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Tunisie : les divisions politiques paralysent le pays, selon le Crisis Group

Nombreuses sont les affaires qui cristallisent les tensions au sein de la classe politique tunisienne. Parmi beaucoup d’autres, celle qui concerne le départ ou le maintien de Youssef Chahed dans son poste de Premier ministre, qui alimente les inquiétudes chez les citoyens ordinaires et les calculs politiques au sein de l’administration en vue des prochaines élections législative et présidentielle. Dans ce contexte, la situation s’envenime et, venant s’ajouter à d’autres querelles politiciennes (comme la lutte pour le contrôle du parti Nida Tounes), paralyse l’action de la coalition gouvernementale. C’est ce qu’a déploré jeudi le centre de réflexion International Crisis Group (ICG), qui appelle les partis à « retrouver le sens de l’Etat ».

« Cette crise paralyse l’action publique et le travail législatif, divise et discrédite la classe politique, minant la confiance à l’égard des institutions. Elle diminue la capacité du pays à faire face à des évènements imprévus, comme des attaques jihadistes ou des émeutes de grande ampleur, et alimente la tentation autoritaire », détaille le Crisis Group. Celui-ci estime donc que les forces politiques et syndicales doivent s’atteler rapidement à trouver une sortie de crise, « sans oublier que seul le parlement peut sceller le sort de Chahed ».

Tensions sociales et blocage du développement économique

Le rapport rappelle que la Tunisie peine, près de sept ans après la révolution, à redresser son économie et répondre aux attentes sociales de la population alors que le chômage atteint 15,4%. Elle a obtenu un prêt du Fonds monétaire international (FMI) en contrepartie de vastes réformes, mais depuis plusieurs mois, le débat politique se focalise essentiellement autour de querelles politiciennes et de luttes d’influences personnelles. Dans ce contexte, des formations politiques, dont une branche du parti présidentiel Nida Tounes, et la centrale syndicale UGTT, réclament le départ de M. Chahed, incapable selon elles de résoudre les difficultés économiques.

Rappelant quel l’un des partisans les plus virulents du départ de M. Chahed est le numéro un de Nida Tounes, Hafedh Caïd Essebsi, le rapport explique aussi que Béji Caïd Essebsi avait lui même évoqué mi-juillet la possibilité d’une démission de M. Chahed, soutenu par Ennahdha. « La lutte entre les pro et les anti-Chahed continue de battre son plein et l’incertitude autour de la poursuite de la mission du gouvernement Chahed contribue à paralyser l’action publique », relève ainsi l’ICG. Une crispation politique qui empêche, notamment, que des réformes économiques d’envergure puissent être menées dans un climat pacifié. Ainsi, pour la France et l’Union européenne qui « voient en Chahed une personnalité politique dynamique en mesure d’honorer les engagements de la Tunisie envers ses bailleurs de fonds », cette situation explosive « retarde la mise en place des réformes », note le centre de réflexion.

Le think tank avance par ailleurs que des experts d’organisations internationales et des diplomates considèrent l’UGTT, qui réclame le départ de Chahed, comme « la principale responsable du blocage des réformes économiques, de la fragmentation de la chaîne de commandement au sein de l’administration publique et de l’explosion des revendications salariales corporatistes ».

Destabilisation de l’action gouvernementale

Aux origines des tensions actuelles, les résultats du scrutin municipal du 6 mai 2018, qui ont « déstabilisé la coalition gouvernementale et parlementaire menée par Nida Tounes et Ennahdha au profit de ce dernier », estime l’ICG. « Ceci a accentué la lutte interne pour le contrôle de Nida Tounes à l’approche des élections législatives et présidentielle de 2019. Elle oppose le chef du gouvernement, Youssef Chahed – marginal au sein des structures du parti lors de sa prise de fonctions en août 2016 mais renforcé aujourd’hui – au fils du président de la République, Hafedh Béji Caïd Essebsi, propulsé directeur exécutif de cette formation en janvier 2016 grâce au soutien de son père. »
Principale retombée des tensions actuelles provoquées par cette redistribution des cartes : des dizaines de projets bloqués en commission alors que l’échéance pour le vote de la loi de finances de 2019, « fondamentale dans le contexte actuel de rétrécissement de la marge de manœuvre macroéconomique », se rapproche (décembre 2018). « Aucun compromis n’émerge à propos de la nomination des membres de la Cour constitutionnelle, étape fondamentale pour la mise en place des institutions issues de la Constitution de 2014, et d’un nouveau président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), personnage essentiel pour l’organisation des prochains scrutins législatif et présidentiel », note l’ICG.

Sortir de la crise

Le rapport explique qu’il est crucial d’éviter que la crise actuelle n’encourage des émeutes ou, pire, des attaques jihadistes, qui à leur tour « renforceraient ces divisions et créeraient des conditions favorables à une reprise en main autoritaire ».
Pour le think-tank, si M. Chahed en venait à quitter son poste de chef du gouvernement, et si les tensions sociales s’intensifiaient, « la formation d’un gouvernement de ‘technocrates’ serait la moins mauvaise solution ». Car pour le citoyen ordinaire, le maintien ou non de Youssef Chahed à la tête du gouvernement et son éventuelle victoire sur Hafedh Caïd Essebsi représentent des questions secondaires. « L’urgence est que les partis politiques montrent qu’ils ont retrouvé le sens de l’Etat et qu’un pouvoir exécutif et administratif stable et efficace parvienne à se placer au-dessus des conflits politiciens et à renforcer la confiance envers les institutions. » Le rapport précise en effet qu’en se retirant momentanément du gouvernement, les principaux partis politiques disposeraient de plus de temps pour régler leurs problèmes internes et se concentrer sur l’élaboration de nouveaux programmes politiques. De plus, « ils devraient engager un débat de fond sur les éléments qui ont rendu possible la crise actuelle – conflits de légitimité entre le chef de l’Etat et le président du gouvernement, hausse du clientélisme et influence grandissante des hommes et femmes de l’ombre, absence de réforme de l’administration publique et de réflexion sur son rapport avec les responsables politiques – pour éviter de répéter les erreurs passées. »

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