Le juriste Yadh Ben Achour déplore le retard pris par le gouvernement pour présenter le projet visant à amender la loi électorale. Photo : AFP

Yadh Ben Achour : « Tous les Tunisiens ont des raisons d’être fiers de l’élection »

Pour le juriste et universitaire Yadh Ben Achour, l’élection au second tour de Kais Saied, son ancien étudiant, épargnerait au pays « l’insoluble problème d’un président affairiste incarcéré ». C’est ce qu’il a assuré dans un entretien donné au journal français La Croix.

Evoquant l’imbroglio judiciaire du cas Karoui, le constitutionnaliste tunisien a expliqué que l’Isie « chercherait un moyen de l’écarter en faisant valoir, par exemple, des dépassements aux limites de financement de sa campagne ». Pour lui, cela serait une « vraie erreur sur le plan politique » car les électeurs verraient dans le maintien en prison du magnat des médias qui a recueilli 15 % des suffrages une raison supplémentaire de rejeter le système politique en place, déjà fortement discrédité par les résultats de l’élection.

L’amendement de la loi électorale : un énorme retard pris par le gouvernement

« Nabil Karoui est loin d’être une personne recommandable. Les affaires pour lesquelles il est poursuivi ont de la substance. Seulement, elles datent de 2016. Pourquoi avoir tant attendu ? », s’interroge Yadh Ben Achour. Pour lui, cet attentisme relève d’une « très mauvaise gestion des amendements à la loi électorale » et du « dilettantisme de l’Assemblée des représentants du peuple ». Rappelant que l’Isie avait déjà alerté le Parlement sur les insuffisances de la loi électorale en 2015, Yadh Ben Achour indique que l’instance visait à exclure, entre autres, les candidats qui professeraient « des discours de haine ou d’apologie de la dictature ». Mais également les personnes « profitant d’associations ou de la télévision pour faire de la publicité politique ».

« Le gouvernement a fini par présenter un projet. Mais, comme par hasard, il a fallu que Nabil Karoui apparaisse en tête d’un sondage, avant l’été, pour que ladite loi soit votée et qu’un mandat de dépôt soit émis à son encontre. La campagne présidentielle avait déjà démarré et il était trop tard pour changer les règles du jeu », regrette Yadh Ben Achour.

Béji Caïd Essenbi « avait l’intention de signer cette loi »

Le constitutionnaliste révèle aussi que contrairement à la thèse largement véhiculée, « le président Béji Caïd Essebsi, même si cela n’était pas son souhait personnel, avait l’intention de signer cette loi ». Pour Yadh Ben Achour, le président en avait également « le devoir après son adoption par les députés et après le rejet du recours contre la loi par l’instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des lois ». « En bon juriste de formation, il se refusait à violer la constitution. Mais sa mort a suspendu sa promulgation. »

Kaïs Saied est le « mieux placé » pour rassembler les Tunisiens, selon Yadh Ben Achour

Kais Saied est le « mieux placé pour rassembler », estime par ailleurs Yadh Ben Achour. « C’est en tout cas mon souhait. Cela nous évitera le nœud gordien d’un président élu en prison. Tout le monde me demande ce qu’il se passera si Nabil Karoui gagne derrière les barreaux. Mais le droit n’a aucune réponse à cette question ! Nabil Karoui passerait directement de la prison de Mornaguia au palais de Carthage ? Ce serait une première dans le monde. L’élection de Kaïs Saied nous donne la chance de ‘couvrir’ l’affaire Karoui. »

Kaïs Saied, un ultra-conservateur non islamiste

Pour M. Ben Achour, « tous les Tunisiens ont des raisons d’être fiers de l’élection » et les institutions constitutionnelles ont « normalement fonctionné et joué leur rôle de régulateur ».

« Je connais bien Kaïs Saied », a dit Yadh Ben Achour. Il s’agit en effet de l’un de ses anciens étudiants. « Il est effectivement ultra-conservateur, mais il n’est pas islamiste, et il ne fait pas de ses convictions personnelles des questions prioritaires. Il a pour immense qualité d’être foncièrement honnête, avec une rigueur toute janséniste. Avec lui, la Tunisie aura un chef de l’Etat inattaquable. »

Les législatives : grande inconnue

Le scrutin du 6 octobre sera le « vrai moment de vérité ». Face au fractionnement de l’offre politique, « nous courons le risque d’une impossible majorité et de la formation de coalitions instables », indique Yadh Ben Achour. Pout lui, Kaïs Saied devra alors composer. « Ce ne sera pas simple. Mais il pourra, me semble-t-il, jouer le rôle positif d’arbitre dévolu au président. »

N.B.

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