soulèvements arabes
Algerians protest in massive/Mohamed Messara/EPA-EFE/Shutterstock

Y aura-t-il un prochain soulèvement arabe ? (Washington Post)

Les manifestations populaires se multiplient à nouveau au Moyen-Orient. « Quel en est le sens ? » interroge le Washington Post dans une tribune publiée par Marc Lynch.

C’est la décision du président sortant Abdelaziz Bouteflika de briguer un cinquième mandat en Algérie la semaine dernière qui rend cette question légitime. En effet, elle a déclenché l’une des plus grandes manifestations de l’histoire récente du pays. Et les rassemblements massifs et pacifiques ont dépassé les attentes de la plupart des observateurs de l’Algérie et du Moyen-Orient au sens large. Les manifestations expriment un rejet net d’un cinquième mandat pour Bouteflika, « mais pourraient facilement évoluer vers des revendications plus larges », lit-on sur les colonnes du quotidien américain.

Les troubles en Algérie ont par ailleurs éclaté sur fond de manifestations durables au Soudan contre le président au pouvoir, Omar al-Bachir. Alors qu’elles étaient initialement interprétées comme des manifestations contre le prix des denrées alimentaires, les manifestations au Soudan ont rapidement porté sur la répression politique et les décennies de défaillance de la gouvernance de M. Bachir. Le mouvement s’est ainsi étendu à travers tout le pays. La semaine dernière, M. Bachir a déclaré l’état d’urgence en « intensifiant la répression violente exercée contre les manifestants », poursuit Marc Lynch.

« L’éruption simultanée et la montée en puissance des manifestations algérienne et soudanaise apportent inévitablement des comparaisons avec les soulèvements arabes de 2011. Mais l’Algérie et le Soudan pourraient-ils déclencher une vague de protestations à l’échelle régionale comparable à celle déclenchée par la révolution tunisienne ? » La réponse est nuancée, estime le chercheur.

Aucune preuve de diffusion à travers les frontières

Les événements en Algérie et au Soudan font partie d’une séquence plus large de mouvements de protestation populaires qui ont touché plus du tiers des pays de la région au cours des deux dernières années. Pour la plupart, ces manifestations sont des réactions à des problèmes économiques et de gouvernance similaires, mais ne sont pas la preuve d’une diffusion à travers les frontières. Car les « autocrates arabes ont passé ces huit dernières années à tenter de réorganiser les médias et la politique de la région pour, précisément, empêcher cette diffusion ».

Le professeur de sciences politiques à la George Washington University rappelle qu’avant les soulèvements arabes, les analystes avaient tendance à sous-évaluer le changement politique révolutionnaire à venir et que depuis ces événements perturbateurs, ils ont eu tendance à surestimer les bouleversements. Mais cela ne devrait pas rassurer ceux qui aspirent à la stabilité ou décourager excessivement ceux qui cherchent le changement, dit-il. Les défis politiques, économiques et sociaux auxquels font face presque tous les régimes du Moyen-Orient sont « bien pires » que ceux de 2011, et les facteurs structurels permettant la contagion de la contestation restent tout de même puissants, nuance-t-il.

Les manifestations en Algérie et au Soudan se distinguent des premiers épisodes d’agitation politique au Moyen-Orient de ces dernières années. L’été dernier et à nouveau à l’automne, des manifestations massives ont balayé le sud de l’Irak. Des manifestations importantes ont eu lieu en Tunisie, en Jordanie et en Iran l’hiver dernier. Une série de manifestations similaire au Maroc, qui a débuté à l’automne 2016, s’est poursuivie pendant plusieurs mois.

Sept des 21 Etats (y compris l’Autorité palestinienne) du Moyen-Orient ont ainsi connu un événement de protestations majeur au cours des dernières années. Des Etats déchirés tels que la Syrie, le Yémen et la Libye n’ont, eux, guère été des candidats à des manifestations pacifiques au beau milieu de guerres civiles ruineuses qu’ils ont connues. Le Qatar et les Emirats sont, pour leur part, « trop riches, petits et forts sur le plan interne pour faire face à une perspective crédible de troubles intérieurs ». La tentative de coup d’Etat manquée de la Turquie en juillet 2016 a créé une nouvelle dynamique intensément répressive qui a supplanté les possibilités de protestation.

Ces manifestations très dispersées sont probablement sous-estimées en tant que régularité régionale car elles n’ont pas encore entraîné le renversement d’un dirigeant retranché. « C’est la mauvaise façon de penser l’importance de ces manifestations. La mobilisation populaire remodèle la politique à tous les niveaux, qu’elle renverse les régimes ou non. Les autres indicateurs sont les coalitions et les revendications politiques en cours, la manière dont les régimes tentent de s’adapter et de réagir, les attentes en matière de possibilités de changement politique et la nature du discours politique », explique M. Lynch.

Pourquoi les manifestations nationales ne sont pas devenues des manifestations régionales

La caractérisque commune des soulèvements arabes provenait d’un « changement d’échelle » dans lequel une identité commune réunissait les défis locaux dans un récit régional, collectif. Ce sentiment d’une seule lutte commune, qui s’exerçait à travers les médias sociaux, a permis aux Yéménites et aux Bahreïnis de s’inspirer des techniques de protestation de l’Egypte et de la Tunisie. Cette force émotionnelle a fourni un pouvoir au-delà des capacités locales.

Même si les revendications des manifestants d’aujourd’hui sont très semblables d’un pays à l’autre, elles ont rarement été présentées comme une lutte commune. Car depuis 2011, les régimes arabes ont vécu dans la peur de la propagation soudaine des troubles. Les dirigeants ont alors appris que les manifestations ailleurs dans la région pouvaient générer une énergie soudaine de protestation massive et inattendue pouvant submerger leurs capacités de défense.

Empêcher cette diffusion et cette contagion est devenu une priorité absolue pour les régimes régionaux. Ils coopèrent ainsi pour défendre leur pouvoir menacé par des moyens tels que l’assistance financière et le soutien politique, indique Marc Lynch. Ils ont remodelé le paysage médiatique pour encourager la polarisation et décourager la mobilisation, « tout en élargissant de manière agressive la surveillance et la manipulation dans l’espace des médias sociaux ».

Surmonter les profondes cicatrices des soulèvements ratés

Mais les échecs des soulèvements arabes depuis 2011 ont laissé des marques profondes dans les sociétés et chez les individus ; ces marques empêchent d’élaborer des récits régionaux partagés. Aucune vision claire n’est proposée pour un changement positif, soutient-il. « De nombreux militants ont énormément souffert de la prison, de la torture et de l’exil. Et presque tous les services de sécurité sont beaucoup plus brutaux dans leur répression et attentifs à tout signal de danger réel », poursuit le journal américain.

En dépit de ces véritables inhibiteurs d’une nouvelle vague de protestation régionale commune, les causes profondes de l’instabilité et des troubles populaires dans la région sont claires : défis économiques et démographiques, perte de légitimité des institutions potiliques, régimes exerçant une répression maximale… Même si les manifestations ne se diffusent pas aussi facilement qu’en 2011, il y a toujours des événements déclencheurs potentiels : la mort d’un dirigeant vieillissant, des changements constitutionnels controversés, des réductions inévitables de subventions, voire la fin des guerres civiles, qui se profilent à l’horizon.

N.B.

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