lutte contre le terrorisme

La Tunisie prend le mauvais chemin dans la lutte contre le terrorisme, selon le Washington Post

Revenant sur l’attentat-suicide commis le 29 octobre à Tunis par une Tunisienne de 30 ans, les chercheurs Sharan Grewal et Shadi Hamid, spécialistes du Moyen-Orient au sein du think tank Brookings Institution, ont analysé dans les colonnes du Washington Post les répercussions possibles de cette première attaque terroriste dans la capitale tunisienne depuis 2015 et de l’évolution du dispositif juridique réglementant la stratégie de vigilance sécuritaire en matière de lutte contre le terrorisme.

Car la réaction des autorités tunisiennes s’est articulée, expliquent les deux chercheurs, autour d’une approche coercitive de la lutte contre le terrorisme. « Quelques heures après le bombardement, le président du Parlement tunisien a proposé d’accélérer l’examen d’un projet de loi qui donnerait aux forces de sécurité une plus grande liberté d’action dans leurs opérations, un projet conçu pour protéger les forces de sécurité contre les attaques », disent-ils, alertant sur les risques de restriction de la liberté de critiquer le comportement des forces armées et la criminalisation de la publication d’informations et de documents liés à la sécurité nationale par des journalistes ou des lanceurs d’alerte. Un autre volet du projet de loi autorise le recours à la force et donne un permis de blesser, voire de tuer des manifestants, pour assurer le maintien de l’ordre public. Il n’est ainsi pas surprenant que des membres et observateurs d’organisations de protection des droits de l’homme aient critiqué le projet de loi en pointant le « renforcement de la culture de l’impunité », font-ils valoir.

Tour de vis sécuritaire

Les attaques terroristes conduisent souvent les gouvernements à renforcer les pouvoirs de la police au nom de la sécurité, et la Tunisie, dans ce domaine, ne fait pas figure d’exception. En 2015, après la fusillade massive dans une station balnéaire de Sousse, le Parlement tunisien avait adopté une loi antiterroriste permettant aux autorités de détenir des suspects accusés de terrorisme sans inculpation et sans qu’ils aient droit à un avocat pendant quinze jours, rappellent les deux chercheurs. En 2017, après l’assassinat d’un agent de la circulation, des syndicats de policiers ont fait pression sur le Parlement afin qu’il adopte le projet de loi portant sur les agressions de policiers, menaçant d’arrêter d’assurer la sécurité des dirigeants des partis politiques s’ils ne le faisaient pas. Alors que le projet de loi était sous le feu des critiques nationales et internationales, il est maintenant de nouveau à l’ordre du jour après l’attaque de lundi. Et « alors que les démocraties sont souvent sujettes à une dérive [sécuritaire] après des attaques terroristes, le flou [qui entoure] le projet de loi rappelle davantage les pratiques des régimes autoritaires arabes que la Tunisie démocratique aspire à surpasser », expliquent-ils.

Pour eux, la Tunisie doit aujourd’hui résister à la tentation de donner aux forces de sécurité des moyens trop renforcés de lutter contre le terrorisme. Depuis 2013, la stratégie et les moyens de contrôle des individus se sont alourdis, en particulier à l’égard des Tunisiens qui semblent être des salafistes, « tels que les hommes qui portent de longues barbes ». L’Organisation mondiale contre la torture a signalé 631 cas de torture en Tunisie entre 2013 et 2016, tandis qu’Amnesty International a dénoncé le recours excessif à la force et une restriction stricte et arbitraire au droit de voyager, « souvent imposée de manière discriminatoire sur la base de l’apparence et des pratiques religieuses ».

« De tels abus de la part de la police sont une cause du terrorisme, non une solution »

« De tels abus de la part de la police sont une cause du terrorisme en Tunisie, non une solution », affirment les chercheurs, qui rappellent également qu’une étude réalisée en 2018 par l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), qui a interrogé 83 terroristes dans des prisons tunisiennes, a révélé que 90 % d’entre eux avaient été radicalisés en réaction à la répression organisée par l’Etat. Beaucoup ont « associé les restrictions et le contrôle renforcé exercés par l’Etat sur les organisations salafistes depuis 2013 à un facteur aggravant pouvant les conduire à la radicalisation et à la violence politique », assurent-ils.

Nul besoin de chercher plus loin pour comprendre qu’un projet de loi facilitant les abus de la police ne peut qu’être contre-productif, écrivent les deux spécialistes. Bien que les motivations précises de l’auteure de l’attentat-suicide soient inconnues, certains détails suggèrent une volonté d’exprimer une frustration face à la brutalité policière. La jeune femme kamikaze a visé des policiers et, avant cela, avait été vue lors d’un rassemblement de protestation en faveur d’Aymen Othmani, un jeune homme tué par balle à Sidi Hassine par des agents de douane la semaine dernière.

Par ailleurs, le budget 2019 proposé par l’Etat donne la priorité à une augmentation des budgets des ministères de l’Economie, de l’Emploi et de l’Industrie au lieu de celui du ministère de l’Intérieur, dont le fonctionnement a pourtant besoin d’être réformé. « Inverser ces priorités à la suite de l’attaque de lundi serait une erreur et un signe que le recul démocratique de la Tunisie représente un sérieux défi à relever », assurent-ils. Les deux spécialistes insistent toutefois sur la nécessité de juguler le chômage et le sous-développement, avec le déficit de dignité collective qui en résulte, qui constituent également des ingrédients dans la montée de l’extrémisme en Tunisie. « La Tunisienne qui s’est explosée lundi avait décroché son baccalauréat mais n’a pas réussi à trouver un emploi en quatre ans, à part un travail précaire de bergère. Il est plausible que des aspirations économiques non réalisées aient contribué à sa volonté de se suicider », relèvent M. Grewal et M. Hamid.

Protéger les acquis démocratiques

Si le désir de renforcer les forces de sécurité après un attentat terroriste est compréhensible, une telle approche serait contre-productive, en particulier à un moment où la Tunisie manifeste des signes de vulnérabilité et une réceptivité accrue pour les discours promouvant l’instauration d’un régime politique autoritaire. « Selon le sondage Afrobaromètre de 2018, 47 % des Tunisiens approuvent modérément ou fortement la mise en place d’un régime militaire », rappellent les deux universitaires. Pour eux, la Tunisie, « l’une des seules démocraties de la région MENA », doit ainsi rester vigilante pour protéger ses acquis démocratiques, notamment lorsqu’il n’existe aucune preuve que la suppression de ces derniers contribuerait réellement à lutter contre le terrorisme. La Tunisie ferait ainsi mieux de réagir à l’attaque en réformant le secteur de la sécurité et en renforçant le contrôle des comportements répréhensibles des membres des forces de l’ordre. « Cela irait dans le sens des aspirations démocratiques de la Tunisie et contribuerait également à mettre fin à des pratiques qui, trop souvent, semblent pousser certains Tunisiens dans les bras des promoteurs du terrorisme et à les plonger ainsi dans la violence », concluent-ils.

N.B.

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