protection des données

« La Tunisie est très en retard sur la protection des données individuelles » (Le Monde Afrique)

Wafa Ben-Hassine, de l’ONG de défense des droits humains Access Now, a fait le point, dans une interview donnée au journal français Le Monde, sur la situation du pays en matière de libertés numériques.

Les droits humains à l’ère des fake news, tel est l’objectif de la conférence RightsCon, dont l’édition 2019 se tient à Tunis jusqu’à aujourd’hui vendredi 14 juin. « Ce rendez-vous international consacré aux libertés sur Internet et à l’impact social des technologies réunit des cerveaux de la Silicon Valley, des hommes d’affaires et des défenseurs des droits humains du monde entier. Organiser cette conférence à Tunis n’est pas lié au hasard », a expliqué au quotidien français Wafa Ben-Hassine, directrice du bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord pour l’ONG Access Now.

Pour Mme Ben-Hassine, « le plus important reste cette société civile qui a contribué à préserver la Tunisie de certaines dérives autoritaires qui ont touché le reste des pays » qui connu les bouleversements du printemps arabe. L’objectif de cet événement, indique-t-elle, « est de rappeler à quel point la Tunisie doit s’intégrer dans le monde moderne pour contrer la corruption et les atteintes à la vie démocratique ».

Etat des lieux des libertés sur Internet huit ans après la révolution tunisienne

L’activiste explique qu’il n’y a plus de censure en Tunisie et que « chacun peut accéder à ce qu’il souhaite sur Internet ». Il y a différents niveaux lorsqu’on parle de ces droits, indique-t-elle encore. « Le premier, c’est le fait de se battre pour être libre de dire ce que l’on souhaite sur Internet. Par exemple, lorsqu’il y a des coupures du réseau pendant des périodes données, parfois avant les élections ou pendant des manifestations, comme récemment au Soudan. Le deuxième niveau porte sur des pays comme la Tunisie, les Etats-Unis ou l’Europe. Nous y sommes libres de dire ce que nous voulons, mais les plateformes sur lesquelles nous le faisons doivent être plus responsables et expliquer leurs choix. Nous le voyons dans les débats actuels. Pourquoi Facebook ou Twitter décident-ils que tel ou tel contenu est dérangeant ? Quelle est la responsabilité de YouTube lorsqu’il archive des vidéos qui montrent des atteintes aux droits humains ? Ce sont toutes ces questions que nous devons poser aujourd’hui lorsque nous parlons de libertés sur Internet. »

Toutefois, un rapport de Human Rights Watch publié en janvier 2019 affirme qu’il y a quand même eu ces derniers mois en Tunisie des arrestations arbitraires de blogueurs ou de personnes ayant une certaine audience sur Facebook, rappelle Le Monde. Wafa Ben-Hassine estime qu’il s’agit là d’une « vraie menace » qui nécessite une vigilance accrue. « La Tunisie est encore un pays où des abus sont commis. Mais au moins nous pouvons en parler. Ce n’est pas forcément le résultat d’une politique en particulier, mais la continuité de certaines pratiques », analyse-t-elle.

Commentant la loi votée en 2017 en Tunisie visant à fournir une protection aux lanceurs d’alerte qui dénoncent la corruption, Mme Ben-Hassine affirme cette disposition juridique « est l’une des meilleures au monde », même s’il « reste du travail sur sa mise en pratique ».

Sur la question de la désinformation que des réseaux sociaux comme Facebook ont amplifiée, elle indique que celle-ci « n’est pas la même chose qu’une mauvaise information ». « La mauvaise information est un mensonge, mais il est souvent ‘légal’, car tout le monde a le droit de mentir. La désinformation en revanche, c’est le fait de propager dans un but bien précis de fausses informations pour manipuler ou biaiser une opinion. En Tunisie, il y a de tout. Certains partis politiques ne se basent pas du tout sur Facebook, d’autres savent très bien collecter des données personnelles pour faire des sondages. Nous n’avons encore instauré de réel contrôle.

Protection des données personnelles : la Tunisie en retard

Mais malgré ce retard, « il y a une vigilance de la société civile ». Wafa Ben-Hassine rappelle ainsi qu’en 2016, le ministère de l’intérieur tunisien a proposé un projet de loi sur la carte d’identité biométrique. « Le texte a été retiré deux ans après, ce qui a été une victoire pour nous. Une identité digitale est la base d’un mécanisme de surveillance capitaliste. C’est un peu comme vouloir prélever l’ADN de tout le monde. Même si ceux qui ont proposé cette loi partaient d’une bonne intention, il faut les infrastructures derrière pour assurer la protection des données. Nous ne pouvons pas passer subitement à de nouvelles technologies sans avoir fait d’étude d’impact ni de recherches préalables sur leurs avantages et leurs inconvénients. »

Propos recueillis par Maryline Baumard pour Le Monde

N.B.

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