Africains

Un ancien diplomate français : « Ce que veulent les Africains, c’est pouvoir aller et venir »

Un article publié hier par le journal français L’Express restitue un entretien que le journal français a eu avec l’ancien diplomate Laurent Bigot, ancien sous-directeur chargé de l’Afrique de l’Ouest au Quai d’Orsay, aujourd’hui consultant indépendant. Ce dernier développe une vision pour le moins originale et à rebours des approches européennes traditionnelles des formes que doivent prendre les relations euro-africaines. Il n’y est pas allé par quatre chemins : « Tant que l’Europe aura une vision paternaliste de l’Afrique et une méconnaissance de ses traditions migratoires, elle échouera à trouver des réponses au défi actuel », a-t-il dit en substance à l’hebdomadaire français.

L’inutilité des aides de la Banque mondiale et du FMI, uniquement conçues par les donneurs d’argent

Pour lui, les politiques paternalistes conçues par les hauts responsables occidentaux en vue du développement économique et politique de l’Afrique n’ont jamais porté leurs fruits. La même logique peut être transposée à la conception européenne des politiques de gestion des flux migratoires. Rappelant que l’Afrique est particulièrement touchée par le phénomène migratoire, en gérant des « millions de déplacés intracontinentaux depuis des décennies », M. Bigot estime que l’Europe « se leurre en pensant qu’elle peut tarir les flux migratoires africains » et que les accords de coopération mis en place par les Etats de l’Union européenne avec les Etats africains ne permettront pas de stopper les flux migratoires. Les Européens, explique-t-il, « sont simplement victimes de leurs préjugés sur l’Afrique. Pendant cinquante ans, on nous a fait croire que l’aide au développement des Etats de ce continent était la solution pour dissuader les populations d’émigrer ; or elle est un échec. Aujourd’hui, on nous dit que cette aide, apportée aux pays en contrepartie du contrôle de leurs frontières, va fonctionner. C’est la même chimère ». Les aides au développement du continent africain ont consisté, selon l’ancien diplomate, à diffuser en Afrique un système de pensée européen sans « demander leur avis aux populations ». Une initiative que M. Bigot qualifie de paternaliste, sinon de raciste. Pour lui, cela consiste à dire : « Les pauvres, ils n’y arriveront jamais tous seuls ! »

« Tous les programmes de développement, qu’ils soient pensés par la Banque mondiale ou par les différentes coopérations, sont conçus par les donneurs d’argent, pas par ceux qui en bénéficient. Pour ceux-là, l’aide occidentale est devenue une rente, spécialement pour les pouvoirs en place ». L’ancien diplomate a ensuite rappelé qu’il y a eu une « rente du terrorisme » qui a consisté dans le message suivant : « Mettez en place des politiques sécuritaires et on vous fiche la paix côté gouvernance ». Demain, pense-t-il, il pourra y avoir, de la même façon, une « rente des migrants ».

« Cessons de penser comme si l’on était encore au temps des colonies ! »

Pour lui, l’échec des politiques de développement imposées à l’Afrique est à mettre en perspective avec le succès économique des politiques de croissance développées par l’Asie, qui a ainsi réussi à créer son propre schéma de croissance sans que ne soit calqué sur son économie intérieure un modèle basé sur des pratiques étrangères. « Les seuls pays qui s’en sortent sont ceux qui ne sont pas aidés, le Botswana en particulier », estime-t-il, en rappelant qu’il a pu exister en Afrique des initiatives réussies « sans lien avec les projections des Occidentaux », comme l’essor de la téléphonie mobile sur le continent où l’on peut trouver des taux de couverture plus élevés que dans certaines campagnes françaises. « Pourquoi ? Parce que les Africains se sont affranchis du modèle connu des Occidentaux recommandé par les investisseurs : d’abord le filaire, ensuite le mobile. La réalité, c’est que les problèmes à régler sont très concrets : l’adduction d’eau, le traitement des ordures… Quand on regarde les stratégies du FMI ou de la Banque mondiale, on est dans la stratosphère ! »
Et d’insister sur l’attitude paternaliste des chefs d’Etat occidentaux dans la manière dont ils s’adressent à leurs homologues africains : « Notre président de la République, Emmanuel Macron, a tout de même trouvé le moyen de faire la leçon aux Burkinabés pendant une heure et demie en conférence de presse, lors de son passage à Ouagadougou, en novembre dernier ! Envisage-t-on qu’un président africain vienne à Paris et consacre son discours à l’Europe ? On trouverait cela totalement déplacé. Cessons de penser comme si l’on était encore au temps des colonies. »

« Le mieux que l’on puisse faire, c’est de gérer » les flux migratoires

Sur la question du phénomène migratoire en particulier, l’ancien diplomate estime qu’il n’est pas possible pour l’Europe d’en tarir les flux en raison des habitudes ancrées au sein du continent africain, dont les habitants ont toujours évolué dans des contextes où les déplacements sont fréquents, voire nécessaires. « Le mieux que l’on puisse faire, c’est les gérer, intégrer les migrants légaux et reconduire les autres », explique-t-il. Si les politiques étrangères européennes sont toujours dictées par la peur, les Africains sont, eux, toujours confrontés à la gestion de millions de déplacés depuis des décennies. « En Côte d’Ivoire, il y a 3 millions de Burkinabés, au Tchad, des dizaines de milliers de réfugiés soudanais. Alors, quand on leur explique que notre continent riche ne peut pas faire face à un afflux de quelques dizaines de milliers de personnes, ils ne comprennent pas ! Partir, pour eux, est naturel (…) Ce que veulent les Africains, c’est pouvoir aller et venir. Mais, comme ils savent qu’il est très difficile d’entrer en Europe, une fois à l’intérieur, ils ne veulent plus en sortir. On peut construire des mètres de barrières, installer des ‘hotspots’ et durcir les législations, les gens seront toujours aussi motivés », prévient-il. Il n’y a selon lui, en bref, rien à faire pour que l’Europe parvienne concrètement à lutter contre ce phénomène, qu’il estime inévitable. « La réalité, c’est que n’importe quel migrant, qu’il soit en situation régulière ou pas, parvient à travailler en Europe. La solidarité européenne, notamment en répartissant la prise en charge des migrants, est une piste. Mais le premier impératif est de ne pas se raconter d’histoires, sinon, il y a de grandes chances qu’on ne trouve jamais les bonnes réponses », a-t-il conclu.

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