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Tunisie : l’impact de la révolution sur la consommation de drogues (The Conversation)

La chercheuse Judith André a travaillé sur la consommation de drogue chez les jeunes en Tunisie post-révolution. Elle revient dans The Conversation sur ce fléau en expansion.

The Conversation rapporte le cas de Salwa, 22 ans, étudiante en cinéma à la faculté de Tunis. « Elève modèle depuis l’école élémentaire, jeune femme dynamique, elle se rêve réalisatrice. Elle n’avait jamais bu, fumé ou sniffé quoi que ce soit avant son entrée à l’université. En trois ans, la drogue a changé sa vie », écrit le média.

« A l’université, les drogues sont partout, en accès libre », confie la jeune étudiante. Salwa s’adonne à des consommation de toutes sortes, essayant un peu tout, ecstasy, kétamine, et tombe dans l’alcool : jusqu’à deux à trois bouteilles de vin et une dizaine de demis de bière par jour jusqu’à son dernier black-out. Elle développe un diabète.

Si l’étudiante souhaite décrocher, elle ne sait pas à qui s’adresser. Son généraliste décide finalement de lui prescrire des anxiolytiques. Elle s’enferme chez elle pour se sevrer, tout arrêter, seule, coupée de sa famille. « Ce n’est qu’une question de volonté », lui assure son médecin… « Salwa appartient à la jeunesse tunisienne engagée qui vit de plein fouet les bouleversements de la Tunisie post-révolutionnaire. Modernisation, liberté d’expression… la société tunisienne repousse les tabous religieux et sociétaux. Symbole d’une liberté nouvellement acquise, l’usage des drogues se répand, mettant un terme à la politique répressive de l’ère Ben Ali », commente la chercheuse.

Abordé de façon alarmante par les médias, le sujet arrive en force sur la place publique. Des associations inquiètes tentent ainsi de sensibiliser le ministère de la Santé sur ce nouveau défi : sortir du spectre de la logique répressive, qui ne fait manifestement plus ses preuves, et redéfinir une politique constructive de prise en charge pour enrayer ce fléau annoncé.

Des consommations en augmentation

Avant 2011, le discours officiel dépeignait une société civile sans drogue, reléguant leur usage aux détenus incarcérés. « Les premières études épidémiologiques n’apparaissent qu’après la révolution. De 2013 à 2017, l’usage de cannabis a été multiplié par 2,5, celui d’ecstasy par 7. Les consommations se font au grand jour », indique The Conversation.

Le média décrit encore un cas, celui de Mohammed, étudiant en mécanique. Mais après avoir lui-même connu les dangers de la drogue, c’est à la prévention auprès des écoliers de la médina qu’il s’attelle. « Avant, on se cachait dans les appartements pour fumer un joint, confie-t-il. Aujourd’hui, on peut trouver ce que l’on veut facilement dans la rue. » Dès l’école primaire, des enfants sniffent de la colle et fument, avant de goûter au cannabis et à l’alcool au collège. Les consommations s’accélèrent à l’université : kétamine, ecstasy ou héroïne et cocaïne pour les plus aisés. « Les drogues sont partout. Elles bénéficient de la porosité des frontières depuis le début du conflit en Libye, de la multiplication des réseaux de trafic de drogues et de l’augmentation de la contrebande. En 2017, les lycéens sont 25 % de plus qu’en 2013 à considérer l’accès à la drogue comme ‘très facile' », alerte la chercheuse.

Alors que les jeunes Occidentaux consomment des drogues le plus souvent pour des « raisons sociales et festives », les Tunisiens expriment, analyse The Conversation, leur volonté d’échapper à la mélancolie ambiante et à l’ennui, aux effets des crises socio-économiques, etc. « La drogue est une échappatoire face à la crise économique et au carcan familial. »

Par ailleurs, si la prise de drogue est historiquement une habitude majoritairement masculine, elle se répand considérablement chez les filles. « Les filles consomment beaucoup mais si cela se sait, cela entache leur réputation et leur valeur sur le marché́ marital. Elles ne sont plus considérées comme des femmes correctes et fiables et se font insulter », confie encore Salwa.

Sortir de la répression

Face à ce fléau qui menace la jeunesse, la société civile et les associations s’emparent du problème, tentent de faire bouger les mentalités et poussent le gouvernement à intervenir. « La première évolution symboliquement remarquable est celle de la très répressive « loi 52 » (loi n°92-52 du 18 mai 1992) qui rendait passible d’un an de prison et de 1000 dinars d’amende le simple fait de détenir ou de fumer du cannabis. Une législation souvent utilisée pour bâillonner les opposants au régime », rappelle le média.

« Jusqu’en 2016, près du tiers de la population carcérale est constitué de personnes condamnées pour consommation ou détention de produits psychoactifs. Depuis 1992, 120 000 personnes ont connu la prison pour un joint. Ces sanctions représentent un coût humain et financier démesuré pour la société (38 millions de dinars par an selon un rapport de Human Rights Watch), sans qu’une prise en charge adaptée soit proposée, pendant ou après l’incarcération. »

Confronté aux revendications insistantes de la société civile qui dénonce depuis des années son coût social « exorbitant » et son usage abusif, le Parlement tunisien adopte le 25 avril 2017 un amendement à la loi 52 qui permet aux magistrats de prendre en compte les circonstances atténuantes : ils peuvent désormais prononcer des peines plus courtes, des sursis ou s’en tenir à une simple amende.

Des centres de soins adaptés

Le deuxième volet significatif dans l’évolution des soins est la réhabilitation des centres de prise en charge de Sfax et de Djebel el Oust (gouvernorat de Zaghouan). Historiquement influencés par une idéologie répressive, ces centres étaient gérés jusqu’en 2011 par les administrations pénitentiaires et destinés en grande partie aux patients détenus, précise Salma Derouiche, Maître-assistante en psychologie clinique et psychopathologie à l’Université de Tunis. Les centres sont dorénavant pris en charge par le ministère de la Santé, soutenu par les associations.

La Société tunisienne d’addictologie (STADD) met également l’accent sur le secteur privé grâce à la création de nouveaux diplômes universitaires en addictologie et le développement de son activité scientifique (premier colloque d’addictologie en 2017, collaborations avec la Belgique). Ces nouvelles formations permettent la spécialisation en addictologie de médecins travaillant dans le secteur libéral. C’est ainsi qu’arrive à se développer progressivement tout un groupe d’addictologues compétents travaillant en réseau. Ils proposent des prises en charge pluridisciplinaires en accord avec les recommandations internationales et la politique de réduction des risques, poursuit Judith André.

L’urgence de la prévention

Malgré ces évolutions dans l’offre de soins, les deux tiers des patients, à l’image de Salwa, sont confrontés à la solitude face à leurs difficultés et tentent de se sevrer sans aide médicale. Afin de venir en aide aux jeunes, les chercheurs soulignent le rôle primordial de l’école et l’importance de développer de nouvelles politiques de prévention et de sensibilisation à l’attention du très jeune public en milieu scolaire. « La STADD réclame aujourd’hui une législation bienveillante et non punitive, plus d’espaces adaptés et des moyens thérapeutiques adéquats. Les demandes de la STADD peuvent-elles être entendues par le Parlement actuel et par le nouveau président Kaïs Saïed ? Les prochains mois le diront », conclut Judith André.

Avec The Conversation

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