Tunisie : le quatrième pouvoir sous haute pression

Les médias célébreront, à leur manière, la proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme le 10 décembre prochain. Une journée qui ne sera pas vécue dans la liesse pour un secteur en détresse. Et pour cause : la grève générale décidée par le Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT). Le débrayage des journalistes tunisiens est révélateur des problèmes à multiples facettes auxquels le secteur de l’information en général fait face aujourd’hui. Un cri de détresse que les décideurs semblent ignorer pour le moment et qui ne fait qu’aggraver encore plus la situation. Le quatrième pouvoir semble bien décidé à prendre le taureau par les cornes et ne s’arrêtera pas à ce stade face à la politique de fuite en avant du gouvernement.

La fronde gronde    

Journée de colère, rassemblement de protestation à la place de la Kasbah, meeting, port du brassard rouge, en plus d’autres formes de protestation sont programmées pour marquer le ras-le-bol des journalistes à l’égard de la consternante et vexante position  du pouvoir en place, marquée notamment par la procrastination, le renvoi aux calendes grecques des épineux dossiers du secteur. Parmi les doléances des hommes de médias figurent en prime lieu la publication au Journal Officiel de la République Tunisienne de deux conventions (une convention cadre et une convention sectorielle), le recrutement des diplômés de l’Institut de presse et des Sciences de l’Information(IPSI). Outre ces requêtes, somme toute légitimes, bon nombre de journalistes s’exposent durant leur travail à des agressions physiques, harcèlement et menaces, poursuites judicaires, et même à des pressions émanant de lobbies politiques et financiers .

En dépit de l’exception tunisienne dans le monde Arabe en matière de respect des droits humains, notre pays ne figure malheureusement  pas parmi les bons élèves de la liberté de presse. La Tunisie a été classée 72ème au classement mondial de la liberté de presse pour l’année 2019, mais un recul de deux ou trois places n’est pas à exclure pour 2020 en raison de la dégradation de l’environnement du travail, les menaces et pression exercées à l’encontre des journalistes dans l’exercice de leur fonction. L’organisation internationale de défense des journalistes Reporter Sans frontières (RSF) s’est par ailleurs inquiétée d’une détérioration du climat de travail des journalistes et des médias depuis fin 2019. « Les inquiétudes persistent quant aux lenteurs qui marquent l’élaboration du nouveau cadre légal relatif au secteur médiatique », relève l’organisation.

RSF a pointé du doigt en 2018 le parti Ennahda qui a menacé de poursuivre des organisations de médias et des journalistes accusés d’avoir participé à ce qu’il qualifie de «campagne de dénigrement» visant à discréditer ses membres. Ceci constitue une réelle menace à la liberté de presse,  a estimé l’organisation. Dans ce même contexte, rien que pour le mois de juin de l’année 2019, le nombre des journalistes victimes d’agression n’a fait que doubler (de 10 il est passé à 22)  selon l’Unité de monitoring du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) dans un rapport publié avec le concours de l’Unesco.

Les ennemis de la Presse

La montée de courants politiques populistes  en Tunisie n’a pas contribué  à l’ancrage de la liberté de presse et les principes de la liberté d’expression en Tunisie, comme en témoigne le discours haineux de certains politiques et députés à l’égard des journalistes. Des députés qui, profitant de leur immunité parlementaire, n’hésitent pas à proférer des menaces contre les journalistes sur les réseaux sociaux .Sous l’hémicycle de l’ARP où la nouvelle constitution, censée jeter les fondements d’un Etat démocratique, fut adoptée,  l’un des députés, fondateur de la coalition al-Karama, est allé jusqu’à traiter un chroniqueur d’une radio privée de « chien » et de « vendu » en mai dernier.  On ne peut plus tomber aussi bas. La notion de « ilaam el-aar » (traduire la presse de la honte) est sur la bouche des ennemis d’une presse libre et indépendante qui refuse de s’asservir et de servir les agendas de certains partis,  hommes politiques et homme d’affaires véreux.

Comptant sur le lobbying de certaines parties et partis qui s’évertuent à tirer profit de leur main mise sur l’ARP, la coalition el-Karama  a franchi le Rubicon en présentant un projet d’amendement du décret-loi 116 relatif à l’audiovisuel et en menant une campagne visant à dénigrer le SNJT et des chroniqueurs en raison de leur catégorique refus de laisser passer ce projet. L’appel au boycott des activités de ce courant populiste ne tardera pas à venir en guise de riposte de la syndicale des journalistes. Finalement, la tentative de passage en force du projet échoue  suite à une forte mobilisation des composantes de la société civile et d’autres forces politiques.

Et pourtant, la liberté de presse n’est pas à géométrie variable. C’est l’un des  principes fondamentaux de la démocratie. Tout individu ne doit nullement être inquiété pour ses opinions, selon l’article 19 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, semble ignorer le député en question et ses sbires. Les multiples tentatives de museler la presse dans la Tunisie post-révolution ne sont plus à démontrer.

Samir DRIDI

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