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Habib Bourguiba (à gauche), en présence de Muhammad al-Amin Bey, le 22 juillet 1957 à Tunis. Le leader indépendantiste Habib Bourguiba mit fin au protectorat français imposé à la Tunisie en 1881. (AFP)

En Tunisie, « la question de la dette est une affaire sensible, car elle fut en partie à l’origine de la colonisation » (France Info)

La dette publique tunisienne était d’environ 40 % du PIB en 2010 contre 60 % en 2016 et 70 % en 2018. Un chiffre « raisonnable » comparativement aux dettes des grands pays de l’OCDE : la dette publique française, par exemple, tourne autour de 100 % du PIB, rappelle le média français France Info. « Mais l’évolution des chiffres tunisiens montre une pente dangereuse pour l’économie tunisienne… et pourrait rappeler de mauvais souvenirs à un pays dans lequel les questions de dette ont marqué le passé », écrit France Info, qui est revenu sur l’histoire de la dette tunisienne et son lien avec la parenthèse coloniale.

« C’est en effet en s’appuyant en partie sur un problème de créance que la France s’est emparée de la Tunisie au XIXe siècle », explique le média français. « Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la Tunisie a expérimenté à son détriment le mécanisme de la dette extérieure comme instrument de domination et d’aliénation de la souveraineté d’un Etat », rappelle pour sa part Eric Toussaint, universitaire belge cité par France Info.

En Tunisie, les beys qui dirigeaient le pays au nom du sultan ottoman avaient carte blanche. « Sous le règne de Mahmoud Bey (1814-1824) et de son fils Hussein, les intrigues de palais et l’avidité des nobles conduisent le pays au marasme. L’interdiction de la guerre de course (piraterie, NDLR) par la France et la Grande-Bretagne en 1824 prive la Tunisie de ressources financières. Elle souffre des excès de fiscalité, de la concurrence étrangère (industrie artisanale, huiles…) et se trouve décimée par les épidémies et la famine », peut-on ainsi lire sur le site de l’ambassade de France en Tunisie.

Jusqu’à la fin du règne de Mustapha Bey (1835-1837), il n’existait pourtant aucune dette publique. Une situation qui changera par la suite, notamment sous le gouvernement de Sadok Bey (1859-1882) qui mène des réformes étatiques et une politique dispendieuse. « C’est le moment où la Tunisie se lance sur les marchés internationaux pour combler sa dette intérieure », rappelle encore France Info.

Les « valeurs à turban »

Cela tombe bien. Car justement « les banquiers parisiens, comme leurs homologues londoniens, disposent de liquidités abondantes et cherchent des placements à l’étranger plus rémunérateurs que chez eux. Quand, début 1863, le bey fait savoir qu’il souhaite emprunter 25 millions de francs, plusieurs banquiers de Londres et Paris proposent leurs services », explique Eric Toussaint dans Orient XXI.

Mauvaise gestion, corruption… La dette du pays monte en flèche vis-à-vis de l’étranger. Les nouveaux emprunts visent à rembourser les précédents et cela à des taux de plus en plus élevés. « A Paris, c’est la fête des boursicoteurs qui misent sur les « valeurs à turban » (les dettes tunisienne, ottomane ou égyptienne). Les obligations à haut risque font la fortune de banquiers audacieux. Ces « valeurs à turban, bientôt tristement célèbres, n’allaient pas tarder à provoquer la ruine et la mise en tutelle des souverains orientaux, trop avides et trop imprudents », précise Jean Ganiage, auteur des Origines du protectorat français en Tunisie. »

Dans la Tunisie de l’époque, Mustapha Khaznadar, le ministre des Finances de Sadok Bey, profite largement de ce système. « Les Tunisiens fortunés et les résidents étrangers tiraient profit d’une politique d’endettement interne qui leur fournissait un rendement élevé, les hauts dirigeants de l’Etat en profitaient car ils détournaient une partie de l’argent emprunté (s’ajoute à cela qu’ils se portaient eux-mêmes acquéreurs de la dette), les fournisseurs étrangers en tiraient également un bénéfice. Par contre, le peuple devait supporter une charge croissante d’impôts », note encore M. Toussaint.

