signifie surtout que le service d’urgence de Mounir Daghfous à Tunis va de nouveau perdre un de ses ambulanciers paramédicaux. Et que le système allemand de soins gériatriques gagnera un nouvel employé tunisien », commente le reporter allemand.

« Si les deux font de bons progrès, Adel et Mohamed Ali Nefzi deviendront infirmiers gériatriques, une promotion par rapport à leur grade actuel d’assistants. Cela signifie qu’ils obtiendront un salaire complet, une reconnaissance officielle et, en fin de compte, la permission de s’établir définitivement en Allemagne. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’on verra vraiment qui est le gagnant de la recherche d’infirmiers supervisée par l’Allemagne », conclut Der Spiegel.

Au-delà des incertitudes qui ponctuent les parcours plus ou moins brillants des migrants tunisiens à l’étranger, des controverses nourries par le traitement discriminatoire dont ils sont parfois l’objet en tant qu’étrangers (de surcroît arabes et musulmans) dans les pays d’accueil, au-delà des échecs personnels ou professionnels qu’ils peuvent essuyer, c’est toute la question de l’exode du personnel médical qualifié, formé en Tunisie, qui se pose. Car si les initiatives mises en place par le gouvernement allemand se mettaient à faire des émules et venaient à se multiplier, il faudra faire face à une vague supplémentaire de départs. Après l’exode des médecins, bientôt celui des infirmiers ?

Nejiba Belkadi

Lien pour lire l’article de Der Spiegel : http://www.spiegel.de/international/tomorrow/my-nurse-named-mohamed-inside-germany-s-acute-nursing-shortage-a-1219049.html

Pas de commentaires

Laisser un Commentaire