Révolte contenue de 1864

L’explosion sociale de 1864 est due à l’augmentation d’un impôt, créé en 1856, que chaque citoyen tunisien devait verser. En 1861, cet impôt, la Mejba, représente ainsi 42 % des rentrées fiscales. Mais celui-ci ne suffit pas à rembourser la dette extérieure. Il est doublé, provoquant une révolte. « Les premières populations à se révolter furent les tribus de l’intérieur du pays : les Mathelith d’El Aradh, les Zlass du Kairouannais, les Ouled Ayar, Majer, Frechiche. Ces mouvements qui étaient désordonnés au début se coordonnèrent et portèrent Ali Ben Ghedhahem cheikh des ‘Majer’ à la tête des révoltés. Bientôt, les grandes villes côtières du pays (Sousse, Sfax…) se joignirent au mouvement. En avril 1864, constatant l’ampleur de la révolte, le Bey es-Sadok annonça qu’il renonçait au doublement de la Mejba. Cependant, en raison du grand mécontentement de la population, la révolte s’étendit plus encore sur le territoire de la Régence de sorte qu’en juin 1864, le Bey ne contrôlait que Tunis et ses environs immédiats », précise à France Info le professeur Hamdi Raissi.

La révolte fut finalement contenue. « Les conséquences de cette révolte furent dramatiques puisque le déséquilibre des finances de l’Etat fut aggravé par les dépenses relatives aux opérations menées pendant la révolte », raconte l’auteur.

Le calme revenu, mais la dette perdurant, la Tunisie doit négocier avec ses créanciers « qui ne perdent pas une miette du gâteau ». Afin de garantir le remboursement des sommes, une opération militaire est envisagée, mais c’est finalement le choix de l’instauration d’une commission internationale qui est fait. Une commission qui doit placer les finances tunisiennes sous une tutelle sévère. « Le texte du décret [français] du 5 juillet 1869 constitue un véritable acte de soumission de la Tunisie aux créanciers. L’article 9 est particulièrement important car il indique très clairement que la commission percevra tous les revenus de l’Etat sans la moindre exception. Il ajoute qu’aucun emprunt ne pourra être réalisé sans son accord. L’article 3 précise, en termes diplomatiques il est vrai, que le représentant de la France est le personnage le plus important dans cette commission et est désigné par l’Empereur des Français. Le Bey ne fait en réalité que ratifier », rappelle le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes.

Le traité du Bardo 

Au niveau international, il s’agit pour les puissances coloniales de partager le monde entre les puissances européennes, alors que l’Empire ottoman recule. En 1878, avec l’approbation de Berlin (qui vient de prendre l’Alsace-Lorraine) et de Londres (qui vise l’Egypte), la Tunisie entre dans l’orbite de la France « qui n’a jamais caché ses visées expansionnistes sur ce territoire voisin de l’Algérie, colonisée depuis 1830 ».

La Tunisie subit ainsi la pression des forces coloniales françaises qui finissent par arriver à Tunis en exploitant un incident frontalier. « Nous allons en Tunisie pour châtier les méfaits que vous connaissez ; nous y allons en même temps pour prendre toutes les mesures qui pourront être nécessaires pour en empêcher le renouvellement. Le gouvernement de la République ne cherche pas de conquêtes, il n’en a pas besoin (vifs applaudissements à gauche et au centre) ; mais il a reçu en dépôt des gouvernements qui l’ont précédé cette magnifique possession algérienne que la France a glorifiée de son sang et fécondée de ses trésors. Il ira dans la répression militaire qui commence, jusqu’au point où il faut qu’il aille pour mettre à l’abri, d’une façon sérieuse et durable, la sécurité et l’avenir de cette France africaine (Nouveaux applaudissements) », lance Jules Ferry à l’Assemblée. « La Tunisie était tombée comme un fruit mûr sous la domination des forces colonialistes », note Fathi Chamkhi, élu de la gauche tunisienne.

On connaît la suite. En 1881, le traité du Bardo est imposé au bey, créant ainsi le protectorat. La question de la dette tunisienne n’est certes pas la seule cause à la création du protectorat français sur la Tunisie, « mais la faiblesse de l’Etat tunisien d’alors l’empêche d’avoir une politique indépendante », poursuit France Info. « En Tunisie, le processus du protectorat a été apparemment pacifique. Il concerne un pays déjà homogène, mais affaibli […] surtout par un gros déficit des finances », souligne ainsi l’historien Hubert Bonin, auteur d’une histoire de L’Empire colonial français.

En 1883, la France impose un nouveau texte à la Tunisie, qui explique notamment qu’afin « de faciliter au gouvernement français l’accomplissement de son protectorat, son altesse le bey de Tunis s’engage à procéder aux réformes administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utiles ».

N.B.

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